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interview

"On discutait d’alliances bien avant l’arrivée du dossier RTL"

De gauche à droite, Bernard Marchant (Rossel) et Christian Van Thillo (DPG Media) se connaissent depuis 40 ans ©Wouter Van Vooren

À la manœuvre pour la reprise de RTL Belgium, Bernard Marchant, CEO de Rossel et Christian Van Thillo, président exécutif de DPG media reviennent sur le deal média de l'année. La chaîne privée mettra le cap sur le digital et la production.

C’est l’info média de l’année. Rossel et le groupe flamand DPG Media se sont associés à 50/50 pour reprendre RTL Belgium, mis à l’étal par sa maison-mère RTL Group. Pour s'aventurer dans cette opération à 250 millions d’euros, une certaine confiance réciproque était nécessaire. Cela tombe bien, les deux hommes à la manœuvre se connaissent de longue date. Bernard Marchant, CEO de Rossel (Le Soir, Sudpresse, 50% de L'Echo...), et Christian Van Thillo, président exécutif de DPG Media (VTM, De Morgen, Het Laatste Nieuws...), désormais en charge de la stratégie de croissance externe du groupe, ont en effet été co-actionnaires de Mediafin, l'éditeur de L’Echo et du Tijd entre 2004 et 2017.

Mais leur relation est en réalité bien antérieure. "On se connaît depuis plus de 40 ans, avant qu’il ne rencontre sa femme et entre dans le secteur des médias il y a 20 ans", lance Christian Van Thillo, tout sourire. "On s’est rencontrés à Knokke dans un bar ou au bord de la mer en faisant de la voile. Je ne sais plus", complète Bernard Marchant en prélude à 75 minutes d’entretien au dixième étage de l'ultra-moderne QG de DPG Media, qui trône fièrement sur la gare et le zoo d’Anvers voisins.

Vous vous connaissez très bien. Comment en êtes-vous venus à travailler sur la reprise de RTL Belgium?

Bernard Marchant: On discutait d’alliances dans le digital, dans les régies publicitaires, avant l’arrivée du dossier RTL Belgium. RTL Group a d’abord introduit ce dossier en France pour le lier à celui de la vente de M6, mais c’est en voyant qu’il n’y avait pas de répondant en France qu’ils ont remis le dossier ici assez tard, il y a seulement trois mois. On a alors commencé à en parler ensemble, sur le côté industriel, avant d’aborder le côté capitalistique. Assez naturellement, quand on parle d’alliances structurelles, de plateformes, etc., un lien capitalistique ça aide. 

Christian Van Thillo, vous avez souvent dit que vous ne vouliez pas entrer sur le marché francophone belge. Qu'est ce qui a changé?

Christian Van Thillo: Nos investissements dans de nouvelles plateformes requièrent une certaine échelle. Ainsi, l'on travaille de plus en plus intensément ensemble entre Belgique et Pays-Bas. Mais c'est aussi vrai en dehors de notre territoire linguistique. On a remarqué que l'on pouvait apporter notre expertise à RTL Belgium, avoir une valeur ajoutée. De plus, les annonceurs en appelaient au changement dans le sud du pays - un tout autre marché - fort d'un désir d'une offre digitale conséquente en matière de vidéo.

N’avez-vous pas payé un peu cher cette acquisition, supérieure aux multiples d'ebitda pratiqués généralement dans le secteur?

"Lorsqu’on achète, on paie par définition toujours trop cher. Mais dans le cas spécifique de RTL, c’est un prix qui nous semble correct pour un actif de qualité."
Bernard Marchant
CEO de Rossel

BM: Lorsqu’on achète, on paie par définition toujours trop cher. Mais dans le cas spécifique de RTL, c’est un prix qui nous semble correct pour un actif de qualité. Par ailleurs ce prix est très cohérent par rapport au prix lorsque nous avons cédé il y a six mois à RTL nos parts dans Audiopresse (le véhicule commun aux éditeurs de presse qui détenait jusque fin 2020 34% de RTL Belgium, NDLR).

Comment comptez-vous financer l’opération?

