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Le Journal Spirou se redessine à l'ère des millennials

©Frédéric Pauwels / HUMA

"Et s’il n’en reste qu’un, je serai celui-là!" Le Journal Spirou pourrait faire sien le vers de Victor Hugo: il est resté le dernier des périodiques de bande dessinée en francophonie. Aujourd’hui, sa pérennité passe par la numérisation. Un défi que le nouveau duo à sa tête, Florence Mixhel et Julien Papelier, veut relever en utilisant l’écosystème graphique né à Marcinelle.

Les Trente Glorieuses, qui ont couvert la période d’après- guerre jusqu’à la première crise pétrolière, ont été un véritable âge d’or pour la bande dessinée. En francophonie, les journaux Spirou, Tintin ou Pilote se vendaient comme des petits pains. "Les jeunes n’avaient en réalité pas trop le choix: dans les années 60 ou 70, l’offre télévisuelle était très limitée, tant en contenu qu’en plages horaires, de même que l’offre cinéma, et il n’existait pas encore de jeux vidéo. Aujourd’hui, la situation est radicalement différente: les jeunes ont le choix entre BD, livres, cinéma, jeux vidéo, réseaux sociaux, blogs ou sites web… Et nombre d’entre eux ne mettent jamais les pieds dans une librairie." La remarque est formulée par Julien Papelier.

Personnaliser

Depuis un an et demi, ce Français de 41 ans dirige le groupe Dupuis (Média Participations), qui édite entre autres le Journal de Spirou. Voici quelques jours, il a nommé Florence Mixhel, une jeune Liégeoise qui connaît bien la maison, rédactrice en chef de Spirou avec pour objectif de "faire prendre au journal le virage du numérique". C’est l’heure des grands chamboulements pour le seul des grands hebdomadaires de BD franco-belges qui ait survécu. Au siège du journal, à Marcinelle, le directeur général et la nouvelle rédac’chef nous livrent les clés qu’ils ont identifiées pour ouvrir l’avenir du journal…

Contrairement à ses rivaux, Spirou est un journal familial qui ne s’est pas concentré sur une cible d’âges précise, mais qui accompagne ses lecteurs tout au long de leur vie
Florence Mixhel
Rédactrice en chef de Spirou

Un coup d’œil dans le rétro pour planter le contexte: pourquoi Spirou a-t-il mieux résisté que les autres périodiques de BD? "Contrairement à ses rivaux, Spirou est un journal familial qui ne s’est pas concentré sur une cible d’âges précise, mais qui accompagne ses lecteurs tout au long de leur vie", répond Florence Mixhel. "C’est un compagnon, enchérit Julien Papelier. La première devise de Spirou, ‘ami partout toujours’, traduit bien son état d’esprit. Sa pérennité tient aussi à la conviction de l’entreprise d’édition, qui n’a jamais voulu lâcher le journal. À raison, parce que celui-ci constitue un mode de contact immédiat et direct avec le lecteur et qu’il est en même temps une formidable plateforme pour découvrir de nouveaux auteurs et tester de nouvelles séries." Dans des styles différents, les trois propriétaires qui se sont succédé aux commandes de la maison d’édition, la famille Dupuis, Albert Frère puis le groupe Média Participations, ont tous appliqué cette politique. Média Participations a même défini, lors du rachat de Depuis en 2004, le journal comme une pépite à ne lâcher sous aucun prétexte.

80.000
Si les ventes en kiosque ont chuté, les ventes à l’abonnement se maintiennent auprès d’un public fidèle. Le journal tire à 80.000 exemplaires sur la Belgique francophone, la France, la Suisse et le Québec.

Aujourd’hui, les lignes ont bougé. La numérisation de l’industrie est en train de modifier les modes de consommation et d’accession à la culture. Pour les éditeurs, c’est notamment l’accès au lecteur qui a changé. Les ventes en kiosque ont chuté, les ventes à l’abonnement se maintiennent auprès d’un public fidèle (le journal tire à 80.000 exemplaires sur la Belgique francophone, la France, la Suisse et le Québec), mais les nouvelles générations sont nées avec un smartphone à la main et passsent plus de temps sur les réseaux sociaux ou à jouer sur tablette ou écran qu’à compulser des imprimés. "La numérisation génère des menaces et des opportunités, relève Julien Papelier. Pour nous, c’est l’opportunité de recréer différemment le contact direct avec le lecteur."

