interview

Hossein Derakhshan: "Le problème des journalistes n’est plus tant d’avoir une voix, mais d’être entendus"

Le blogueur irano-canadien Hossein Derakhshan a initié ses concitoyens à la création de sites et d’articles web.

À sa sortie de la prison d'Evin, à Téhéran, le blogueur Hossein Derakhshan a constaté qu'un shift s'était opéré sur internet. Les "like" y dictaient désormais leurs règles, y compris aux journalistes.

Proclamée par l’Assemblée générale des Nations Unies en 1993, la journée internationale de la liberté de la presse, ce 3 mai, défend l’indépendance des médias. Une liberté encore restreinte, comme l’atteste le dernier classement de l’ONG Reporter Sans Frontières (RSF).

La privation de liberté, Hossein Derakhshan en a fait l’expérience lorsqu'il a été envoyé croupir à la prison d’Evin, dans la banlieue de Téhéran. Considéré comme l’un des pionniers du phénomène internet dans son pays, ce blogueur irano-canadien a initié ses concitoyens à la création de sites et d’articles web. Il a également voyagé en Israël et partagé ses impressions au travers de récits publiés en anglais et en farsi sur son blog et critiqué le pouvoir iranien. Une révolution qu’il paiera au prix de sa liberté.

Fin de l’âge d’or

À son retour en Iran, en 2008, Hossein Derakhshan est arrêté et condamné à 19 ans de prison pour "coopération avec des pays ennemis, propagande contre le pouvoir, promotion de groupes contre-révolutionnaires et insulte à l'islam et aux figures religieuses". Il s’agit alors de la peine la plus lourde jamais infligée à un journaliste iranien.

En 2014, Hossein Derakhshan est gracié par Ali Khamenei. À sa sortie de prison, celui que l’on surnomme encore le Blog Father ne reconnaît plus internet. Une transition qui s’est aujourd’hui imposée à lui comme un vaste projet de recherche, dont les écueils font écho dans le New York Times, le Washington Post, The Guardian, etc. Il est également passé par le Media Lab du MIT, le Shorestein Center de Harvard et la London School of Economics (LSE) et fait office de gourou dans son domaine.

"À ma sortie de prison, j’ai constaté que les blogs avaient été délaissés au détriment des réseaux sociaux."
Hossein Derakhshan
Blogueur

Vous dites avoir observé un "shift" sur internet après votre séjour en prison. En quoi consiste-t-il?

Autrefois, publier et lire des articles était une expérience diversifiée et conversationnelle. Les internautes se connectaient les uns aux autres et les échanges étaient constructifs. Le lecteur se rendait spontanément sur un blog et pouvait y consulter tous les contenus que son auteur proposait. C’est l’information qui venait à lui et non l’inverse, comme c’est le cas aujourd’hui.

À ma sortie de prison, j’ai constaté que les blogs avaient été délaissés au détriment des réseaux sociaux. Ces plateformes et leurs boutons "like" ont complètement transformé l'expérience journalistique.

Comment?

Avec le "like", le lien hypertexte est devenu obsolète, nous sommes passés d’une actualité décentralisée, d’un journalisme conversationnel à un langage rationnel, extrême et compétitif. Il n’y a plus d’interactions, les lecteurs se contentent de liker au lieu de partager leurs impressions.

"À cause des 'like', le journalisme n’est plus de l’information, mais du divertissement."

De quelle façon cette transition a-t-elle modifié le travail des journalistes?

La société s’est polarisée. En tant qu'institution sociale, le journalisme n’a pu échapper à ce phénomène. Autrefois au centre, le journalisme s'est déplacé sur l'échiquier sociétal. Ce fameux bouton "like" a fait évoluer le récit journalistique vers un langage émotif, privilégié par les algorithmes, au détriment de discours plus réfléchis.

Dictés par cette approche compétitive, les journalistes n’ont eu d’autre choix, pour des raisons économiques que de proposer des articles "piège à clics", aux angles plus radicaux. À cause des "like", le journalisme n’est plus de l’information, mais du divertissement.

Vous évoquez souvent le terme de "conversation", pourquoi?

La conversation n’est pas que l’interaction avec l’internaute ou le lecteur, c’est le socle commun du journalisme et de la démocratie. Cette conversation est étouffée. Le problème des journalistes n’est plus tant d’avoir une voix, mais d’être entendus. La prolifération des discours et les boutons "like" sur les réseaux sociaux anéantissent toute possibilité de conversation. Aujourd’hui, chacun reste dans sa propre bulle.

Peut-on dire que cela dégrade la liberté d’expression des journalistes?

Sans conversation, il n’y a pas de liberté de la presse. Mais le problème englobe un ensemble de notions bien plus vaste. Aujourd’hui, les journalistes n’ont plus le monopole de la couverture de l’actualité. Ils doivent s’adapter aux nouvelles technologies et privilégient Facebook ou encore Twitter à leur propre blog.

En publiant du contenu sur ce type de plateforme, ils ont renoncé à l’emprise qu’ils avaient sur leurs contenus à bien des égards: la façon dont leurs articles sont conçus, publiés et présentés aux lecteurs, mais aussi la manière dont ils les communiquent aux internautes.

Le mécanisme des "like", qui coupe court à tout échange, n’a fait qu’accentuer ce phénomène. L’information est ainsi contrôlée, tant sur la forme que sur le fond.

"Les internautes lisent des articles très courts qui contiennent entre 200 et 400 mots en moyenne, c’est aussi pour cela que la qualité des articles s’est détériorée."

En quoi ces changements nuisent-ils à l'information de façon générale?

Ils polarisent la société mais aussi tous ses champs de compétences: la religion, la politique, l’économie, les gouvernements, etc. Cela impacte les lecteurs lambda et les politiques, mais aussi l’intérêt que les lecteurs portent au journalisme et à l’information au sens large.   

Plus important encore, en raison des réseaux sociaux, à cause des "like", nous sommes rentrés dans une nouvelle ère où l’information en tant que telle n’est plus au centre du journalisme, qui est systématiquement réinventé en fonction de la demande du public.

Ces changements ont aussi éradiqué les longs formats. Les internautes lisent des articles très courts qui contiennent entre 200 et 400 mots en moyenne, c’est aussi pour cela que la qualité des articles s’est détériorée.

"Le journalisme n’a plus le droit d’être plat et rationnel (...)."

Comment les journalistes peuvent-ils surmonter ces difficultés?

Le journalisme n’a plus le droit d’être plat et rationnel, en raison de ses difficultés économiques, il doit suivre le mouvement. Une possibilité serait de mélanger les récits aux émotions en modifiant la forme et non le fond. C’est d’ailleurs pour cette raison que les documentaires, ou les émissions d’Oprah aux États-Unis, par exemple, ont autant de succès. On pourrait procéder de la même façon avec la poésie et d’autres types de divertissements, comme les romans graphiques.

Ce sont ces formes de journalisme qui devraient émerger, car elles tentent de surmonter l’ennui, le manque de conversation et les difficultés économiques. Je pense aussi que le journalisme qui inclurait plus les femmes et les minorités, pourrait aider à inverser la tendance, car cela favoriserait la conversation à une échelle plus globale. 

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