L’aide d'État à RTL semble loin d’être un fait acquis

La Fédération Wallonie-Bruxelles (ici, la ministre des Médias Bénédicte Linard, Ecolo) a-t-elle ouvert la boîte de Pandore? ©Tim Dirven

L'aide que compte accorder la Fédération Wallonie-Bruxelles à RTL pour sauvegarder le pluralisme suscite la polémique, même si la ministre des Médias Bénédicte Linard parle d'"urgence".

L’aide financière que devrait apporter la Fédération Wallonie Bruxelles à RTL en échange de son retour dans son périmètre de régulation provoque bien des remous. Pour le CEO du groupe, Philippe Delusinne, cette aide d’une trentaine de millions d'euros – étalée sur 4 ans (10, 10, 5, 5) – est avant tout "la reconnaissance du rôle que RTL a pris depuis de nombreuses années en matière d'infos". "Décidément, il est très fort pour embobiner les politiques", témoigne un fin connaisseur des médias.

Ce week-end, dans Le Soir, la ministre des Médias Bénédicte Linard (Ecolo) a mis en avant l’urgence de l’opération (la crise entraîne un manque à gagner estimé par RTL entre 36 et 41 millions – et la nécessité de maintenir le pluralisme) et les hasards du calendrier (décret Services Médias Audiovisuels et diminution de la pub à la RTBF, ce qui a envenimé les choses).  

Le gouvernement a imposé des conditions: maintien de l’emploi, investissement dans la production locale, versement étalé sur 4 ans, possibilité de réduire l’aide si la situation s’améliore, interdiction de verser des dividendes... "C’est encore à ce stade un protocole d’accord, ces conditions devront être inscrites dans une convention qui sera soumise à RTL", dit-on prudemment auprès du cabinet Linard. Pas de commentaire du côté du ministre président de la FWB Pierre-Yves Jeholet (MR), qui a négocié cet accord avec Philippe Delusinne en compagnie de Bénédicte Linard et du ministre du Budget Frédéric Daerden (PS). On sent le dossier miné.

La jurisprudence danoise

Et puis, il y a l’aval de la Commission européenne à obtenir. Ce qui n’est pas gagné. "Cette affaire interpelle", relève Agnès Maqua, avocate spécialisée en droit des médias. "Soit, l’aide d’État est directement liée au Covid-19, et dans ce cas il n’y a pas lieu d’exiger du bénéficiaire des conditions sans lien avec la nature de l’aide; soit la convention annoncée poursuit un tout autre objectif." Cet objectif, c’est le retour de RTL dans le giron de la FWB. Un donnant-donnant bien compris de part et d’autre.

"La commission devra veiller à ce que cette aide corresponde aux dommages subis par RTL en raison du Covid et bénéficier au plus grand nombre d’acteurs privés du secteur et pas seulement à RTL."
Agnès Maqua
Avocate spécialisée en droit des médias

"Si le gouvernement devait s’engager dans cette voie, la Commission devra donc veiller à ce que cette aide corresponde aux dommages subis par RTL en raison du Covid et bénéficier, comme au Danemark, au plus grand nombre d’acteurs privés du secteur et pas seulement à RTL."  Plus de 1.000 entreprises danoises ont été ainsi identifiées comme potentielles bénéficiaires. Bref, la Fédération a ouvert la boîte de Pandore. Le gouvernement avait déjà présenté fin avril un plan d’aide à l'ensemble des médias de 5 millions. À mettre en regard des 30 millions prévus pour RTL…

30
millions d'euros
L'aide de 30 millions prévue pour RTL s'étalera sur quatre ans.

"Au vu du cas danois, d’autres médias pourraient eux aussi réclamer quelque chose", confie le député PS Maxime Hardy, qui interpellera ce mardi la ministre Linard en commission à ce sujet. Tout comme son collègue Olivier Maroy (MR): "On peut se féliciter de voir la Fédération venir au secours d’un acteur aussi important que RTL et le voir rentrer au pays, même si pendant des années il ne s’est pas comporté de manière très élégante vis-à-vis d’elle. Après tout, plein d’entreprises ont été aidées. Mais il ne faudrait pas oublier les autres, comme LN24 ou les télés locales qui pourraient aussi demander de l’aide."

Choix d'actionnaires

En attendant, dans le microcosme, on fait les comptes et on s’interroge. "RTL n’est pas une entreprise en difficultés!", tonne un patron de médias. RTL Belgium reste bénéficiaire avec 3,6 millions de résultat net sur un chiffre d’affaires de 73 millions au terme de son exercice 2018 (les comptes 2019 n’ont pas encore été déposés). Mais elle affichait cette année-là un lourd endettement de 154 millions pour 16 millions de capitaux propres.

Les actionnaires de RTL Belgiuim ont choisi d'investir dans la technologie et le contenu.

Sa régie publicitaire IP se porte bien mieux. Ses comptes 2019, qui viennent d’être déposés, montrent un résultat net de 8,7 millions pour un chiffre d’affaires de près de 188 millions, ainsi que 120 millions de capitaux propres (dont 62 de bénéfices reportés) pour un endettement de 78 millions. Philippe Delusinne n’a pas souhaité commenter. Il nous a seulement indiqué que les actionnaires (RTL Group à 66% et Audiopresse, soit Rossel, IPM et Mediahuis, à 34% NDLR) ont fait le choix de consacrer les moyens disponibles à des investissements dans la technologie et le contenu.

Le rapport annuel de RTL Group indique quant à lui que les activités de RTL Belgium dans son périmètre (télévision, radio, web…) ont généré en 2019 215 millions d’euros de chiffre d’affaires pour un ebitda de 45 millions. L’an dernier, RTL Group a réalisé 864 millions d’euros de bénéfice net et sa maison mère, Bertelsmann, plus d’un milliard.

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