La dernière carrière de marbre noir

©Anthony dehez

En un demi-siècle, la Société de Merbes-Sprimont est passée du statut de leader mondial à celui de petite PME. Mais contrairement à ses rivales belges, elle a survécu. Elle incarne aujourd’hui le dernier marbrier et le dernier exploitant en sous-sol du pays. Descente au cœur de la pierre…

À Golzinne, entre les villages de Bossière et de Mazy et le zoning gembloutois de Crealys, une demi-douzaine de mineurs exploitent la dernière carrière souterraine de Belgique. La Société de Merbes-Sprimont continue en effet de creuser les bancs de marbre noir de la Carrière de Lagasse à une vingtaine de mètres sous la surface. C’est tout sauf une sinécure car les travailleurs suivent, en la descendant, la pente de la couche géologique qui fait une trentaine de pour-cent. Autrement dit, ici, on bosse penché toute la journée…

Cette activité cumule les superlatifs: la Carrière de Mazy/Lagasse est le dernier site d’extraction de marbre noir d’Europe. Ses travailleurs sont les derniers mineurs de fond de Belgique. Et depuis la fermeture des derniers charbonnages il y a trente ans, l’entreprise n’entre plus dans une série de cases réglementaires car le législateur a abrogé la plupart des lois minières. Quant à la société qui exploite le site, elle incarne le dernier marbrier du pays: elle détient également l’autre site belge encore en activité, la Carrière d’Hautmont, à Doische, d’où elle extrait des marbre rouge et gris.

©Anthony dehez

Aux XVIIIe et XIXe siècles, cette région du Namurois comptait des dizaines de carrières à ciel ouvert qui extrayaient le marbre noir, un matériau qu’on s’arrachait aux quatre coins d’Europe et même du monde pour ornementer des bâtiments prestigieux comme le Louvre, la Chapelle Sixtine ou même le Taj Mahal en Inde. Par un de ces paradoxes qui émaillent l’histoire des industries, la Société de Merbes-le-Château a été la dernière à se lancer dans cette activité, en 1880, mais après sa fusion avec les Carrières de Sprimont en 1922, elle incarnera la dernière à rester en activité! Jusqu’à aujourd’hui, sous son nom "fusionné" de Merbes-Sprimont, et sous la houlette de Solubema, une société minière portugaise qu’elle avait elle-même créée il y a près d’un siècle mais qui a fini par racheter sa maison mère.

De groupe mondial à PME

On ne peut pas délocaliser cette activité. Nos gisements sont locaux.
Francis Kezirian
CEO de la filiale belge de Solubema

Dans les années 1920, après la fusion, Merbes-Sprimont exploitait des carrières dans six pays, des usines de transformation dans sept, et avait tissé une organisation commerciale qui faisait le tour de la planète. Rien qu’en Belgique, elle employait 60 personnes à Mazy et 600 en son usine de La Buissière, basée à Merbes-le-Château. Le contraste avec sa situation actuelle est frappant: aujourd’hui, la Carrière de Lagasse donne du travail à six personnes et l’usine de La Buissière, qui effectue 80% des opérations de transformation du marbre, en emploie autant. Ce qui est remarquable, en réalité, c’est que l’activité d’extraction ait survécu

"Nos prédécesseurs qui ont fondé la Société de Merbes-Sprimont ont eu la bonne idée de dimensionner l’exploitation comme un charbonnage", explique Francis Kezirian, le CEO de la filiale belge. "La carrière a été très bien conçue au départ grâce à cela et au fait que les premiers contremaîtres provenaient eux-mêmes de mines de charbon. Aujourd’hui, toutefois, on est arrivé au bout de cette dynamique: le matériel est devenu obsolète, il faut réinvestir."

4 à 5 millions €
L’actionnaire de la Carrière de Lagasse va y investir 4 à 5 millions d’euros, notamment pour approfondir les galeries.


La famille française qui contrôle le groupe Solubema a décidé de faire le pas. Francis Kezirian, un géologue de formation, pilote le projet. Il a engagé la procédure pour renouveler le permis unique de la carrière. Une démarche complexe en raison de l’abrogation des lois minières et du fait que sa société détient les tréfonds sur 80 hectares, mais pas les zones en surface, dont une partie a été classée en zone verte (Natura 2000). "L’administration a toutefois compris notre spécificité et nous soutient dans le processus", ajoute-t-il. Il a informé le public et les riverains en réunion à Gembloux en février dernier. Il a aussi pris langue avec des associations qui défendent l’environnement: il s’est engagé à protéger les populations de chauve-souris qui ont trouvé refuge à l’entrée de la carrière.

