reportage

Marchand de sable, c'est dépassé

©RV DOC

En 15 ans d’existence, Euroquartz s’est profilé dans un métier de plus en plus technologique en amont de la construction, celui des mélanges complexes de sables.

Ne dites pas à Geoffroy Jacobs qu’Euroquartz n’est qu’un marchand de sable. D’abord parce qu’il n’a pas vocation à endormir ses interlocuteurs, mais surtout parce que le métier d’Euroquartz est nettement plus technologique qu’il n’y paraît.

En bordure du Canal Albert, à quelques encablures du Trilogiport, ce centre névralgique logistique liégeois, les énormes bulldozers charrient pourtant des tas de stables de toutes sortes et de toutes couleurs sur les 6 hectares du site. Autour d’une haute tour qui est le cœur de l’entreprise et de sa valeur ajoutée. C’est là que les sables, la matière première, sont séchés, triés par granulométrie et par type avant d’être mélangés pour en faire des produits de haute technicité.

L’histoire de l’entreprise remonte au début des années 1970, à une sablière de Wanze, qui "ne faisait effectivement qu’extraire et vendre du ‘bête’ sable", reconnait Geoffroy Jacobs, CEO de Euroquartz. Du "bête" sable? Du sable jaune destinée à la maçonnerie essentiellement, un produit assez peu noble, commente Jacobs qui se lance dans la description du produit. "Plus la teneur en oxyde de silice est élevée, plus le sable est pur. Du sable jaune contient 40% d’argile. Pour faire du verre, notamment, il faut un sable très pur. Il existe des gisements magnifiques en Campine, à Lommel ou à Mol, dont la teneur en silice atteint 99%, voire davantage pour produire de la fibre optique."

Logistique

Lorsque l’extraction est arrivée au bout des réserves de la sablière, l’ancien propriétaire commence à sécher et calibrer du sable. "Il y a avait quelques compétences en la matière dans la boutique, il a capitalisé sur cette valeur ajoutée pour donner un avenir à l’entreprise." L’affaire se développe avec des compétences de plus en plus pointues, mais elle souffre de sa localisation historique sur les hauteurs de Huy, entre une zone boisée et un lotissement résidentiel qui s’est développé à ses grilles. Au moment où Geoffroy Jacobs rachète l’entreprise en 2006, un charroi de 2.000 camions par an suscite les tensions avec le voisinage que l’on devine.

Avant de vendre, l’ancien propriétaire avait déjà projeté le déménagement de l’entreprise sur les rives du Canal Albert en achetant une parcelle bien située. "Outre le savoir-faire qu’il avait développé, c’était l’un des principaux actifs du bilan de cette entreprise qui souffrait par ailleurs d’un manque d’investissements criant", se souvient Jacobs.

Dans ce métier, la logistique est un atout considérable tant pour acheminer la matière première que pour écouler les produits finis. "Le sable est un produit très pondéreux. Un mètre cube, c’est plus d’une tonne et demie. Cela coûte très cher à transporter", fait remarquer Jacobs. L’essentiel passe aujourd’hui par bateau ou par container, via le Trilogiport, la plateforme logistique liégeoise distante de moins d’un kilomètre. "La logistique est primordiale dans notre domaine. Être localisé sur le bord du Canal Albert et à quelques centaines de mètres de cette plateforme logistique, c’est un véritable atout", fait remarquer Jacobs. Par ses connexions routières, ferroviaires et fluviales, le Trilogiport constitue une ouverture sur le monde pour Euroquartz. "Acheminer 1.000 tonnes de mélanges spéciaux pour du béton en pleine mer, cela ne s’improvise pas et ce ne serait sans doute pas possible sans la proximité de cette plateforme logistique", fait remarquer Jacobs.

Lors du rachat de l’entreprise, Jacobs parvient à mettre la main sur les derniers hectares encore disponibles sur les rives du Canal Albert. "C’est un sérieux coup de chance, qui s’est révélé déterminant pour le développement de l’entreprise. Mais de la chance, il en faut. "L’objectif est d’y établir une toute nouvelle usine. En 2007, le dossier est ficelé avec le soutien des banques et de la Région wallonne pour un investissement de 7 millions d’euros. "Les conditions de financement d’avant la crise de 2008 n’étaient évidemment pas celles que l’on connaît depuis", avoue Jacobs.

