interview

Jean-Paul Philippot (RTBF): "Pickx est un signal d'alarme pour le législateur"

©Frédéric Pauwels / HUMA

L'administrateur général de la RTBF estime qu'il y a un écart entre les déclarations rassurantes de la CEO de Proximus, Dominique Leroy, et les premiers pas de sa plateforme Pickx sur le terrain.

C’est une rentrée qui fera date pour la RTBF. La première sous l’égide de la nouvelle organisation visant à briser les silos - TV, radio, Web - au profit d'une structure en deux pôles: contenus et médias. "Nous avons étudié nos publics, nous en avons identifié quatre et défini de nouvelles ambitions éditoriales au travers de nos différents médias", commente ainsi Xavier Huberland, directeur du pôle médias. "Cette rentrée est un marqueur de cette approche."

On note ainsi des formats déclinables sur différents médias (TV, Auvio, radio…), des synergies entre médias, le lancement de deux radios en DAB+, l’arrivée de l’info sur Pure, des compétences transmédias (on songe au présentateur de Soir Première en radio, Arnaud Ruyssen, qui animera un débat quotidien sur l’actu sur la Trois), etc.

Le changement le plus visible de la rentrée de la RTBF, c’est le lifting de La Trois qui se voit dotée d’une grille plus claire avec des soirées thématiques dès 20H.

Le changement le plus visible, c’est le lifting de La Trois qui se voit dotée d’une grille plus claire avec des soirées thématiques dès 20H: cinéma, musique, histoire, docus... La Première, en perte de vitesse, se voit elle aussi remaniée autour de deux axes: l’info et la culture.

Autre changement notable: François De Brigode alternera une semaine sur deux avec Nathalie Maleux la présentation du JT de 19H30 en semaine. Motif: les deux journalistes préparent un nouveau magazine d’actu.

Décryptage des grands enjeux de cette rentrée avec l’administrateur général Jean-Paul Philippot.

Peut-on dire que cette rentrée est marquée par cette nouvelle organisation?
J’avais dit qu’il n’y aurait pas de big-bang, mais une évolution progressive, un travail sur notre stratégie éditoriale sur trois ans. On démontre par le choix des formats, des angles éditoriaux, l’affirmation plus forte de nos marques. Grâce à cette nouvelle organisation de nos ressources, parce qu’on est aujourd’hui focalisé sur la meilleure adéquation entre les formats et les médias pour toucher tous les publics dans la fragmentation des usages des médias, on offre certainement plus de service audiovisuel public aux Belges francophones.

Dans quelques jours débarque LN24. Comment accueillez-vous cette nouvelle concurrence?
C’est une bonne nouvelle pour le pluralisme des médias. C’est bien de voir que des investisseurs et des entrepreneurs se réunissent autour d’un tel projet. Nous commettrions une grave erreur de sous-estimer cette offre. Elle doit nous stimuler. Mais il ne m’appartient pas de juger la viabilité économique de ce projet. On va d’abord voir ce qu’ils vont nous offrir.

"Quand je vois les premiers pas de Pickx, je ne peux que constater qu’il y a un écart entre les déclarations de la CEO de Proximus et la réalité sur le terrain."
Jean-Paul Philippot
Administrateur général de la RTBF

Dans L'Echo, Philipe Delusinne dénonçait mardi la nouvelle plateforme Pickx de Proximus (qui consiste à présenter les programmes en fonction des centres d’intérêt des téléspectateurs identifiés grâce aux datas générées par les décodeurs). Etes-vous aussi inquiet que lui?
Quand Dominique Leroy (la CEO de Proximus, NDLR) déclare qu’elle veut créer un écosystème vertueux avec les acteurs médias belges locaux, je m’en réjouis. Dans l’offre médias qui s’adresse au grand public, nous sommes complémentaires et partenaires. Mais quand je vois les premiers pas de Pickx, je ne peux que constater qu’il y a un écart entre les déclarations de la CEO et la réalité sur le terrain. Certaines offres sont largement mises en avant comme Netflix alors que dans le même temps, on nous dit qu’il n’y pas de place pour notre plateforme de vidéo Auvio. Cela me rend perplexe et m’inquiète. Cela nécessite en tout cas une sérieuse clarification.

Vous en appelez au politique?
Cela doit être un signal d’alarme pour que le législateur francophone adopte des dispositifs inspirés de ceux que le législateur flamand a adopté, à savoir la protection de l’intégrité du signal des chaînes de télévision, de manière à les protéger par rapport aux intermédiaires que sont les télédistributeurs. Ceci dit, cette polémique est la pointe émergée de l’iceberg à la législation européenne par rapport aux Gafa. Les premières avancées faites par la Commission sortante dans la directive SMA sur les Gafa sur leur statut d’éditeur, le respect du droit d’auteur, l’investissement dans la production locale, etc. doivent être approfondies, sans oublier la question du pays d’origine qui impacte notre marché francophone belge. Auparavant, la définition du pays d’origine était ambigüe. Cette définition a été clarifiée. Elle ferme des portes et des fenêtres par lesquelles certains se sont engouffrés. Le texte permet aux Etats membres une certaine latitude dans sa transposition en droit national.

"Je continue à penser qu’il n'y pas de place pour une multitude de plateformes de vidéo et que le projet Salto est une démarche intelligente."
Jean-Paul Philippot

Face à Pickx, le CEO de RTL plaide pour un modèle belge à la Salto, cette plateforme qui réunira en France TF1, France Télévisions et M6 pour contrer Netflix. Qu’en pensez-vous?
Il y a un an, je déclarais à un de vos confrères que je trouvais l’initiative intéressante pour faire face aux Gafa. Mais le CEO de RTL estimait à l’époque que le projet était inimaginable. Aujourd’hui, il vient dire le contraire. Bon. Mais, entretemps, nous ne sommes pas restés les bras croisés, nous avons enrichi notre plateforme, noué des partenariats avec Arte Numérique, développé un Auvio Kids gratuit et sans pub tandis que d’autres partenariats vont suivre avec des acteurs francophones et étrangers pour enrichir notre plateforme, le tout éditorialisé et non pas guidé par un algorithme.

Donc, c’est non?
Je ne ferme pas la porte, mais les conditions sont différentes car on n’a pas attendu pour évoluer. Je continue à penser qu’il n'y pas de place pour une multitude de plateformes de vidéo et que le projet Salto est une démarche intelligente.

Lundi, IP, régie de RTL, débutera la commercialisation des espaces publicitaires de TF1 en Belgique. Vous menacez toujours de saisir les autorités de la concurrence?
Je n’ai jamais émis de menaces, mais j’ai dit que nos services juridiques devaient examiner cette question. Aujourd’hui, il y a clairement une position dominante d’IP sur le marché de la publicité télévisée. Il n’y pas encore à ce stade d’abus. On verra lundi quand ils démarreront réellement. Mais quand ils disent que RTL est forte en semaine et TF1 le week-end, cela peut entraîner une suspicion de vente couplée. On sera très vigilants par rapport à cela.

Votre mandat vient à échéance en février 2020. Allez-vous rempiler pour un 4ème mandat?
La situation est particulière car on est en attente. Le nouveau conseil d’administration va être élu en octobre et il y aura un gouvernement. Je vais avoir des discussions avec eux. Ils vont devoir évaluer mon travail. En fonction de cela, on verra. Mais mon agenda ne s’arrête pas au 17 février 2020. Ma mobilisation pour l’entreprise va au-delà.

Lire également

Publicité
Publicité

Echo Connect