carte blanche

Comment reprendre le pouvoir face aux géants du web?

Avec WhatsApp, Facebook, Twitter mais aussi Uber ou Amazon, le " gratuit " ou le " bon marché " ne le sont en réalité jamais. Ces géants du numérique doivent répondre au politique, qui lui-même doit répondre au peuple. À vous, à nous, à moi, à eux. À tous.

Que de foin remué et d’encre écoulée autour des réseaux sociaux et de leur régulation. Entre la mise à jour des conditions d’utilisation de WhatsApp et les fermetures, d’abord temporaires puis définitives, des comptes Twitter puis Facebook & co. de Donald Trump, il semblerait que la question du contrôle et de la gestion des géants du web soit à nouveau au cœur de l’attention médiatique et populaire.

Louis De Diesbach .

Qui devrait avoir accès à quoi ? Comment sont gérées mes données ? Et qui devrait pouvoir dire quoi ? Qui peut décider si telle ou telle personne a voix au chapitre ? Tant de questions légitimes et au cœur des travaux d’éthique liée aux nouvelles technologies. Et pourtant, ce remue-ménage nous apparaît comme bénéfique et éclairant. En effet, quand on se pose une question, c’est qu’on est en quête de réponses : et il serait grand temps qu’on s’attaque à les trouver !

Après être devenus une part entière de notre vie de tous les jours, et même de toutes les heures, les smartphones et autres bijoux technologiques baignent encore dans un flou juridique, éthique et politique qui laisse pantois.

De façon surprenante, et néanmoins profondément révélatrice, ce n’est pas le contexte fiscal qui a, aujourd’hui, réveillé une communauté plus importante que celle des habituels luddites prêchant une parole techno-méfiante (si ce n’est technophobe). Aujourd’hui, c’est une question de sécurité et de puissance, de pouvoir et de liberté, qui est venue déranger les consciences de nombreux citoyens.

"La manipulation, écrasante, de la société mère de WhatsApp (Facebook Inc.) a réveillé des instincts primaires de crainte et d’insécurité."
Louis de Diesbach
Senior Manager chez Cream Consulting

La manipulation, écrasante, de la société mère de WhatsApp (Facebook Inc.) a réveillé des instincts primaires de crainte et d’insécurité. En voulant rendre insécables les deux entités, le géant américain a outrageusement abusé de sa position dominante sur le marché pour pratiquement forcer des millions de personnes à partager des données qu’elles souhaitaient garder secrètes, chiffrées ou, en un mot comme en cent, protégées.

Adam Smith, déjà, nous mettait en garde...

La position abusive de certaines corporations sur le marché ne date pas d’hier. En 1776 déjà, Adam Smith - considéré comme un des grands théoriciens du capitalisme - écrivait les mots suivants : les propositions et actions des sociétés monopolistiques tiennent souvent « d’un ordre d’hommes dont l’intérêt n’est jamais exactement le même que celui du public [des hommes] qui généralement sont intéressé à tromper et même à opprimer le public, et qui, dans bien des occasions, n’ont pas manqué de le tromper et de l’opprimer. »

"L'actualité des Jeff Bezos, Zuckerberg et consorts pose problème tant elle défie les lois, la justice et la morale dans un bras de fer d’un déséquilibre pathétique."
Louis de Diesbach
Senior Manager chez Cream Consulting

C’était il y a presque 250 ans, et cela reste criant d’une actualité mesquine. Celle des Jeff Bezos, Zuckerberg et consorts dont « la rapacité mesquine, l’esprit de monopole des marchands et des fabricants, qui ne sont pas, ni ne doivent être, les maîtres de l’humanité » pose encore problème tant elle défie les lois, la justice et la morale dans un bras de fer d’un déséquilibre pathétique.

De notre côté de la Manche, en France, et à peu près à la même époque - le cœur du siècle des Lumières -, Jean-Jacques Rousseau remettait fondamentalement en cause ce « droit des plus forts ». Il bousculait les idées préconçues, comme il était de bon ton de le faire en ces temps-là, et avançait que la force d’un individu ou d’une entité n’était qu’un rapport purement empirique qui ne pouvait pas servir de base au droit, ni évidemment à la cohésion intrinsèque et nécessaire à toute société humaine -physique ou numérique.

Ces constats étant posés, la question demeure à l’aube de 2021 : que faut-il faire ? Et, plus complexe encore : qui doit le faire ? Les réseaux sociaux, des sociétés privées donc, ont-ils le droit, le mandat, voire l’obligation de museler ou de supprimer l’existence numérique de tel ou tel individu ? Est-ce aux États de légiférer ? Doit-il y avoir des comités d’éthique dans les grandes entreprises -comme chez Google, qui vient d’ailleurs de remercier la directrice de son service, Timnit Gebru, parce qu’elle remettait trop en question les récentes avancées techniques de son employeur ?

À nouveau, une relecture de Rousseau et de son célèbre Du contrat social peut nous éclairer. Il y rappelle les fondements de notre démocratie en questionnant la notion de souveraineté. C’est aux hommes et aux femmes, ensemble, de légitimer l’autorité politique de telle sorte que « seule la volonté générale puisse exercer la souveraineté ». C’est alors à cette volonté générale - et donc, concrètement aujourd’hui, au résultat des élections et à nos élus - que revient la responsabilité de légiférer.

Répondre au politique, répondre au peuple

Dans une dynamique où les lois sont choisies par tout le monde - directement ou indirectement -, il devient alors naturel d’obéir à la loi qu’on s’est soi-même fixée. Commandant et commandé, l’équilibre retrouvé dans notre bras de fer idéologique, juridique et éthique.

Il est évident que Rousseau n’est pas à prendre au pied de la lettre, et que sa philosophie doit être lue avec le recul historique nécessaire - surtout après deux siècles qui ont connu les révolutions politiques, culturelles et technologiques les plus importantes de notre histoire. Néanmoins, l’essence rousseauiste reste profondément contemporaine : les géants du web doivent répondre au politique, qui lui-même doit répondre au peuple. À vous, à nous, à moi, à eux. À tous.

"Le monde tel que nous le connaissons aujourd’hui est le fruit de la souveraineté des années passées mais aussi des « T-shirt à 1£ » qu’on achète sans se demander comment il est possible de créer un produit si peu cher."
Louis de Diesbach
Senior Manager chez Cream Consulting

Néanmoins, tout cela demande de la détermination et du courage – politiques certes, mais aussi individuels. Comme le rappelle le personnage de Muriel dans la série Years and Years (BBC), le monde tel que nous le connaissons aujourd’hui est le fruit de la souveraineté (ou du manque de souveraineté) des années passées, mais aussi des «T-shirts à 1 £» qu’on achète sans se demander comment il est possible de créer un produit si peu cher.

Avec WhatsApp, Facebook, Twitter mais aussi Uber ou Amazon, le « gratuit » ou le « bon marché » ne le sont en réalité jamais. Lorsque ces entreprises changent leurs statuts, abusent de leur puissance ou de leur position sur le marché, il est de notre devoir éthique et politique de leur rappeler la seule vraie souveraineté : celle du peuple et de la démocratie, celle du contrat social.

Louis de Diesbach
Senior Manager chez Cream Consulting

Lire également

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés