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analyse

La vigne va-t-elle devoir s’adapter au réchauffement climatique?

Dans le vignoble belge des Agaises à Haulchin, près de Binche, les vendanges commencent certaines années au début septembre et non plus au début octobre, comme il y a vingt ans. ©BELGA

Avec le dérèglement climatique, la moitié du vignoble mondial risque de disparaître avant 2050. En cause: un climat aride, une raréfaction de l’eau, une hausse des températures et une multiplication des incendies.

Ecosystème à risque, la vigne va-t-elle devoir s’adapter à ce changement climatique? Les producteurs vont-ils être obligés à modifier l’encépagement? Certaines régions européennes productrices du sud de l’Europe (Languedoc, Roussillon et Côte d’Azur en France, Sicile en Italie, Andalousie en Espagne, Crète en Grèce) vont-elles carrément disparaître? L’inquiétude s’intensifie, non seulement en Europe, mais également aux États-Unis (Californie) et dans l’hémisphère sud (Australie, Chili, Afrique du Sud). Le constat actuel se montre déjà inquiétant. Le résultat de ce réchauffement a comme conséquence une forte teneur en alcool, une baisse des acidités (surtout constatée sur les vins blancs) et, en bouche, un fruité très mûr, voire confituré, qui a tendance à standardiser et à rendre moins complexes les vins.

Vendanges précoces

En 25 ans, les vendanges ont été avancées de 15 jours à Saint-Emilion et de 25 en Alsace. Toujours en France, le degré d’alcool a progressé de 2° en une vingtaine d’années selon une étude de l’INRA (Institut National de la Recherche Agronomique).

Dans les années 1950-60, à Bordeaux, lorsque le vin titrait 12°5, c’était une grande année. Aujourd’hui, certaines cuvées de fin de vendange dépassent les 15°…

Dans les années 1950-60, à Bordeaux, lorsque le vin titrait 12°5, c’était une grande année. Aujourd’hui, certaines cuvées de fin de vendange dépassent les 15°… Et l’écart se montre de plus en plus important entre la maturité du fruit (le jus du raisin) et ses composés phénoliques qui donneront les tanins dans les vins rouges. Ce décalage de la maturité est la cause de l’augmentation de l’alcool. En attendant cette deuxième maturité (des tanins mûrs), le fruit, lui, continue la sienne et donc, en conséquence, la progression du taux d’alcool potentiel dans le futur vin.

Alors, que faire? Adapter les cépages, les choisir plus résistants aux nouvelles conditions climatiques (sécheresse, stress hydrique)? Oui, mais ce serait totalement modifier le profil typique, historique, des vins qui ne seraient plus représentatifs de leurs terroirs.

Les aléas climatiques ne font pas de cadeau aux viticulteurs. ©Dieter Telemans

En Bourgogne, le cépage emblématique pinot noir semble déjà touché par une limite de sa capacité d’adaptation au changement climatique. Et le chardonnay, cépage à la floraison précoce, est particulièrement sensible aux gelées printanières. Pour le millésime 2021, les amateurs de bourgogne blanc devront se contenter d’une maigre récolte suite aux gelées du mois d’avril.

Cépages étrangers

Planter d’autres cépages? Oui, mais lesquels? Les Bourguignons songent au savagnin, cépage blanc du Jura plus tardif (une quinzaine de jours) que le chardonnay, donc moins sujet aux gelées de printemps.

Le salut pourrait aussi venir de l’étranger. On a ainsi planté dans le Var, à titre d’expérimentation, des cépages grecs, italiens et espagnols.

En rouge, un test sur le nebbiolo, cépage piémontais, pourrait être envisagé. La Provence a opté pour des expérimentations sur des cépages également adaptés à l’évolution climatique comme le castets et le rousseli, de vieux cépages abandonnés pour raison de maturité trop tardive. Le salut pourrait aussi venir de l’étranger. On a ainsi planté dans le Var, toujours à titre d’expérimentation, des cépages grecs (moscofilero, agiorgitiko, xinomavro), italien (calabrese) et espagnol (verdejo). Alors, allons-nous dans le futur danser le sirtaki et le flamenco après avoir mangé une bouillabaisse?

40°
température maximale pour la vigne
La vigne résiste jusqu’à 40° de température. Cette année, on a frôlé cette limite et on l’a même dépassée (en Grèce, en Italie du Sud). Même la Vallée du Rhône méridionale a été proche cet été des 40°.

