interview

Samuel Laurent (Le Monde): "Twitter risque de tuer la démocratie"

Le journaliste du Monde, Samuel Laurent: "Nous sommes face à des monstres qui échappent à leurs créateurs." ©Philippe Quaisse

Le journaliste du Monde Samuel Laurent explique comment il a fini par être dégoûté de Twitter qu'il considère désormais comme une menace pour la démocratie.

Lorsqu’il s’inscrit sur Twitter en 2008, Samuel Laurent, 28 ans à l’époque et journaliste au Figaro, était motivé par deux raisons : "Je percevais l’intérêt professionnel de ce jeune réseau et j’avais envie de m’amuser". Dix ans plus tard, passé entre-temps au Monde à la tête des Décodeurs (un service de vérification factuelle), il utilise toujours Twitter pour s’informer, mais le petit oiseau bleu ne l’amuse plus du tout.

C’est qu’en l’espace d’une décennie, l’outil dont on pensait qu’il allait permettre de démocratiser le débat public et d’éliminer les dictatures s’est transformé en une machine à diviser et manipuler et, dans certains cas, à lyncher des victimes sur la place publique. À terme, Twitter risque de tuer la démocratie, prévient-il.

C’est grâce à Twitter que vous êtes devenu un des cinq "journalistes les plus influents" en France. Combien de followers aviez-vous?

Ce titre avait justement assez peu de sens. J’avais autour de 130.000 followers. Je tweetais de façon un peu compulsive. Lorsqu’il est apparu en 2008, Twitter a transformé notre génération de journalistes en éditorialistes, commentateurs de l’actualité politique à laquelle nous ne connaissions pas grand-chose, avec pour seul horizon le nombre de retweets que nos messages généraient. Être influent sur Twitter durant cette brève période, c’était bénéficier d’une sorte de superpouvoir. Aujourd’hui, j’ai un peu moins de followers. Surtout, j’utilise mon compte essentiellement comme outil de veille de l’information, plus pour m’exprimer.

"Twitter fut un plaisir, une drogue, puis c’est devenu du travail, et c’est désormais une corvée."

Qu’est-ce qui vous a dégoûté de Twitter?

À partir de 2016, j’ai cessé de donner mon avis sur tout et n’importe quoi. La prise de conscience est née de plusieurs polémiques violentes, accompagnées de harcèlement en ligne. J’ai frôlé le burn-out et j’ai voulu préserver ma santé mentale. Je n’avais plus ni le temps ni l’énergie de tenir le rythme de vingt, cinquante, cent tweets par jour, de répondre aux questions, de faire le ménage dans mes mentions pour masquer les plus virulentes. Twitter fut un plaisir, une drogue, puis c’est devenu du travail, et c’est désormais une corvée.

Quels sont les principaux dangers que recèle Twitter?

Sur un réseau social, tout est placé au même niveau, du compte anonyme à celui de l’expert. Tout le monde peut publier dans les mêmes formats et avec autant de chance de voir sa publication partagée. Cette horizontalisation de l’information associée à la défiance croissante envers les médias traditionnels a fait des ravages. De plus, avec les réseaux sociaux, on s’enferme dans une bulle de certitude, on ne fréquente que des gens qui pensent comme soi et on devient obsédé par tel ou tel sujet. Enfin, avec ses 280 signes, Twitter favorise la petite réaction facile, mais ne gratifie pas la parole modérée. La parole outrancière sera toujours mieux partagée et relayée.

"Même sur des sujets bénins comme le vélo en ville, vous arrivez vite à une guerre de tranchées entre pro et anti-vélo."

Vous dénoncez aussi la tyrannie du jugement moral imposée par Twitter.

Il suffit de chercher les termes "honte" ou "à vomir" pour mesurer la puissance des vagues d’indignation qui submergent Twitter. Le réseau favorise aussi une logique de camps. Lorsqu’on s’indigne, on s’enferme souvent dans une opposition entre "eux" et "nous". Même sur des sujets bénins comme le vélo en ville, vous arrivez vite à une guerre de tranchées entre pro et anti-vélo. Dans ce système, la nuance peine à se faire entendre, souvent éclipsée par l’indignation, la colère, le jugement moral, qui finit par nous transformer en moralistes rigides et imperméables aux circonstances et aux faits, tournés vers le nécessaire châtiment, par l’ostracisme ou le harcèlement, de celui qui a enfreint les règles de la morale et de la bienséance.

"La liberté d’expression est encadrée par le droit, pas par la foule."

Au final, n’est-ce pas la liberté d’expression qui est menacée?