L’équation n’a rien de simple, il ne s’agit pas uniquement de proposer le journal en version PDF (elle existe du reste depuis 2010!). Sans vouloir déjà dévoiler le concret de ses plans, le patron de Dupuis nous donne une piste: la personnalisation. Mais encore? "Comment enrichir l’expérience de nos lecteurs dans un environnement numérique, sachant que notre journal a des lecteurs de tous âges et qu’il est difficile de composer chaque semaine 52 pages qui plaisent à tous? Le numérique nous offre des possibilités telles qu’à l’avenir, chacun pourra se faire son journal Spirou." Propos quelque peu sibyllins, mais qu’on peut comprendre comme une ouverture vers l’interactivité. Du bout des lèvres, l’éditeur précise qu’il entend exploiter "la sphère de l’hyperchoix" en exploitant toute la diversité de son catalogue et en étendant la gamme des thématiques traités: l’aventure restera un must, mais à ses côtés, la rédaction proposera aussi des interprétations du monde et de l’actualité, tout en conservant le leitmotiv de ses fondateurs: surprendre! À ses côtés, la rédactrice en chef évoque aussi la "créativité collaborative".

"Nos concurrents ne s’appellent plus Bayard Presse, mais Facebook ou Instagram…"
Julien Papelier
Directeur général, Dupuis

"Aujourd’hui, nos concurrents ne s’appellent plus Bayard Presse ou le Journal de Mickey, mais Facebook, YouTube ou Instagram, sans oublier les jeux vidéo, embraie Papelier. Nous ne pouvons pas attendre que les enfants retrouvent le chemin des kiosques. Le nouvel enjeu est d’accéder directement à cette nouvelle génération de lecteurs via smartphones, tablettes, réseaux sociaux et vidéos." Attention, Spirou va conserver ce qui compose son ADN, insistent les deux dirigeants. Le journal maintiendra quoi qu’il advienne une version "papier" et restera "une promesse de lectures, une sélection, un choix de séries, le fruit d’un travail éditorial dans le respect de ses valeurs, de sorte que le lecteur aura toujours l’assurance de retrouver un contenu cohérent". Mais ce sera un Spirou "plus multimédia", avec davantage de place laissée au lecteur lui-même.

Plus un genre, mais un médium

Julien Papelier, CEO du journal Spirou ©Frédéric Pauwels / HUMA

Comment, dans ce cadre, utiliser les réseaux sociaux? "Nous voulons partager au maximum nos contenus via les réseaux sociaux, afin de toucher un large public, dit le directeur général. C’est stratégique. Nous avons mis en chantier des contenus adaptés: je vous donne rendez-vous dans quelques semaines pour en découvrir les premières réalisations." L’éditeur compte recourir à l’ensemble de l’écosystème graphique dont il bénéficie à Marcinelle: les activités multimédias, le studio d’animation 2D et 3D DreamWall et le spécialiste des décors virtuels KeyWall, et faire du crossmedia pour décliner les univers de ses séries BD sur les différents supports.

In fine, cette multiplication des supports pourra aider le journal à s’internationaliser. Julien Papelier appelle de ses vœux la formation "d’un vrai marché européen de la culture", à l’instar du marché nord-américain. Le succès international des Schtroumpfs montre qu’il est possible d’exporter notre savoir-faire BD au-delà de la Francophonie. Il démontre également qu’il est plus aisé de franchir les frontières quand on peut décliner le produit en films, jeux, animations, objets (jouets…) et livres. Florence Mixhel a aussi été nommée pour cette mission. Et l’on devine que l’éditeur lorgne d’importants marchés voisins, comme l’Allemagne. "La BD n’est plus un genre, conclut Papelier. Elle est devenue un médium en soi, qui permet de parler de tous les sujets à tous les publics." Une vision très large des choses, qui lui permet… d’être très optimiste!

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