Mais pour modifier l’encépagement, il faut aussi l’accord du tout puissant Institut National de l’Origine et de la Qualité (INAO). Celui-ci régit la législation pour tous les vins français d’appellation d’origine protégée où entre en compte, notamment, des cépages bien précis pour chaque région, chaque appellation. Il a autorisé la plantation, dans des proportions limitées et à titre expérimental, six nouveaux cépages dans le bordelais pour les appellations Bordeaux et Bordeaux Supérieur.

"52 cépages avaient été plantés sur une même parcelle et suivis tous les ans. Après une présélection et dégustation, six ont été retenus comme l’alvarinho et le touriga nacional portugais et le marselan, un croisement entre cabernet-sauvignon et grenache noir. Seulement 5% de ces cépages pourront être plantés, toujours en période de test, sur la propriété", nous dit Marie-Catherine Dufour, directrice du service technique du Comité Interprofessionnel des Vins de Bordeaux (CIVB) qui étudie aussi la possibilité de recentrer le vignoble sur des zones tardives. "A Saint-Emilion, entre les zones précoces et tardives de l’appellation, le climat est identique aujourd’hui à celui méditerranéen pour la première et classiquement bordelais pour la seconde. Abandonner les zones précoces pourrait être envisageable".  

Vignes d'altitude       

Les vignes d’altitude résistent mieux comme celles de Meknès (Maroc) où elles sont plantées jusqu’à 700 mètres. Ou encore en Argentine, dans le nord du pays, où le vignoble de Cafayate peut grimper jusqu’à 1.700 mètres.

"On perd un degré d’alcool tous les 100 mètres en altitude."
Miguel Torres

En Espagne (Catalogne), Miguel Torres avait été un précurseur dans les années soixante en plantant à plusieurs centaines de mètres d’altitude, chardonnay et sauvignon. Le résultat fut convaincant avec des vins plus frais, plus aromatiques, que ceux issus de vignobles proches du littoral. "On perd un degré d’alcool tous les 100 mètres en altitude", estime-t-on chez Torres qui a créé un vignoble dans les Pyrénées espagnoles à près de 1.000 mètres d’altitude autour du village de Tremp.

Les atouts du pays du Nord

Les pays d’Europe du Nord profitent du réchauffement climatique. En Hollande, 350 hectares sont consacrés à la vigne, principalement dans le Limbourg (région de Maastricht). Dans le sud de l’Angleterre et au Pays de Galles, ce n’est pas moins de 3.000 ha de vignes qui produisent notamment des vins mousseux. Des Maisons de Champagne y ont même investi (Vranken, Taittinger). Au Danemark, une centaine d’hectares est dédiée à la vigne et les plantations se multiplient.

En Belgique aussi. D’après le SPF Economie, le vignoble belge  compte 587 ha, mais augmente sans cesse.

Chez nous aussi, le réchauffement climatique pourrait poser problème.

La spécialité de notre vignoble? Le vin effervescent "méthode traditionnelle" (refermentation en bouteille, comme le Champagne, les Crémants et le Cava espagnol). Mais chez nous aussi, le réchauffement climatique pourrait poser problème. Un des plus anciens vignobles du pays et le plus vaste, celui des Agaises près de Binche, constate aussi une évolution liée au climat. "En vingt ans d’existence, nous sommes passés de début octobre à maintenant début septembre certaines années pour débuter les vendanges", constate Raymond Leroy, copropriétaire du Domaine qui produit la célèbre Cuvée Ruffus. "Mais la précocité du chardonnay, notre cépage dominant, pose problème en cas de gelée comme ce fut le cas en avril dernier avec une perte, pour cette année, estimée en ce milieu de vendange, à sans doute 60%. La végétation démarre trop tôt après des hivers qui ne sont plus guère rigoureux". Même en Belgique, le réchauffement climatique se fait sentir…

Le résumé

  • Avec le dérèglement climatique et son réchauffement, un scénario catastrophe annonce un risque de disparition de la moitié du vignoble mondial avant 2050.
  • Des vendanges de plus en plus précoces, des degrés d’alcool qui augmentent. Alors, que faire? Adapter les cépages aux nouvelles conditions climatiques serait une solution.
  • L’Angleterre, la Hollande, le Danemark et… La Belgique sont désormais des vignobles d’avenir.

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