Fini les explosifs

Le groupe projette d’investir entre 4 et 5 millions d’euros sur le site, qui accueillera plusieurs chantiers: il faut renouveler le chevalement par où passent les canalisations, qui date des années 1920, installer un mini-réseau de fibre optique en galerie pour installer et relier des caméras de surveillance dans la carrière (car des visiteurs indésirables, sans doute amateurs de sensations fortes, s’y rendent encore régulièrement), et surtout approfondir les galeries qui font actuellement 3,30 mètres de haut. Suite aux attentats de Zaventem et de la station Maelbeek en 2016, Francis Kezirian s’est en effet résolu à abandonner l’utilisation des explosifs pour creuser le marbre. Le risque de vol est trop élevé, a-t-il jugé. Conséquence, il va recourir à des haveuses (sortes de tronçonneuses fixes à diamants) à moteur électrique pour les remplacer. Celles-ci nécessitent néanmoins une plus grande hauteur de galerie pour pouvoir fonctionner à plein régime.

Ce dernier chantier est déjà entamé: un technicien spécialisé, venu du Portugal (siège de Solubema), est en train de découper des pans de marbre au sol, afin d’acquérir les centimètres de hauteur manquants. Depuis la reprise en main de l’exploitation par les propriétaires actuels en 1999, l’organisation commerciale du groupe a aussi été revue. Jusqu’alors, celui-ci collaborait avec deux sociétés de vente extérieures, qui commercialisaient les marbres. Il a repris cette tâche à son compte en réorientant les efforts vers la clientèle des architectes, des designers et des artistes. Succès à la clé.

Le marbre noir de Mazy est travaillé aujourd’hui par des artistes renommés aux quatre coins du globe et s’en va (re)garnir des chefs-d’œuvre de l’architecture comme le Château de Versailles. Une fois poli, c’est un marbre très translucide, qu’on peut sculpter avec une précision et un soin du détail inégalés. Son prix est fonction du format et du taux de perte nécessité par les projets des clients: il s’échelonne de 250 à 2.000 euros le mètre carré.

"On ne peut pas délocaliser"

Sur le marché, on rencontre parfois des imitateurs. Voici quelques années, des Chinois ont commencé à commercialiser un "new Belgian black", qu’ils vendaient au tiers du prix du noir belge. Intrigué, Francis Kezirian est allé vérifier sur place. Il a découvert qu’un des côtés de ces marbres censément noirs avait été purement et simplement laqué! Il s’est donné un malin plaisir à aller expliquer la différence à ses clients et prospects. "Aujourd’hui, nous avons décroché un beau chantier d’architecture à Pékin, sourit-il. Retour à l’envoyeur…"

Figurent aussi dans sa ligne de mire les fonds d’investissement qui, soudain, se piquent d’investir dans des carrières. "Quand on touche à la nature, dit-il, on a une responsabilité, qu’il faut bien gérer, et certainement pas à court terme. Les fonds d’investissement obéissent à une logique financière, où c’est le tableau Excel qui commande. Notre métier ne se conçoit qu’à long terme, contrairement à celui des banquiers et des fonds." Puis, après un instant de recueillement, il continue: "Solubema investit ici pour pérenniser une ressource qui fait partie de notre patrimoine. Ce marbre appartient au territoire, à la région. Et nous reprenons une place sociale dans les villages alentour. Si vous allez visiter les églises du coin, vous trouverez une statue de Sainte-Barbe dans chacune d’entre elles. C’est la patronne des mineurs." L’occasion de relever une évidence: "On ne peut pas délocaliser cette activité. Nos gisements sont locaux." Et le marbre noir de Mazy est lié à la région, on ne trouve une qualité équivalente nulle part ailleurs en Europe.

"Il y a en revanche une pression pour délocaliser le travail du marbre en surface", poursuit-il, avant d’indiquer que son groupe investit également dans l’usine de Merbes-le-Château, afin de la remettre à niveau. "Je suis prêt à embaucher, conclut-il, à la carrière comme à l’usine. On pourrait multiplier les emplois par deux, car on a pour vocation de grandir. Mais il faut trouver des gens courageux." Sous-entendu: les volontaires ne courent pas les rues, ni les galeries…

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