BM: À moitié sur fonds propres, à moitié en emprunt

Pouvez-vous chiffrer les synergies envisagées?

BM: Pas à ce stade. Cela nécessite un travail sérieux impliquant les équipes de RTL.

Les synergies sont avant tout publicitaires. Comment voyez-vous les choses? Par la création d’une grande régie nationale?

BM: Il n’y a pas un modèle unique d’une grande régie qui intégrerait tout, c’est une question d’outils et de besoins du marché. Nous avons intérêt à partager les outils et à développer des offres nationales cohérentes. Par ailleurs, on gère beaucoup de marques fortes, chaque marque doit pouvoir défendre son business model. Tout rassembler sous une même régie qui fait tout, c’est sans doute aller trop loin. Le monde de la communication est beaucoup plus sophistiqué qu’il ne l’était avant. Il faut à la fois de la puissance et de la sélectivité. Il faut trouver le bon équilibre entre les deux. On ne va donc pas tout fusionner, on va analyser, voir ce qui peut être fait ensemble ou pas.

"Tout rassembler sous une même régie publicitaire qui fait tout, c’est sans doute aller trop loin."
Bernard Marchant
CEO de Rossel

CVT: Ce que l'on constate ces dernières années, c'est que le fameux cross-médias, soit la convergence entre texte, audio et vidéo en ligne, est devenu un moteur aussi bien pour le consommateur que pour l'annonceur. Nous optons donc désormais pour un nouveau modèle cross-média au nord comme au sud. Les éditeurs ont eu beaucoup de mal avec la digitalisation, mais elle leur permet à présent de croître à nouveau. Ils ont davantage trouvé le chemin d’une audience en ligne beaucoup plus large que les chaînes de télévision. Le vrai défi est de connecter cette masse de personnes sur nos plateformes avec d'autres formes de médias, telles que la vidéo.

En Flandre, HLN.be est votre plus grosse plateforme en matière de news. Quel sera son pendant francophone?

CVT: Il faut préciser que le site RTLinfo.be réalise des audiences fortes, au même titre que Le Soir et Sud Info et que le but est bien entendu que les trois continuent à croître de façon complémentaire. Nous allons désormais examiner les bénéfices des synergies avec Rossel et quelle pourrait être la meilleure forme de coopération possible. Mais il est important de rappeler qu'ici en Flandre, VTM Nieuws en était encore à ses balbutiements avec 70.000 visiteurs par jour avant notre reprise, alors que HLN était déjà à 1,5 million. Les comptes ont donc été vite faits à l'époque. Au sud par contre, il faut par définition s'attendre à une construction différente, car la position sur le marché des médias concernés est différente. On ne fera pas un copier-coller.

Une newsroom commune à toutes les rédactions (Le Soir, Sudpresse, RTL…) est-elle prévue comme c’est le cas chez DPG Media où sont réunies les rédactions de Het Laatste Nieuws, VTM, etc?

BM: Nous n’irons pas aussi loin que DPG Media. Mais il y aura bien évidemment des synergies.

"Si la proposition de programmes belges francophones est meilleure et répond plus aux attentes, le public suivra; en cela il n’est pas différent du flamand."
Bernard Marchant
CEO de Rossel

Et les synergies en termes de production? Vous dites vouloir vous inspirer de la Flandre...

BM: La Belgique francophone est confrontée au problème du débordement des chaînes françaises. Cela n’existe plus en Flandre, depuis l’arrivée de VTM en 1989. C’est une question d’offre. Le public n’est pas naturellement attiré par la France. Si la proposition de programmes belges francophones est meilleure et répond plus aux attentes, le public suivra; en cela il n’est pas différent du flamand. 

Vous lancez un message au monde de la production? Vous allez investir même si cela coûte très cher, comme le dit Philippe Delusinne, le CEO de RTL Belgium?

"Je veux surtout mieux comprendre la Belgique francophone."
Christian Van Thillo
Président exécutif de DPG Media

BM: C’est vrai, mais ce potentiel doit être analysé en retravaillant éventuellement sur l’allocation des moyens. Une société de production comme Woestijnvis en Flandre (qui appartient à Telenet, également propriétaire des chaînes de télé via SBS, NDLR)  est un exemple et doit servir de benchmark. Il faut se demander pourquoi côté francophone on n’est pas capable de faire la même chose. D’ailleurs cela ne doit pas se faire forcément seul. On pourrait le faire en partenariat avec les Français ou les Flamands.

