interview

Pierre Maes, consultant en droits sportifs: "Les matchs à huis clos ne vont pas doper les audiences du foot belge"

Pour Pierre Maes, consultant en droits sportifs, VOO et Telenet ne devraient pas tarder à signer lui aussi avec Eleven ©Frédéric Pauwels / HUMA

A la veille de la nouvelle saison de foot, le Belge Pierre Maes, expert en droits sportifs, revient sur le nouveau contrat télé attribué à Eleven.

Coup d’envoi samedi du nouveau championnat de foot après une intersaison agitée (crise sanitaire,  réforme de la compétition...) qui a contraint le nouveau détenteur des droits télé, Eleven, à s’adapter. Auteur de l’ouvrage "Le business des droits TV du foot" (Editions FYP), le consultant Pierre Maes décortique les enjeux du nouveau contrat.

L’arrivée d’Eleven, c’est une révolution ?

C’est à ma connaissance unique. Dans les autres marchés, les droits sont scindés en packages. Ici ils ont pris l’ensemble des 11 lots. C’est une bonne affaire pour la ligue car elle a atteint son objectif de 100 millions d’euros par saison et n’a plus qu’un seul interlocuteur. C’est un deal de 5 ans contre 3 avant, c’est plus sécurisant. Pour Eleven aussi, un contrat aussi long permettra de le rentabiliser plus facilement.

Eleven va tirer l’essentiel de ses revenus des telcos qui vont distribuer ses chaînes. Or deux d’entre eux, Telenet et VOO, n’ont toujours pas signé...

A priori, Eleven prend un risque. Il est présent dans 11 pays mais n’a jamais investi autant qu’en Belgique avec 500 millions. Mais c’est un risque calculé. Je pense que VOO et Telenet ne vont pas risquer de se passer du foot et qu'ils vont signer in extremis. La saison dernière, il y avait quand même 200.000 abonnés foot chez Telenet.

"Je pense que VOO et Telenet ne vont pas risquer de se passer du foot et qu'ils vont signer in extremis."

Qu’est-ce qui bloque selon vous ?

Pour VOO, il y a peut-être un manque de moyens financiers. Quant à Telenet cela pourrait s’expliquer par le fait qu’une de ses filiales, Woestijnvis, produisait en grande partie les matchs lors du précédent contrat. Or Eleven a confié la production à l’espagnol Mediapro, qui va sous-traiter certaines parties. Notamment à Proximus. Cela a peut-être facilité les négos car Proximus a assez vite signé l'accord de distribution. Orange aussi car le foot est une première pour lui.

C’est une question de rapport de force? On dit Eleven dur en négociations...

En France aussi les négos bloquent avec ce même Mediapro, le nouveau détenteur des droits, qui demande aux telcos des minima garantis d’abonnés bien trop élevés à leurs yeux. Quand on négocie la distribution de chaînes c’est comme Carrefour et Nutella. Le distributeur doit s’engager sur des quantités. En Belgique on se doute qu’il y a aussi ce genre d’exigence, mais on n’en est pas certain. Si c’est le cas, Eleven a intérêt à faire en sorte que les telcos soient dynamiques commercialement.

Le foot belge sera aussi accessible via le service OTT d’Eleven, sans décodeur. Cela aussi a compliqué les négociations ?

C’est évident, d’autant que ses prix sont assez agressifs. Eleven a pu utiliser cet argument car les telcos n’ont pas du tout envie que les clients se passent de leur décodeur. C’est bien joué car une fois qu’il se sera entendu avec tous les telcos, il ne m'étonnerait pas qu'il augmente ensuite les prix de son service OTT. 

Aurait-on pu envisager un scénario à la française où Mediapro a conclu un partenariat avec Netflix pour attirer le chaland sur sa plateforme OTT ?

Oui, mais Eleven n’est tout de même pas dans la même situation que Mediapro, qui n’a à ce jour conclu qu’avec un seul opérateur, SFR.

L'achat par une banque, KBC, du lot avec les clips diffusant les buts, c’est inédit?

Je pense que c’est une première mondiale. KBC est venu me trouver fin 2019. Ils étaient très ambitieux, très novateurs. Le but n’est pas de vendre le service pour ce qu’il est mais plutôt de créer du trafic sur leur app où on peut déjà acheter des tickets De Lijn, des billets de cinéma, une place de parking, etc. Mais ça peut attirer un public intéressé par le foot et qui n’a pas le temps de voir tous les matchs. Le but est aussi de capter de nouveaux clients, notamment des francophones vu que KBC a une image très flamande.

Le contexte actuel avec des matchs à huis clos va-t-il doper les abonnements foot des telcos ?

Je n'en suis pas convaincu. Car le foot, c’est de l’émotion, cela se vit avec du public dans les stades même si les gens sont derrière leur télé. Il y aura un effet de curiosité sur les premiers matchs mais cela risque de diminuer si le huis clos continue. C’est ce qu’on a vu en Allemagne, il y a eu des records d'audiences au début puis elles ont fort diminué.

"Le foot, c’est de l’émotion, cela se vit avec du public dans les stades même si les gens sont derrière leur télé."

Eleven a été fort bousculé depuis la signature du contrat. Sans jamais demander de le revoir à la baisse. Etonnant ?

Il s’est montré très compréhensif, même s’il a dû obtenir des compensations. Il a déjà subi la réforme du championnat avec des play-offs réduits à leur plus simple expression ainsi que la hausse du nombre de clubs, ce qui multiplie les matchs peu attractifs. Mais si la crise devait perdurer, son investissement risque de perdre de sa valeur.

Le coronavirus va-t-il faire éclater la bulle des droits ?

Non, ce mouvement a déjà commencé. Le dernier contrat de la Premier League anglaise a diminué de 10% en 2018 après deux hausses successives de 70%. En Allemagne, ils viennent d’être réattribués et ont baissé de 2%. C'est peu mais cela suivait une hausse de 85% ! La correction de la bulle suit donc son cours mais si la crise devait perdurer cela pourrait être un facteur aggravant sur le montant des droits.

"Le coronavirus ne vas pas faire éclater les bulle des droits sportis. Ce mouvement a commencé avant."

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