"Si nous étions cotés, nous n'aurions pas connu une telle croissance"

Christian Van Thillo ©Saskia Vanderstichele

De Persgroep, l'éditeur de "L'Echo" (à 50%) et de "Het Laatste Nieuws" notamment, a triplé de taille en à peine dix ans. Sa stratégie: être un groupe multimédia.

Le groupe de médias De Persgroep a connu une croissance spectaculaire ces dernières années. Après une première incursion aux Pays-Bas en 2003, il y a renforcé sa présence en 2009, puis en 2014, année au cours de laquelle il est également entré sur le marché danois. S’il réalise désormais la majorité de son chiffre d’affaires outre-Moerdijk, il ne néglige pas son marché domestique, comme en témoigne l’acquisition cette semaine de quatre magazines de Sanoma (Teve Blad, Humo, Story et Vitaya). Son CEO, Christian Van Thillo revient sur cette évolution.

Ces dernières années, vous vous êtes concentrés sur l’expansion à l’international. Pourquoi racheter ces titres belges?

Sanoma a d’abord essayé de vendre ses activités belges en un seul bloc.

Nous n’étions intéressés que par quelques titres. Lorsqu’ils ont regroupé leurs activités belges et néerlandaises fin 2014, j’ai dit au CEO que si jamais il changeait d’avis; qu’il nous prévienne. On est arrivé à un accord assez rapidement.

Les titres francophones, comme Moustique, ne vous intéressaient pas?

Il ne faut jamais dire jamais, mais nous avons une autre orientation stratégique puisque nous avons beaucoup investi aux Pays-Bas, qui représenteront cette année 800 millions d’euros de chiffre d’affaires. C’est plus cohérent avec notre marché domestique qui est la Belgique néerlandophone. Certes, on est présent côté francophone avec 7sur7.be et 50% de "L’Echo", mais ce dernier est très ciblé et haut de gamme.

 Lors de vos résultats annuels, vous avez dit que les magazines étaient sous pression. Pourquoi continuer à y investir?

C’était un marché très attractif. À une époque, il y avait dix lancements par an! Aujourd’hui, il est sous pression, mais je suis persuadé qu’il y a un avenir pour des titres leaders dans leur marché respectif. Mais pour les faire croître, nous allons mettre davantage l’accent sur le digital, comme on l’a fait dans la presse quotidienne.

Précisément, comment gérez-vous cette mutation numérique?

Nous sommes agnostiques en matière de plateformes. Notre transformation ne sera donc pas digitale, mais multimédia. On le prouve avec Mediafin (détenu à 50% et éditeur de "L’Echo" et "De Tijd", NDLR) qui est en croissance. C’est rare dans notre secteur. La stratégie a toujours été de se concentrer sur le lecteur, sur ses besoins et ses attentes. On n’a jamais dit "c’est soit le papier, soit l’internet". Pour une lecture approfondie, le papier a encore des atouts, pour les news rapides, le web est plus attractif. Les gens passent 4,5 minutes par jour sur le site du "Laatste Nieuws" mais 45 minutes pour la lecture du journal papier et même 1h30 le week-end. Il n’y a donc pas de dichotomie entre anciens et nouveaux médias.

"Papier ou digital? Nous sommes agnostiques!"

 

Aujourd’hui, quels sont les relais de croissance pour De Persgroep?

L’avantage c’est que, n’étant pas cotés, nous n’avons pas de pression des marchés financiers. Je ne sais pas si on aurait pu faire ces transactions si nous avions été cotés! C’est donc un luxe de pouvoir gérer ce groupe avec une vision à long terme. Ceci dit, nous ne cherchons pas la croissance à tout prix, mais quand il y a des opportunités, il faut savoir les saisir. Comme nous sommes présents dans cinq médias, il y a forcément plus de dossiers qui passent entre nos mains. Mais laissez-nous d’abord digérer nos dernières acquisitions. Je ne dis pas que l’on ne va plus examiner aucun dossier, mais je ne veux pas me tromper.

À ce propos, ne craignez-vous pas une mésaventure à la Roularta en France qui, comme vous, avait grandi très vite?

Je crains beaucoup de choses: qu’un concurrent voie une opportunité qu’on ne voit pas, qu’il soit plus rapide que nous… Il n’y a pas de secret: entreprendre, c’est prendre des risques. Nous aussi, on a connu des échecs. Pour Roularta, c’était peut-être une question de timing, personne ne savait à l’époque l’impact que la crise de 2008 et le digital allaient avoir sur nos business.

Vous tirez des leçons de cet échec?

Je n’y pense pas trop. Roularta est un partenaire (NDLR dans Medialaan, éditeur de la chaîne VTM) que je respecte énormément. Mais c’est sûr que cela fait réfléchir. Leur choix de quitter la France était une décision intelligente qui a été bien reçue par les marchés financiers.