CVT: De mon côté, je veux surtout mieux comprendre la Belgique francophone. C'est assez paradoxal, mais si je connais beaucoup de gens dans le sud du pays, je sais finalement peu ce qu'ils pensent, lisent, regardent…

BM: (Sourire) Il a beau être parfait bilingue, il ne connaît pas la Wallonie!

CVT: Non, mais c'est étrange quand même. Par exemple, l'une des choses que je veux comprendre, c'est pourquoi il est beaucoup plus facile de voir performer du contenu étranger dans les pays où ces programmes sont doublés plutôt que sous-titrés. En Flandre, nous avons toujours sous-titré, même en flamand (rires). Les Allemands ne le font pas. Je veux comprendre ça. Je vais écouter, apprendre et ensuite tirer mes conclusions.

Pourriez-vous racheter une société de production pour "nourrir" RTL en programmes?

BM: Cela ne fait pas partie du projet, mais on ne s’interdit pas de le faire si une opportunité ou le besoin se présente.

Pour en rester aux synergies, où va être hébergée la plateforme de vidéo RTL Play?

BM: On verra. Ce qui est sûr, c’est qu’il faut avoir la maîtrise de nos outils sans devoir obligatoirement tout développer nous-mêmes. Comme éditeurs en audiovisuel et en presse, on doit avoir cette capacité d’agréger les technologies. Il faut maîtriser nos moyens de diffusion.

CVT: Le plus important est un fonctionnement transparent pour ceux qui se connectent et effectuent des paiements, dans la collecte des données, etc. À chaque acquisition, vous héritez de systèmes différents et vous devez trouver la meilleure solution pour en faire un tout capable d'évoluer. Nous n'avons encore rien décidé.

Vous avez repris ensemble RTL Belgium, mais un autre gros dossier, c’est la vente de VOO. Cela vous intéresse?

CVT: Ce n'est pas notre métier.

BM: S’il existe des synergies entre les deux secteurs, j’ai des doutes sur l’intérêt de les rapprocher structurellement. Les leviers de gestion sont très différents tant financiers, humains que de marché. Mais les télécoms sont des partenaires importants sur la diffusion et on peut partager certains outils et technologies.

Pourriez-vous développer d’autres projets ensemble?

BM: Oui, pourquoi pas ? Enfin, en espérant qu'on ne doive pas attendre encore 15 ans! (qui séparent la joint-venture des deux groupes dans Mediafin, éditeur de L'Echo et du Tijd, et l'opération sur RTL, NDLR)

"Le monde de la presse tourne bien mieux que ce que les gens pensent."
Christian Van Thillo
Président exécutif de DPG Media

CVT: Nous ne sommes pas des chasseurs! Notre métier, c'est le produit qui fait face à une transformation digitale extrêmement excitante. Vous ne vous rendez pas compte de la satisfaction de pouvoir dire qu'aujourd'hui nos médias sont lus par plus de gens que jamais. Le monde de la presse tourne bien mieux que ce que gens pensent.

"Un rapprochement avec la RTBF est possible"

Suite à cette opération, peut-on encore imaginer la création d’un "Salto belge" (plateforme de vidéo française commune aux opérateurs publics et privés, NDLR) avec la plateforme Auvio de la RTBF?

Bernard Marchant: Oui un rapprochement avec la RTBF est possible. On n’a pas de souci avec cela. Il faut faire les choses intelligemment. Si on peut le faire avec l’opérateur public, je ne vois pas pourquoi on ne le ferait pas.

