reportage

Une entreprise sans patron, ça marche?

©August

Les sociétés sans patron pullulent aux Etats-Unis. Fini les ordres et la hiérarchie. Chez August, à Brooklyn, et chez Reaktor, à Manhattan, chacun est chef à tour de rôle.

L’agitation qui règne à l’intérieur de l’espace de travail partagé détonne avec le silence de la rue déserte de Brooklyn. Au rez-de-chaussée, sur une porte vitrée, les lettres August apparaissent. "Quand on a commencé, on avait simplement une petite pièce. Mais maintenant, on a ces bureaux, ceux là et encore ceux là", lance Mark Raheja, l’un des cinq fondateurs de l’entreprise, tout en pointant du doigt les différentes pièces.

"Dans les entreprises classiques, prendre une décision peut durer des jours. On a voulu être plus efficaces."
Mark Raheja
fondateur d’august

Productif… en t-shirt

"Je ne pourrai pas retravailler dans une société avec une hiérarchie"

Krys Burnette, salariée chez August

Krys Burnette fait partie des premières recrues d’August. "J’ai été embauchée en avril 2016, et à l’époque il n’y avait que les cinq fondateurs", raconte-t-elle, sourire aux lèvres.

Après plusieurs années d’expériences professionnelles au sein d’entreprises traditionnelles, Krys a choisi de quitter un système qui, pour elle, "n’avait plus aucun sens".

"Aujourd’hui, je ne pourrai pas retravailler dans une société avec une hiérarchie, avoue la jeune femme de 31 ans. Même si quand je suis arrivée, j’ai été un peu désarçonnée. Par exemple, avant, j’avais l’habitude d’avoir un espace de travail personnel, un vrai bureau, mais chez August j’ai dû apprendre à travailler sur une table avec tous mes collègues."

Malgré ces petits détails, très vite, Krys s’est rendue compte de tous les points positifs de ce mode de management, comme l’entraide entre collègues, la transparence ou encore l’autonomie. "Chez August, tout le monde connaît les salaires des employés, détaille-t-elle. On ne te cache rien et on te fait confiance."

"Je peux changer de missions en fonction de ce qui me passionne, poursuit Krys. Je décide moi-même de mon travail. Avant j’attendais une semaine pour commencer une mission ou pour qu’on me donne la permission de prendre une décision, et une fois le travail terminé je n’avais aucun retour de mes managers. Aujourd’hui, personne ne me dit ce que je peux ou ne peux pas faire, ton travail est valorisé, et si tu as besoin d’aide, tu demandes à ton équipe. J’adore ce mode de fonctionnement."

Depuis son lancement en août 2015, la société de conseil en stratégie s’est agrandie et compte aujourd’hui 14 salariés. Mais ce qui fait sa particularité, c’est son mode de fonctionnement. "Chez August, il n’y a pas de patron, explique Mark Raheja. Les employés sont répartis en huit équipes, avec deux responsables élus parmi les employés." Tous les quatre mois, les membres des équipes se réunissent pour redistribuer les rôles. "Même si je suis le fondateur, je ne dis pas aux équipes ou aux salariés ce qu’ils doivent faire, je leur fais confiance", détaille le quadragénaire.

 

S’il est difficile de donner le nombre précis d’entreprises qui "aplatissent" leur management, selon le Wall Street Journal, elles seraient de plus en plus nombreuses aux Etats-Unis. L’objectif: être plus productives.

"On a constaté que dans les entreprises classiques, prendre une décision peut durer des jours, le temps que l’information remonte toute la hiérarchie, raconte Mark Raheja. Avec August, on a voulu essayer un management différent, plus efficace. Chez nous, personne n’attend d’avoir la permission pour développer un projet."

Si ce modèle est loin d’être traditionnel, il n’est pas nouveau pour autant. D’autres entreprises ont pu inspirer August, comme Zappos, le site de vente de chaussures en ligne. Le leader américain de la sauce tomate, Morning Star, ou encore Reaktor, société spécialisée dans le digital, ont elles aussi progressivement adopté ce modèle. Chez Reaktor par exemple, dans leurs locaux perchés au 14e étage d’un immeuble avec vue sur l’Empire State Building à Manhattan, l’ambiance est décontractée.

En jean et t-shirt, les employés pianotent sur leurs ordinateurs, confortablement installés dans les canapés du "salon". "Faites semblant de travailler", lance, le ton amusé, Joonas Makkonen, fondateur des bureaux de New York.

La société, créée en 2000 en Finlande, s’est implantée il y a plus de deux ans aux Etats-Unis, et y a exporté son modèle de management. Que ça soit dans les locaux finlandais avec 400 employés, ou à New York avec 30 personnes, le fonctionnement est le même. La hiérarchie n’est plus pyramidale, mais plate, car tous les salariés sont au même niveau.

La fin du turnover?

"Je n’ai pas du tout le statut de patron, car il n’y a pas de chef, confirme Joonas Makkonen. Les employés sont plus compétents que moi pour répondre aux problématiques qu’ils rencontrent sur le terrain. À la rigueur, on vient me voir pour me demander un conseil, mais ça s’arrête là."

Chez Reaktor, les mots d’ordre sont autogestion et responsabilités. "On recrute des personnes avec un minimum d’expérience, car quand on débute dans le métier c’est plus compliqué de prendre des décisions sans l’aide d’un supérieur."

Mais les salariés qui ont adopté ce modèle semblent satisfaits. Pour preuve: le très faible turnover chez Reaktor, à moins de 1%. "Il suffit de prendre un peu de temps pour expliquer le concept aux nouveaux salariés", conclut Joonas Makkonen.

"Ici, Il n'y a ni pression ni compétition"

Satu Anttila, salariée chez Reaktor

"On ne perd pas de temps à faire valider nos idées par des chefs, on prend des décisions et on agit, c’est agréable d’avoir autant de liberté", lance Satu Anttila tout de go. La jeune femme de 28 ans évolue chez Reaktor depuis 5 ans, dans le service marketing, d’abord en Finlande, puis maintenant aux Etats-Unis. "On travaille en équipe, et on n’hésite pas à demander de l’aide. Il n’y a ni pression ni compétition", poursuit-elle. Pourtant, ce mode de fonctionnement n’est pas toujours évident. "Les nouveaux salariés peuvent être déstabilisés", reconnaît la jeune femme.

Elle se souvient d’ailleurs d’une expérience qui l’a marquée dès son arrivée. Quand elle a rencontré un problème sur sa première mission, elle a voulu demander l’avis du fondateur de Reaktor. "C’était un réflexe, mais il n’a pas voulu me dire ce je devais faire, se souvient Satu. Il m’a simplement répondu: ‘on peut en discuter mais ce n’est pas à moi de te donner un ordre’."

"Avoir autant de responsabilités tout de suite, ça peut faire peur", ajoute-t-elle. Mais aujourd’hui, "même si ça a pris un peu de temps", elle s’est adaptée à ce mode de management.

"Quand j’entends mes amis me dire qu’ils doivent avoir l’autorisation de leur chef pour partir en vacances, ça ne me donne pas envie, s’amuse Satu. Chez Reaktor, on se met d’accord par équipe. Tant que le travail est fait et qu’on ne part pas tous en même temps, on s’organise comme on veut."

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