La crise en question retardera le business plan, mais sans le remettre en question. "Nous étions au milieu du gué. Plus question de reculer. Mais même dans ces conditions économiques, je restais convaincu qu’il fallait moderniser l’outil pour le rendre plus performant. Je n’aurais jamais osé inviter un client à Wanze, tellement les installations étaient vétustes et déglinguées", raconte Jacobs. L’entreprise en pleine transformation fait le dos rond, tient le coup, notamment grâce au soutien de ses partenaires financiers comme Meusinvest, devenu Noshaq entre-temps et achève le déménagement de ses lignes de production vers les nouvelles installations.

Création de valeur

"C’était vital pour l’entreprise pour pouvoir proposer des produits et des mélanges plus complexes pour des applications plus fines et plus pointues et surtout plus créatrices de valeur", commente encore Jacobs.

Des métiers de base qu’étaient le séchage et le tamisage du sable, Euroquartz se diversifie aussi grâce à une nouvelle ligne pour produire des mélanges spéciaux. "La plupart de nos grains calibrés étaient utilisés par nos clients comme ingrédients et mélangés avec des ciments, de la farine de calcaire, de la farine de quartz, de la bentonite… pour être utilisés dans des applications beaucoup plus pointues." Et surtout plus créatrices de valeur par rapport à un sable même très raffiné. "À 80 euros la tonne, ce qui serait un très bon prix pour un produit de qualité, le coût du transport sera quasiment équivalent. Avec un produit basique, on se heurte donc à une concurrence régionale ou locale", constate Jacobs.

Euroquartz vise donc l’intégration verticale de manière à proposer à ses clients des produits plus spécifiques et surtout à plus haute valeur ajoutée. "À 350 euros la tonne, cela permet de marginaliser le coût du transport et donc de pouvoir toucher des marchés à l’exportation beaucoup plus éloignés."

"Quand j’ai repris l’affaire en 2006, j’ai vu d’anciens collaborateurs raccrocher au nez d’un client parce qu’il parlait flamand… On vient de là!"
Geoffroy Jacobs
CEO d'Euroquartz

Euroquartz traite aujourd’hui essentiellement des sables de quartz, dont la teneur en silice est supérieure à 96%. Mais la diversification initiée lors de la construction de la nouvelle usine il y a maintenant plus de 10 ans porte ses fruits puisque Euroquartz produit aujourd’hui plus de 10.000 tonnes de mélanges spéciaux, sur un total de 50 à 60.000 tonnes de sables traités. Du coup, l’entreprise a développé considérablement son pôle d’innovation et de recherche en engageant plusieurs ingénieurs et chimistes et en développant son propre laboratoire.

Et des 5 personnes employées en 2008, Euroquartz compte aujourd’hui 35 personnes. "Les talents et les compétences sont déterminants. La concurrence est très forte. Et nous avons un produit qui n’est pas très attirant. "La petite PME se targue de pouvoir répondre à ses clients dans huit langues, dont le mandarin. "Quand j’ai repris l’affaire en 2006, j’ai vu d’anciens collaborateurs raccrocher au nez d’un client parce qu’il parlait flamand… On vient de là!" fait remarquer Jacobs.

Recherche et innovation

On le voit, même pour un matériau aussi "basique" que le sable, la recherche et l’innovation sont primordiales. La chaîne de production s’automatise beaucoup pour éviter les erreurs humaines et augmenter la qualité. Outre ses travaux dans son propre laboratoire, Euroquartz collabore de près avec des centres de recherche extérieurs, à l’Université de Liège, à la KU Leuven ou au centre Terre et Pierre de Tournai, l’un des centres de recherche les plus pointus en Europe.

C’est cette recherche dans le domaine de plus en plus pointu de la chimie du bâtiment qui permet de déterminer de nouvelles applications pour les sables calibrés et les mélanges complexes d’Euroquartz. Des produits que l’on retrouve notamment dans les bétons spéciaux à haute ou très haute performance, dans les colles de carrelage ou même dans les silicones. "Si l'on parvient à augmenter la capacité de compression du béton, il en faudra moins et l'ouvrage sera donc plus léger. Cette performance se détermine dès le choix des sables", commente Jacobs.