Christian Van Thillo: J'en suis également persuadé. On a eu cette discussion en Flandre avec Streamz (le Netflix flamand lancé par DPG media avec Telenet, NDLR) et la VRT. J’ai entendu des tas de mauvais arguments pour ne pas le faire, notamment le fait que la VRT est un service public. Moi, je dis plutôt: "Et si on commençait par l’utilisateur?" Il prend un abonnement à la télédistribution via un opérateur télécoms et il voit VTM, la VRT, la RTBF, RTL… Pourquoi ce ne serait pas la même chose sur une plateforme vidéo digitale? Je ne vois pas de différence.

Qu’en est-il des accords d’achats de programmes à M6 dont RTL Belgium est fort dépendant?

BM: L’accord porte encore sur deux ans, on verra après ce sur quoi débouche la fusion TF1-M6. Nous avons en tout cas de bonnes relations.

CVT: M6 ne va pas remettre cela en cause, car ces accords lui rapportent de l’argent.

Pas de crainte, à la fin de cet accord, de voir M6 débarquer sur le marché publicitaire belge comme l’a fait TF1?

BM: Les défis pour TF1/M6 sont déjà gigantesques sur leur marché en France. Si le marché belge avait été si stratégique pour eux, ils y auraient créé leur propre régie dans le passé. Par ailleurs ils n’ont pas souhaité racheter RTL Belgium. Ils sont, je pense, satisfaits de leurs accords en Belgique.

On a l’impression que RTL ne s’est pas aussi vite transformée que la RTBF. Ce n’est pas là le gros défi?

BM: La RTBF dispose de trois fois plus de moyens que RTL, cela facilite les choses. Disposer des droits sportifs sur de grands évènements est également un avantage important pour la conversion vers le non linéaire. Si RTL doit en effet accélérer sa transformation, RTL Info est parmi les sites francophones les plus consultés et son appli est largement leader.

CVT: Et RTL est en nette croissance dans le digital. Il n’y a pas longtemps RTL faisait 18 millions de vidéos vues par an, alors que nous, chez VTM, on fait ce chiffre chaque mois. Je l’ai signalé à RTL. Cela ne leur a pas plu! (rire). Ils m’ont indiqué qu’aujourd’hui ils en étaient à 4,5 millions de vues par mois.

Qu’en est-il côté régulatoire? RTL Belgium va-t-il redevenir belge et passer sous l’autorité du CSA?

BM: Ce sujet n’est pas prioritaire pour nous. S’il y a des avantages à être "belge" alors tant mieux, cela facilitera la décision à prendre. On prendra le temps d’étudier tout cela, mais franchement nous avons focalisé notre énergie et attention sur d’autres choses. Le monde de la régulation, qui fixe les règles du jeu, a un énorme temps de retard par rapport à ce qui se passe dans nos marchés alors que les gens consomment nos contenus sur des plateformes digitales. Être ou non sous licence luxembourgeoise, cela ne m’intéresse pas trop. Ce qui m’intéresse, c’est de faire du bon contenu pour le public. Je trouve, par exemple, qu’il est ridicule de nous imposer un certain quota de production locale. On va le faire si cela a du sens pour le consommateur, pas parce qu’on y est obligés. On est dans cet esprit-là. Mais attention, on ne va pas non plus être hors la loi.

Allez-vous conserver l’offre actuelle de RTL Belgium, avec les trois chaînes de télévision, les radios, etc.?

BM: Certainement. On pourrait même ajouter une 4e ou une 5e chaîne. 

Vous n’avez pas acquis les marques RTL. Pourquoi?

BM: Tout simplement parce qu’elles n’étaient pas à vendre. Nous avons donc acquis un accord de licence sur le long terme.

Les phrases-clés

  • "On discutait d’alliances dans le digital, dans les régies publicitaires, avant l’arrivée du dossier RTL Belgium."
  • "On ne va pas tout fusionner, on va analyser, voir ce qui peut être fait ensemble ou pas."
  • "Le public n’est pas naturellement attiré par la France."
  • "S’il existe des synergies entre les secteurs des médias et des télécoms, j’ai des doutes sur l’intérêt de les rapprocher structurellement."
  • "Un rapprochement avec la RTBF est possible."
  • "Le sujet du retour de RTL en Belgique n’est pas prioritaire pour nous. S’il y a des avantages à être "belge" alors tant mieux, cela facilitera la décision à prendre."

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