"Le Canard enchaîné" fête ses 100 printemps

©Photo News

"Le Canard Enchaîné" a 100 ans… Ou presque! Comme l’explique l’hebdomadaire dans son éditorial la semaine dernière, il peut s’enorgueillir de deux anniversaires!

S’il a bien vu le jour il y a tout juste cent ans, le 10 septembre 1915, l’hebdomadaire ne publie dans sa première mouture que cinq numéros seulement. Il faut attendre un an de plus, en 1916, pour voir "Le Canard Enchaîné" reprendre du service autour d’une nouvelle équipe. Cette fois, le succès est immédiat.

Signe fort d’indépendance, "Le Canard" a toujours exclu toute publicité dans ses colonnes.

Et si aujourd’hui, certains pinaillent sur la date exacte de son centième anniversaire, le journal satirique n’en a cure. Quasi-centenaire, il ne boude pas son plaisir d’être l’un des plus vieux titres de la presse française… Mieux, il est l’un des rares dans le vert. Si les autres titres multiplient les nouvelles formules, nouvelles maquettes et refontes en tout genre pour rester à flot, "Le Canard" s’est toujours contenté de barboter dans la même police – austère – de ses débuts, dans des colonnes improbables aux allures labyrinthiques pour les yeux du lecteur non averti. Fidèle au noir et blanc, sans photo ni véritable site internet (il se contente d’y présenter sa Une chaque semaine) et carrément absent des réseaux sociaux, le titre affiche pourtant une santé insolente.

> Les unes qui ont marqué l'histoire

Premier numéro du "Canard enchaîné" en 1915. ©Canard enchainé
Les avions renifleurs (1983) En 1975, deux escrocs persuadent la direction d’Elf-Erap qu’ils ont inventé un procédé permettant de détecter depuis le ciel les gisements pétroliers. La supercherie est mise au jour en 1979. En 1981, la Cour des comptes chiffre les pertes à 1 milliard de francs. ©doc
Diamants de Bokassa (1979) Révélation des diamants offerts à Valéry Giscard d’Estaing par le dirigeant centrafricain Jean-Bedel Bokassa entre 1970 et 1975. L’affaire empoisonnera la campagne présidentielle de VGE perdue en 1981. ©doc
Les "frais de bouche" des Chirac (2002) Publication d’un rapport sur les "frais de bouche" somptuaires du couple Chirac lorsqu’il résidait à l’Hôtel de Ville de Paris: plus de 2 millions d’euros entre 1987 et 1995. Deux ans plus tard, l’enquête se solde par un non-lieu. ©doc
Pierre Bérégovoy (1993) Révélation du prêt, sans intérêts, d’un million de francs consenti en 1986 à Pierre Bérégovoy par l’industriel Roger-Patrice Pelat, ami de Mitterrand. Très vite s’installe la suspicion sur l’intégrité du Premier ministre. Le 1er mai, il se suicide, sans un mot d’explication. ©doc
En 1979, il publie la feuille d'impôt de Marcel Dassault, un homme politique fortuné. Le document révèle qu'il ne s'accorde pas de salaire sur les entreprises aéronautiques qu'il possède. Mais, par contre, il reçoit 54 millions de centimes en tant que rédacteur en chef d'un magazine féminin. ©Canard enchaîné

 

Irrévérencieux et décalé

Ses ventes ont certes reculé de 2,5% en 2014 avec une diffusion payée de 389.567 exemplaires en moyenne l’an dernier. Mais ses recettes ont à peine baissé en 2014 à 24,4 millions d’euros (contre 25,2 millions en 2013 et 30,1 millions en 2012), son bénéfice a même légèrement augmenté à 2,4 millions en 2014 contre 2 millions en 2013. Comment expliquer un tel succès? "Le Canard" est un ovni qui a su cultiver sa singularité. À l’heure où les applications des journaux se battent sur Internet, l’hebdomadaire conserve son format "quotidien" (36 sur 56cm), peu commode dans le métro.

Peu lui importe la forme, seul compte le fond: ses enquêtes et révélations régulières qui malmènent le pouvoir et font la Une de la presse nationale. Une intransigeance et une transparence qu’il s’impose aussi à lui-même. Seul titre à publier ses comptes, il a toujours exclu toute publicité dans ses colonnes. Un signe fort d’indépendance, gage de sérieux et de fiabilité. Aucun groupe privé comme public ne peut faire pression sur "Le Canard" en rabotant son budget publicitaire (comme le groupe Dassault Aviation a pu le faire à l’encontre du mensuel Air & Cosmos ces dernières années).

Les avions renifleurs (1983) En 1975, deux escrocs persuadent la direction d’Elf-Erap qu’ils ont inventé un procédé permettant de détecter depuis le ciel les gisements pétroliers. La supercherie est mise au jour en 1979. En 1981, la Cour des comptes chiffre les pertes à 1 milliard de francs. ©doc

Secret des sources

Extrêmement bien géré (il disposerait d’une centaine de millions d’euros de trésorerie), il tire sa force enfin de sa structure réduite au minimum: une petite équipe rédactionnelle (mais bien rémunérée) de plumes acerbes (usant de pseudos) dont les sources sont scrupuleusement protégées (il est signataire de la Charte de Munich).

Des diamants de Bokassa offerts au président Valéry Giscard d’Estaing à l’appartement de fonction du ministre de l’Économie Hervé Gaymard ou aux travaux prohibitifs facturés au secrétaire général de la CGT Thierry Lepaon, les affaires dévoilées par l’hebdomadaire depuis les années 1970 ont pesé sur la vie politique jusqu’à pousser certains responsables à la démission. Mais à aucun moment, ses sources – souvent proches des cabinets ministériels – n’ont été inquiétées.

Une presse acide

Aujourd’hui, le monde politique français ne cache même plus appréhender chaque semaine sa Une! Sans parler de sa redoutable "Noix d’honneur" qui épingle la presse et ses errements. L’humour dans tout ça? Un clin d’œil aux racines même de la presse française, longtemps moqueuse et acide envers ses rois et gouvernants. Il n’en faut pas plus pour créer un monstre sacré de la presse française.

©AFP

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