chronique

Lettre à… Flair

Cécile Berthaud

À la rédaction,

La rentrée est une période stressante. On reprend nos mille activités, mais nos efficaces routines ne sont pas encore opérationnelles. Du coup, on peut se mélanger les pinceaux. Je me permets de vous écrire parce qu’il me semble que c’est ce qu’il vous est arrivé. Dans la surchauffe, vous avez publié cette semaine une vieille cover des années 90. De celles qu’on pouvait voir au XXe siècle, cette époque ou, limite, on imprimait les magazines sur du papyrus. "Adieu kilos des vacances" est-il placardé sur une fille qui n’a, apparemment, pas pris de vacances depuis longtemps. Misère de misère, nom d’une boulette de quinoa! Ca me rappelle cette époque sooo rétrooo où la presse faite par des filles pour des filles faisait des sujets minceur son porte-étendard. On s’en mangeait avant l’été ("Belle dans mon maillot"), et même après l’été (ben oui, lesdits kilos des vacances), avant les fêtes de fin d’année ("Rentrer dans ma petite robe noire"), après les agapes ("Adieu kilos des fêtes"), avant le mariage ("Une silhouette de rêve pour le plus beau jour de ma vie"), après le mariage ("Perdre mes kilos de pantouflarde"), avant le bébé, après le bébé, après la ménopause, après le burnout, après le sevrage clope, après la séparation. Etc. C’était le sujet airbag de cette époque-là. À la moindre collision avec le vide intersidéral des idées de sujets, bam il était sorti. Déclinable à l’infini, il sauvait de tous les mauvais pas.

Dans la surchauffe de la rentrée, vous avez publié cette semaine une vieille cover des années 90.

Et vous vous souvenez, ça allait loin. Car l’époque était ce qu’elle était, mais faut lui reconnaître qu’elle n’avait peur de rien. La tendance, une année, avait été "Maigrir des bras"! Oui, dingue hein! Des millions de femmes apprenaient qu’il leur fallait culpabiliser, aussi, sur cette partie du corps-là. L’été suivant, c’était "Comment perdre le pli sous-fessier". 99% de la population ne situait pas géographiquement ce machin. Mais bam, on apprenait: 1) qu’il existait, 2) qu’il fallait ab-so-lu-ment le faire disparaître au plus vite sinon sur la plage on ne ferait pas la différence entre le phoque de Knokke et toi.

Misère de misère, nom d’une salade aux graines germées, je me mélange les pinceaux moi aussi. Le bras et le pli des fesses, c’était cette année, en 2017. Ca devait être des numéros spéciaux qui parodiaient l’époque des magazines Guantanamo. Des magazines qui enfermaient leur lectorat, le disaient coupable ("t’es pas assez bien"), le faisaient culpabiliser ("vraiment cocotte, tu dois te reprendre en main si tu veux trouver un mec, faire carrière, avoir des copines, être invitée à des soirées – tu boursoufles, tu pendouilles, t’es terne, t’es pas assertive") et le torturaient (5 injonctions par page en moyenne – "tu manges trop vite, tu fais du sport mais pas le bon, tu bois des smoothies haaaan c’est plein de fructose!"). Et il y avait des filles qui payaient pour ça parce qu’elles croyaient que Guantanamo, c’était la vraie vie.

Votre boulette, Flair, m’a rappelé tout ça. Remarquez, la boulette est humaine. Le mag plein d’espoir "Imagine Demain le monde" titre en cover "Vivre en préparant la fin du monde"… Et même dans ce journal-ci, on n’a jamais su écrire "L’éco" correctement.

Vivement votre retour dans le XXIe siècle,

Cécile Berthaud

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