Euroquartz fournit en sables calibrés les géants du secteur que sont Sika ou BASF entre autres. Mais l’entreprise liégeoise développe aussi ses propres mélanges pour des applications plus pointues. Des exemples dans les bétons techniques: certains mélanges donnent au béton des propriétés d’autolissage, particulièrement utiles pour la construction de parkings ou de grandes surfaces. Autre application: des bétons injectés dans les fondations d’éoliennes offshore, un très gros marché, qui offrent des propriétés de résistance de trois à sept fois plus grandes que les bétons traditionnels.

Poudre de perlimpinpin

Dans les mélanges complexes, un débouché intéressant est l’énergie et particulièrement la géothermie. Le mélange développé par Euroquartz permet d’étanchéifier les puits de forage pour des installations géothermiques de manière à éviter les échanges et les contaminations entre les nappes phréatiques. Il améliore en outre la conductivité de la température. "Nous produisons un mélange prêt à l’emploi, de sable, de ciment et de ‘poudre de perlimpinpin’ qui est le résultat de notre recherche et qui améliore les propriétés thermiques du béton."

"Ces domaines de recherche font vraiment partie de la haute technologie. Ce sont clairement des domaines dans lesquels nous devons être présents."
Geoffroy Jacobs
CEO d'Euroquartz

Le sable étant un matériau non renouvelable, dont l’extraction et l’utilisation sont réglementées dans certains pays, des recherches sont également menées sur l’intégration de certains matériaux issus de la déconstruction dans les mélanges. "Avec de très hautes performances mécaniques. C’est un projet que l’on développe en partenariat avec la KUL et une université chinoise."

"Ces domaines de recherche font vraiment partie de la haute technologie. Ce sont clairement des domaines dans lesquels nous devons être présents. Mais ce sont des recherches que nous ne pouvons pas mener seuls. Nous devons donc collaborer avec d’autres centres, universitaires notamment, oui avec de grands groupes internationaux", pointe Jacobs. Euroquartz consacre, bon an mal an près de 5% de son chiffre d’affaires à la recherche. "Dans nos métiers, c’est considérable!"

Impact corona limité

La plus grande part de la production est exportée, vers les pays voisins notamment (Pays-Bas, France, Allemagne) avec le Royaume-Uni qui se taille la part du lion, mais aussi vers la Chine ou l’Italie. L’impact de la crise sanitaire n’est évidemment pas à négliger dans cette répartition des exportations. "Globalement nous sommes relativement peu impactés finalement. Nous avons pris des mesures de protection et de distanciation très tôt, ce qui nous a permis de continuer nos activités presque normalement. Nous avons cependant composé avec des équipes réduites en raison des absences", précise Jacobs.

Si les clients restaient fidèles et actifs, la répartition des exportations a été totalement chamboulée. Les marchés anglais et français sont très rapidement tombés à zéro. Mais dans le même temps, les ventes vers les Pays-Bas et l’Allemagne ont nettement progressé, jusqu’à compenser la baisse des autres pays. "Je pense que cette hausse des ventes se maintiendra dans ces deux pays. Le Royaume-Uni et la Chine ont déjà bien repris aussi. Le marché français en revanche est plus préoccupant et semble traduire une crise plus profonde", analyse Jacobs.

5
millions €
Euroquartz achève un programme d’investissement de 5 millions d’euros qui comprend notamment une nouvelle ligne de production très automatisée pour des mélanges spéciaux.

Compte tenu de ce relatif passage à vide de deux mois, Euroquartz devrait tout de même tenir ses budgets sur l’ensemble du semestre, grâce à un très bon premier trimestre et une bonne reprise qui semble se confirmer en juin. Sur l’ensemble de l’année, l’entreprise devrait au moins atteindre les 7 millions de chiffre d’affaires qu’elle a réalisés l’an dernier.

L’entreprise mosane vient de finaliser un programme d’investissement de 5 millions d’euros qui comprend notamment une nouvelle ligne de production très automatisée pour des mélanges spéciaux, inaugurée il y a juste un an. Un nouvel outil qui nécessitera aussi des engagements de personnel. Mais Geoffroy Jacobs réfléchit déjà aux étapes suivantes dans le développement de l’entreprise. "Il faudra d’abord digérer ce nouvel investissement. Mais pour la suite… Nous n’avons qu’un seul site d’exploitation et travaillons souvent dans le cadre de partenariats internationaux. Une implantation dans un marché stratégique à l’étranger aurait très certainement du sens. Mais il y a très peu de gens qui ont le même business model que nous et qui proposent tant le séchage et le calibrage que le mélange complexe."

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