interview

"Avec Pickx, Proximus va tuer l'industrie audiovisuelle belge" (Philippe Delusinne, RTL)

©Tim Dirven

En marge de la rentrée de la chaîne privée, le patron de RTL s'inquiète. La nouvelle plateforme multi-écrans Pickx de Proximus menace le secteur audiovisuel belge. Il réclame plus de considération des pouvoirs publics vis-à-vis de son entreprise.

Après une rentrée hard il y deux ans mâtinée de programmes sulfureux, place cette année à une rentrée bien plus soft chez RTL, axée sur la bienveillance, la solidarité, la tolérance… A l’image d’un des nouveaux programmes phares, Make Belgium Great Again, inspiré d’un format international qui a cartonné sur VTM et qui a l’ambition de "rendre la Belgique meilleure" sur le plan sociétal, environnemental, de la santé, etc.

Mais derrière cette bonne humeur, l’administrateur délégué Philippe Delusinne ne cache pas ses préoccupations quant à la pérennité de la chaîne et, fort opportunément, lance un appel à la fois aux politiques et au Landernau audiovisuel. Passage en revue des dossiers chauds de la rentrée.

  • Pluie de nouveaux programmes
17
nouveaux programmes
RTL annonce 17 programmes inédits pour sa rentrée. D'autres nouveautés devraient suivre durant la saison.

Divertissements, téléréalité, émissions animalières, sur la cuisine, etc. et un journal de la mi-journée avancé à 12H45 afin de tenter de redresser la pente par rapport à la RTBF, la rentrée de RTL est riche de 17 nouveautés pour les mois à venir. "Mais il y en aura d’autres, assure Philippe Delusinne. "Pendant 1,5 an, on a beaucoup travaillé sur nous-mêmes avec un plan d’économies. Aujourd’hui, on repart à l’offensive avec beaucoup d’ambitions."

  • Le marché publicitaire se redresse

Heureusement pour RTL, le marché publicitaire semble reprendre des couleurs. Selon Philippe Delusinne, après une année 2018 en recul, les six premiers mois de 2019 n’ont pas été bons non plus, mais le troisième trimestre est bien meilleur.

  • TF1 en régie chez IP: le deal surprise de l'été
"Je suis quand même étonné de constater que l’équilibre de la chaîne publique dépende à ce point des grilles de la première chaîne privée française. Ce n’est pas ma conception du service public."
Philippe Delusinne

Dans ce contexte, la commercialisation des écrans publicitaires belges de TF1 annoncée en début d’été par IP, la régie publicitaire du groupe, est scrutée avec intérêt. Après avoir dit pis que pendre de l’arrivée de TF1 voici deux ans et actionné en vain tous ses réseaux pour l’empêcher, Philippe Delusinne se veut réaliste. La prise en régie de TF1 est une manière de la canaliser. Mais comment habiller Paul (TF1) sans déshabiller Jacques (RTL)? Le CEO brandit la carte de la complémentarité. "On n’a pas la capacité d’être leader en permanence. Ils ont d’énormes moyens qui leur permettent d’être très forts le week-end. Ils sont aussi plus forts sur certaines thématiques comme les enfants, le sport auto, etc." Bref, RTL fait le pari que, pour les annonceurs, les deux chaînes ne se marcheront pas sur les pieds.

Cet accord ne fait pas plaisir à tout le monde. A commencer par la RTBF. Son administrateur général Jean-Paul Philippot évoque la saisie de l’Autorité de la Concurrence estimant entre autres que cette opération menace les accords de primo-diffusion que la RTBF a noués avec TF1. "Je prends cela avec désinvolture, lance Philippe Delusinne ; saisir l’Autorité de la Concurrence n’aurait aucun sens car il s’agit en l’espèce d’un accord entre régies publicitaires qui ne concerne pas le volet éditorial." Et d’ajouter avec perfidie : "Je suis quand même étonné de constater que l’équilibre de la chaîne publique dépende à ce point des grilles de la première chaîne privée française. Ce n’est pas ma conception du service public."

  • Proximus Pickx: la menace
"En saucissonnant nos programmes, Proximus Pickx touche à l’intégrité de notre signal, qui est notre propriété."
Philippe Delusinne
CEO de RTL Belgium

On le voit, les relations restent plus que jamais tendues entre les deux chaînes. Mais quand il le faut, elles savent mettre leurs divergences de côté. Notamment pour se mobiliser contre la nouvelle plateforme multi-écrans Pickx de Proximus. Inspirée du modèle Netflix, celle-ci consiste à présenter les programmes non plus chaîne par chaîne, mais en fonction des centres d’intérêt des téléspectateurs identifiés grâce aux datas générées par les décodeurs. "Nous, c’est à dire les chaînes privées et publiques tant flamandes que francophones, sommes en désaccord total avec Proximus car ce qu’ils font est illégal. On les avait d’ailleurs prévenus. En saucissonnant nos programmes, ils touchent à l’intégrité de notre signal, qui est notre propriété. Ils proposent aux gens des choix qui ne sont pas leur choix de base. On risque de devenir comme des têtes de gondole dans la grande distribution : si vous voulez être bien placés il faudra payer. S’ils continuent comme cela, ils vont tuer l’industrie audiovisuelle belge au profit des plateformes internationales!"

Car, selon les chaînes (RTL, RTBF, VRT, VTM), en découpant ainsi les programmes, Proximus encourage la consommation non linéaire mettant à mal leurs précieux revenus publicitaires. Ces discussions, qualifiées de très dures, constats d'huissier à l'appui, par le CEO de RTL, sont d’ailleurs intiment liées au lancement de la pub ciblée sur… Proximus. Tant que des divergences persisteront sur Pickx, la pub ciblée ne sera pas lancée.

  • Préserver la diversité
"On est prêt à investir mais on veut plus de considération: pourquoi par exemple n’avons-nous pas accès, comme la RTBF, au fonds pour les séries belges?"
Philippe Delusinne

En bon lobbyiste, Philippe Delusinne a beau jeu d’alerter – c’est de bonne guerre - les futurs gouvernements. Il en va selon lui du pluralisme du secteur audiovisuel. Son discours est bien rodé. "On emploie plus de 600 personnes, on investit dans l’information, on fait vivre des producteurs indépendants, on paie près de 48 millions d’impôts par an. On est prêt à investir mais on veut plus de considération: pourquoi par exemple n’avons-nous pas accès, comme la RTBF, au fonds pour les séries belges? "

L’octroi par le CSA d’un réseau FM à LN24 – "un projet qui n’est pas viable économiquement", martèle-t-il inlassablement – au détriment notamment de Mint (3ème radio de RTL) lui reste également en travers de la gorge. "Quand le CSA estime que LN24 avait plus d’expérience en radio et plus de surface financière que nous, je me pose des questions."

  • Un Salto belge?

Le patron de RTL se veut mobilisateur. Pour lui, le modèle d’un Salto à la belge ne doit pas être négligé. Salto, c’est une plateforme réunissant les frères ennemis de la télé française – TF1, France télévision, M6 – qui sera lancée début 2020 pour contrer la montée en puissance de Netflix et consorts.

"Nous voulons être un fer de lance de l’industrie dans un marché qui doit se protéger des menaces extérieures. Cela passe par des accords avec d’autres même si on a de grands antagonismes, comme avec la RTBF. On doit quitter cette frénésie belge qui veut que chacun veuille tout faire. Il y a une équation économique qui nous en empêche car on n’a pas la surface suffisante."

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