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Les médias sont-ils les catalyseurs de la crise de 2020?

CEO et cofondateur de @ ClearRoad

Au-delà de la pandémie, il existe une crise politico-médiatique. Il faudrait s’interroger sur le rôle des médias dans cette crise parallèle et envisager la mise en place des garde-fous à l’échelle nationale ou internationale.

Difficile de passer à côté de la publication du documentaire "Ceci n’est pas un complot" ces dernières semaines, tant il a suscité de réactions et de levées de boucliers. Ce reportage clairement à charge est devenu sujet de nombreuses controverses. 

Sans vouloir rentrer dans ce débat, il a le mérite de poser une question partagée par beaucoup sur le rôle des médias dans le contexte de la crise de la covid-19. En effet, les crises sont connues pour être des révélateurs efficaces des faiblesses de notre société. Cela m’a donné envie de m’intéresser aux parallèles que l’on peut tirer avec la crise de 2008.

Les crises sont un tourbillon d’un enchaînement chaotique d’événements qu’il est difficile de démêler. Ceci étant, on peut facilement identifier les catalyseurs. Dans la crise de 2008, ce sont les banques qui ont joué ce rôle. Elles sont en effet les principales contreparties des flux financiers. Profitant du principe du «too big to fail», elles ont entraîné l’entièreté de l’économie dans leur chute. Comme beaucoup, j’ai le sentiment que les médias dits "de masse" pourraient être les catalyseurs de la crise de 2020, étant donné leur rôle central dans la production et la diffusion de l’information. Je tiens à préciser que ce sentiment cherche à exprimer une tendance globale, sans remettre en cause pour autant la pluralité médiatique dans chaque pays. Il est bon de se rappeler que toutes les banques n’avaient d’ailleurs pas joué le même rôle durant la crise de 2008.

Double rôle: informer et alerter

Pour commencer, il est bon de se rappeler le double rôle que les médias jouent dans notre société. Le premier est de façonner notre compréhension du monde au-delà de nos sens et de nos cercles de relations. Ils répondent ainsi à notre besoin de nous tenir informés en nous transmettant l’information, en définissant les points essentiels et la manière dont nous devons les comprendre. Le deuxième est celui de fournir un baromètre au monde politique sur des priorités du moment. En effet, les médias sont censés synthétiser les préoccupations des électeurs et sont souvent utilisés par les gouvernants pour l’identification des actions à mener.

On pourrait créer un observatoire de la propagande pour détecter l’apparition de formes de propagande dans l’espace médiatique.

Pour un sujet aussi sensible que la covid-19, notre système démocratique a absolument besoin que ses médias fournissent des informations les plus objectives, factuelles et complètes possible tout en indiquant clairement les incertitudes autour de leurs interprétations. Par ailleurs, nous avons besoin que les médias s’expriment avec nuance, laissent la place à de points de vue divergents et entretiennent l’existence de contre-pouvoirs aux intérêts spécifiques des plus puissants. C’est dans ce contexte qu’il faut trouver le nœud du problème. Pour cela, nous devons absolument réapprendre en 2021 la signification du mot "propagande".

Propagande

On retrouve bien dans la communication sur la covid-19 les techniques classiques de propagande: la répétition, un narratif homogène autour d’un très grand danger, la référence à l’autorité des experts, la recherche de boucs émissaires (les jeunes, les Wallons) et de héros (le personnel soignant, les travailleurs essentiels), les glissements sémantiques (cas vs test positif), l’effet moutonnier (port de vêtements distinctifs comme le masque), de slogans rassembleurs (#flatteningthecurve)… [1] [2] Sans pouvoir rentrer ici dans une analyse pointue, on ne peut passer à côté de l’influence majeure que les médias ont eue dans cette crise. Ils ont été volontairement ou involontairement des alliés précieux pour les gouvernements afin d’obtenir l’adhésion de la majorité des citoyens aux mesures sanitaires et aux réductions des libertés individuelles. Il semble donc légitime de s’interroger sur l’équilibre des forces. Jusqu’où l’adhésion des masses est-elle nécessaire et où se situe la limite entre bonne et mauvaise propagande?

La communication sur la covid-19 a aussi été motivée par des aspects économiques. Dans cette guerre de l’attention et du buzz, le sensationnel et l’émotionnel sont rois. Or, la covid-19 offre un terrain tout à fait exceptionnel au sensationnalisme. Des morts qui augmentent tous les jours, un virus invisible, des risques partout et pour tout le monde. La répétition est aussi un vecteur de rentabilité efficace car elle demande un travail minimal pour un maximum d’impact. Même si les journalistes répètent continuellement le même type d’information sur la pandémie, le public reste scotché devant leur écran. Les objectifs stratégiques et économiques convergeant dans la même direction, la machine médiatique s’est focalisée presqu’exclusivement sur la covid-19 depuis un an, au risque de générer une anxiété disproportionnée dans la population.

Que faudrait-il faire? Je vais énumérer ma liste au père Noël comme des bouteilles lancées à la mer. Tout d’abord, il faudrait que la société reconnaisse qu’au-delà de la pandémie, il existe une crise politico-médiatique. Ensuite, il faudrait s’interroger sur le rôle des médias dans cette crise parallèle et envisager la mise en place des garde-fous à l’échelle nationale ou internationale comme ce le fut dans le système bancaire pour les réformes Dodd–Frank ou Bâle III.

Il faudrait encourager la réémergence d’une pluralité médiatique à l’aide de médias alternatifs à but non lucratif.

À titre d’exemple, les "Fairness Doctrine Policies" de 1949 à 1987 imposaient aux médias américains une couverture équilibrée des points de vue sur les sujets sensibles, y compris un temps d’audience équivalent. Nous pourrions imaginer des pratiques similaires en matière de communication de chiffres, de répétition de contenus dans les médias ou les réseaux sociaux.

Médias alternatifs

Par ailleurs, la société civile et le monde universitaire doivent s’organiser pour mieux comprendre et éduquer le grand public sur le rôle des médias et les dangers de la propagande. On pourrait par exemple créer un observatoire de la propagande pour détecter l’apparition de formes de propagande dans l’espace médiatique à partir de l’analyse automatique d’articles. Finalement, il faudrait encourager la réémergence d’une pluralité médiatique à l’aide de médias alternatifs à but non lucratif, tout en assurant une rémunération équitable des contenus et du respect des droits d’auteur par les grandes plateformes.

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