À son début, Twitter représentait une liberté d’expression renouvelée, par exemple face aux dictatures dans le monde arabe. Mais le fonctionnement du réseau, qui pousse à des logiques de foules, de meutes, de lynchage virtuel, finit par renverser la logique. Je ne crois pas à une culture du cancel, de l’effacement, mais force est de constater que la pratique de l’ostracisme virtuel se généralise. On a du mal à entendre le contradictoire, à attendre l’enquête. Or la liberté d’expression est encadrée par le droit, pas par la foule. Dans le cas de la Ligue du LOL (un groupe Facebook privé de journalistes créé en 2009, et accusé d’avoir pratiqué du harcèlement sexiste, NDLR), lorsque l’affaire a éclaté, les personnes accusées d’avoir pratiqué du harcèlement ont subi un harcèlement de masse à leur tour, d’une violence incroyable.

Critiquer ou dénigrer Twitter, n’est-ce pas dénigrer la vox populi et la démocratisation de la parole dans l’espace public?

Twitter est-il vraiment la vox populi? Il ne faut pas surestimer ce réseau, qui ne compte que 4 millions d’utilisateurs en France. Twitter, ce n’est pas la vraie vie, ni une France miniature. Je ne suis pas certain par exemple que la question de la laïcité passionne les foules sur les marchés français. À cet égard, Facebook est sans doute plus représentatif de la société. Mais ce que les journalistes et les politiques regardent, c’est avant tout Twitter. C’est ce qui explique pourquoi on n’a pas vu arriver le phénomène des Gilets Jaunes, qui sont plutôt sur Facebook alors que Twitter rassemble plutôt des personnes urbaines, aisées, éduquées.

Twitter ne peut-il être crédité d’avoir démocratisé le débat politique?

Qu’il y ait une agora où chacun puisse s’exprimer n’est pas en soi une mauvaise chose, sauf que la forme du réseau, la brièveté des échanges, en fait un espace public non pas de la raison, mais de l’émotion, où s’exprime le dégoût, la moquerie, etc. Le but du jeu n’est pas de transformer chaque personne en décideur politique. Retourner à la démocratie directe de la Grèce antique n’est sans doute pas la chose la plus souhaitable. C’est d’ailleurs pour cela qu’on a inventé au 19e siècle la démocratie représentative.

"La brièveté des échanges en fait un espace public non pas de la raison, mais de l’émotion."

Les réseaux sociaux sont-ils plus dangereux pour ceux qui n’ont pas baigné dans la culture numérique dès leur plus jeune âge?

Contrairement à une croyance largement répandue, ce ne sont pas les jeunes qui sont les premières victimes de la désinformation sur internet, mais bien souvent les plus âgés. D’après moi, c’est surtout une question de culture et d’habitude. Les digital natives pratiquent internet depuis leur naissance, ils en connaissent mieux la grammaire et se gardent bien souvent de tout prendre pour argent comptant. La génération des plus de 50 ans a grandi avec le journal télévisé et éventuellement un quotidien. Recevoir soudainement un tapis de bombes d’informations riches en émotions parce qu’ils se sont abonnés à quelques profils les déstabilise davantage.

Peut-on accepter que Twitter décide de censurer un Président américain?

C’était sans doute une décision excessive, mais légalement Twitter en a le droit puisqu’il s’agit d’une entreprise privée. Cela démontre bien le problème: on considère que les réseaux sociaux sont une sorte de service public alors que leur objectif premier, c’est de gagner de l’argent et donc de maintenir leurs utilisateurs le plus longtemps possible sur leurs plateformes, de maximiser leurs réactions, leur participation. Ces sociétés californiennes n’ont jamais voulu se poser la question de ce qu’elles sont devenues, à savoir des producteurs d’information, ni de la responsabilité que cela implique.

"A la base, ce sont des start-ups californiennes qui sont d’abord là pour gagner de l’argent."

Comment réguler Twitter? Faut-il un gendarme des réseaux sociaux?

Je doute qu’on en soit capable, faute d’accès aux serveurs. On peut toujours se défendre en justice lorsqu’il est question de harcèlement. Mais au final, ce sont les plateformes qui détiennent la clé. Il n’y a qu’elles qui peuvent faire le ménage parmi les comptes qu’elles hébergent. À la base, ce sont des start-ups californiennes qui sont d’abord là pour gagner de l’argent. Le modèle économique n’est pas conçu pour créer un débat apaisé, mais plutôt pour générer un maximum de trafic. Aujourd’hui nous sommes face à des monstres qui échappent à leurs créateurs, qui n’ont jamais réfléchi à l’influence qu’ils allaient avoir sur nos sociétés.

"J’ai vu naître le monstre, Twitter va-t-il tuer la démocratie?", Samuel Laurent, éd. Les Arènes, 236 pages, 19 euros

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