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Refuser le tracking des géants du web, un choix désormais possible et nécessaire

Senior Manager chez Cream Consulting

Apple donne désormais la possibilité de bloquer les mécanismes de tracking. Notre choix est donc d'autoriser le pistage et recevoir des publicités ciblées ou, au contraire, de reprendre un certain contrôle sur nos données.

On dit souvent que c’est "mourir un peu". Et Nietzsche écrivait que c’était renoncer. Pourtant, choisir fait partie intégrante de nos vies. Il est donc normal que la question ait animé de nombreux débats – de Socrate à Desproges en passant par Spinoza, Kant ou Kierkegaard.

Que choisir ? Masque ou pas masque ? Vaccin ou pas vaccin ? Bleus ou Rouges ? Ou alors Verts ? Accepter les cookies ou bien "refuser tout" ? Le dilemme du choix inonde notre vie quotidienne au point de nous mener à des casse-têtes continus – ou à un désintérêt amorphe.

Louis De Diesbach.

Plus récemment, c’est (étonnamment) Apple qui a remis la question du choix sur la table. En mettant l’accent sur la confidentialité et le respect de la vie privée de ses utilisateurs dans son iOS 14.5, elle a déclenché un choc des titans dont les ondes se propagent dans le monde entier.

Pour rappel, il est possible dans la dernière version d’iOS de bloquer les mécanismes de tracking – comme l’IDFA (ID for Advertisers). Par exemple, en bloquant cette fonctionnalité, Facebook ne pourra plus suivre vos activités sur d’autres sites ou applications, et donc s’accaparer vos données afin de les revendre à des fins publicitaires.

Dans la dernière version d’iOS il est possible de bloquer les mécanismes de tracking. Facebook ne pourra plus ainsi suivre vos activités sur d’autres sites ou applications, et donc s’accaparer vos données afin de les revendre à des fins publicitaires.

En d’autres mots : sans un accord explicite, il ne sera plus possible pour les géants du web de pister vos données et vos préférences telles que vos goûts, vos habitudes d’achat, vos amis et leurs coordonnées, vos restaurants préférés, la nouvelle paire de chaussures que vous aimeriez offrir à votre conjoint ou conjointe, etc.

Levée de boucliers

Comme on pouvait s’y attendre, cela a valu une gigantesque levée de boucliers de la part de certains mastodontes de la Silicon Valley dont le business model repose en grande partie sur la revente de ces données mais également sur leur traitement – permettant ainsi de prévoir certains comportements d’achat et de manipuler ou d’orienter les utilisateurs dans l’une ou l’autre direction.

C’est maintenant à l’utilisateur de choisir ce qu’il souhaite : autoriser le pistage et avoir accès à des publicités ciblées ou, au contraire, reprendre un certain contrôle sur les données auxquelles ces entreprises ont accès.

C’est donc maintenant à l’utilisateur, justement, de choisir ce qu’il souhaite : autoriser le pistage et avoir accès à des publicités ciblées ou, au contraire, reprendre un certain contrôle sur les données auxquelles ces entreprises ont accès.

La question du choix est toujours en même temps une question de liberté et d’autonomie : avons-nous le choix de nos choix ? Sartre répondrait positivement à cette interrogation. Selon lui, nous sommes responsables de nos actes et avons toujours la liberté de décider entre telle ou telle alternative – contrairement à la psychanalyse freudienne qui verrait notre inconscient ou surconscient prendre une part importante dans nos décisions.

Pour le philosophe français, ce sont précisément nos choix qui nous rendent humains et qui donnent un sens à notre projet de vie. Sa morale va même plus loin : en partant du principe qu’un individu n’opterait pas volontairement pour une mauvaise action, Sartre nous dit que nos choix donnent une valeur éthique à nos décisions. En laissant Instagram pister nos moindres faits et gestes, nous accordons, en quelque sorte, notre bénédiction à ce genre de comportements.

96%
Selon une récente étude, 96% des personnes refusent d’être pistées par les applications.

Sursaut de conscience

Dans son Contrat social, Rousseau écrit que « l’homme est né libre, et partout il est dans les fers »; fers causés par une trop grande volonté de confort, de sécurité, de reconnaissance d’autrui.

En acceptant d’être tracé par des multinationales, l’homme perd sa liberté et son autonomie en échange d’un service dont il n’est, in fine, même pas le client. Avec son nouvel iOS, Apple nous questionne philosophiquement sur la liberté que nous voulons définir pour nous-mêmes. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que l’humanité a eu une sorte de sursaut de conscience et un regain de Lumières.

Il n’est pas acceptable pour des applications de donner la priorité aux annonceurs publicitaires au détriment de l’autonomie des individus.

Selon une récente étude, 96% des personnes ont refusé d’être pistées par les applications, et donc de mettre leur autonomie dans les mains d’un géant informatique. Ce pourcentage pourrait même être plus élevé dans le cas spécifique des réseaux sociaux. Comme une première étape dans une réévaluation de leur rapport à la technologie, les utilisateurs ont clairement indiqué vouloir se défaire de certains fers rousseauistes et réfuter leur réduction à une simple raison instrumentale.

On voit ainsi de plus en plus apparaître une résistance à une réification de l’individu par les moyens technologiques. Comme un rejet au fait d’être traité "uniquement comme un moyen", ce chiffre détonnant de 96% montre la prééminence d’un choix et, comme l’aurait dit Sartre, à la valeur morale que celui-ci indique.

Il n’est pas acceptable pour des applications de donner la priorité aux annonceurs publicitaires au détriment de l’autonomie des individus. Et c’est en refusant le tracking, par sa capacité à choisir, par son autonomie, que chacun se libère de ses fers.

Louis de Diesbach
Senior Manager chez Cream Consulting

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