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Ces agriculteurs qui luttent contre l'appauvrissement des sols

"Le sol, c’est comme une maison. Le labourer, c’est comme si on la démolissait chaque année avant de devoir la reconstruire", dit Etienne Allard, "conservateur de sols" depuis 20 ans. ©Tim Dirven

Un peu plus de 500 fermiers wallons pratiquent l'agriculture de conservation des sols. Leur credo: la solution au changement climatique se trouve sous nos pieds.

Une grande bâtisse en carré cernant une cour aux pavés irréguliers, 120 hectares de prairies et de champs: rien, a priori, ne distingue la ferme de Warelles, à Petit-Enghien, d'une exploitation agricole lambda. Quelques détails attirent l'attention. Comme par exemple l'absence de charrue ou la présence d'une meunerie.

Cela fait 20 ans qu'Etienne Allard n'a plus labouré la moindre parcelle de son exploitation. Il l'a progressivement convertie à l'agriculture de conservation des sols (ACS). Priorité à l'amélioration de la biodiversité des sols, gage d'une production de meilleure qualité, et à la lutte contre le réchauffement climatique.

Sorte de "troisième voie" entre l’agriculture traditionnelle et le bio, l'ACS donne la priorité à la sauvegarde du biotope qui se trouve sous nos pieds. L'abandon du labour, par exemple, permet de maintenir le carbone absorbé par les plantes dans le sol. La rotation des cultures et la multiplication de couverts végétaux toute l'année nourrissent et renforcent le sol, tout en contrant l'érosion des terres.

Ce type d'agriculture, qui s'autorise encore le recours à des intrants chimiques à doses modérées, vise à casser le cercle vicieux dans lequel se retrouve l'agriculture traditionnelle. Plus un champ est labouré, moins il a de micro-organismes. Et plus il s'appauvrit, plus il faut recourir aux intrants chimiques pour compenser le manque. L'agriculture de conservation des sols fait des micro-organismes du sol des alliés, le microbiote souterrain contribuant à la productivité végétale.

Dès les années 30

Contrairement à ce qu'on pourrait croire, les techniques de protection des sols utilisées dans l'ACS sont connues depuis longtemps. Elles ont déjà été utilisées dans les années 30 aux États-Unis pour lutter contre les "dust bowls", ces énormes tempêtes de poussière qui ont emporté des couches de terre arable des grandes plaines du Sud surexploitées par les agriculteurs.

500
agriculteurs
Un peu plus de 500 agriculteurs wallons sur 12.000 pratiquent l'agriculture de conservation des sols.

L'agriculture de conservation n'est pourtant guère répandue. En Wallonie, on estime à un peu plus de 500 sur quelque 12.000 le nombre d'agriculteurs qui la pratiquent. "Globalement, 4 ou 5% d’agriculteurs convaincus vont au bout de la démarche et environ 40% l’appliquent en partie", précise Simon Dierickx, coordinateur de Greenotec, une ASBL qui promeut l'agroécologie.

Si ce mode d'exploitation ne se met pas plus vite en place, c’est selon lui pour plusieurs raisons. "Le lancement du modèle productiviste s’est imposé au lendemain de la seconde guerre mondiale. L’agriculture conventionnelle offre le meilleur rendement, mais elle nécessite un travail des sols intensif qui les appauvrit. Et pour l'agriculteur, changer de modèle de production est porteur de risques."

Etienne Allard peut en témoigner. "Au début, nous avons pris des risques. Nous avons commencé sur de petites surfaces et avons évolué progressivement vers l'agriculture de conservation." Aujourd'hui, il ne regrette rien: les rendements sont satisfaisants et l’ACS offre une meilleure résilience face aux imprévus climatiques.

Pas de label

Outre une rotation plus régulière des cultures (froment, épeautre, pommes de terre, betteraves...), alternées avec des prairies temporaires, l'agriculteur hennuyer a voulu valoriser ses céréales. Depuis octobre, il dispose d'une meunerie, destinée au départ à alimenter un boulanger d’Enghien en céréales locales et qui fournit aussi un négociant en farine et des particuliers.

Etienne Allard nourrit ses 60 vaches avec le maïs et la luzerne de ses champs. Riches en protéines, elles sont le gage d’un lait de qualité qu'il fournit depuis 2009 au groupe Colruyt. Sans pouvoir valoriser le fait de pratiquer l'agriculture de conservation des sols, qui donne une densité nutritionnelle supérieure au lait.

Car si le bio s'est fait une place en se dotant d'un label, l’agriculture de conservation des sols n’a pas de reconnaissance officielle chez nous. Les produits de l'ACS ne sont donc pas identifiables en magasin. En France, un label "Au cœur de nos sols", sorte de cahier des charges à points, a été créé il y a un an.

"Dans la lutte contre le changement climatique, l’agriculture de conservation des sols a de belles cartes à jouer."
Simon Dierickx
Coordinateur de l'ASBL Greenotec,

Ceux qui la pratiquent n'hésitent pas à dire que si toute l’agriculture pratiquait la conservation des sols, la croissance des émissions de gaz à effet de serre s'arrêterait. Certaines mesures de la nouvelle politique agricole commune (PAC) de l'Union européenne (UE) pourraient inciter les agriculteurs à couvrir les sols et à allonger les rotations. "Dans la lutte contre le changement climatique, l’agriculture de conservation des sols a de belles cartes à jouer", dit Simon Dierickx.

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