Dans le contexte actuel, une société comme de Persgroep ne peut-elle croître que par croissance externe?

Aujourd’hui, il est très difficile de faire croître ce business de façon organique. Quand on regarde d’autres grands groupes européens, comme Springer et Schibsted, ils ont grandi par acquisitions. De plus, l’argent n’est pas cher et les banques aident les groupes importants.

Vous parlez beaucoup de l’impact de la digitalisation sur le marché des lecteurs. Quid du marché des annonceurs?

Un tiers de notre chiffre d’affaires vient de la publicité. Or, il y a beaucoup de questions sur la migration de la publicité vers le digital. Avec l’internet, on va de plus en plus vers l’achat programmatique de publicité. Ce phénomène a commencé par une automatisation d’espaces invendus. C’est du discount, il y a donc une tendance déflatoire. Cela rend le marché très nerveux.

"Google et Facebook sont à la fois des amis et des ennemis."
Christian Van Thillo
CEO du Persgroep


Qui sont vos principaux concurrents sur le marché pub? Les autres groupes de médias ou Facebook et Google?

La concurrence est mondiale. Sur l’internet, la pub est nationale mais elle est vendue par des sociétés globales. Nous subissons la concurrence de Facebook qui vend des big data aux annonceurs. Mais nous allons nous attaquer à ce marché, nous aussi.

Peut-on résister à Google et Facebook?

Ce sont des boîtes différentes. Elles partent de la technologie et se financent avec la pub alors que nous partons de contenus et que nous nous finançons en partie par la publicité. Je constate toutefois que Google cherche des alliances avec des médias car le contenu passe massivement par leur plateforme. Ils n’avaient pas réfléchi à ces relations avec les éditeurs car ils s’inventaient eux-mêmes! Ce qui ne va pas, c’est quand ils abusent de leur position dominante car ils sont devenus des puissances globales. Or, le législateur réagit marché par marché. C’est comme cela qu’ils se sont engouffrés dans la brèche. Ils sont devenus comme des États, ont créé leurs propres règles. Ce sont des "frenemies": des amis car on fait des affaires avec eux, nos contenus passent par eux; mais ce sont aussi des ennemis car ils exigent la gratuité de nos contenus alors que nous voulons être payés. L’idéal, c’est de cohabiter dans un nouvel écosystème. J’espère qu’on trouvera un équilibre.

Le marché belge s’est beaucoup concentré. Le mouvement est-il fini?

Non, voyez l’irruption d’opérateurs telcos comme Telenet et Tecteo dans les médias…

Telenet qui rachète les chaînes de SBS (Vier et Vijf), c’est inquiétant?

Oui, car il a obtenu le feu vert pour cette opération, sans contrainte. Imaginez que je crée une nouvelle chaîne. Ce n’est pas la veille de son lancement que je vais appeler Telenet, propriétaire de mon concurrent, mais six mois avant. Il aura donc connaissance de mes projets. Même chose avec la publicité hyperciblée (les données du décodeur numérique permettent de connaître le profil des téléspectateurs et de leur adresser des publicités ciblées, NDLR). Cela pose là aussi des problèmes de concurrence. Je ne panique pas car dans un si petit marché, il est dangereux de se disputer sur tout. Je ne suis pas sûr qu’ils vont abuser de leur position.

Voyez-vous RTL arriver en Flandre?

Dans la télé linéaire où l’avenir n’est qu’aux chaînes généralistes, le marché est bouché et nous ne sommes pas vendeurs car notre stratégie est d’être un groupe multimédia. D’ailleurs, nous ne sommes pas assez équilibrés, nous n’avons pas assez d’audiovisuel J’espère qu’on pourra rééquilibrer cela.

Les francophones peuvent-ils s’inspirer de la Flandre pour les productions propres?

Il y a toujours eu une tradition de productions propres en Flandre, qui est aussi un marché plus grand et qui dispose de plus de moyens. C’est un business où les coûts fixes sont très élevés et difficiles à amortir sur un petit marché. Mais dans un monde de plus en plus digitalisé, c’est un grand atout d’être propriétaire de son contenu. C’est pour cela que nous produisons de plus en plus nous-mêmes plutôt que d’acheter à des producteurs extérieurs.

Vos résultats se sont améliorés en 2014. Comment l’expliquez-vous?

C’est dû à trois éléments: l’audiovisuel qui a connu une très forte amélioration, l’accession dans le Top 3 de la radio aux Pays-Bas, ce qui a amélioré notre rentabilité, et les services digitaux aux Pays-Bas également. Cette année, après avoir consolidé nos acquisitions, nous prévoyons 1,4 milliard de chiffre d’affaires et 200 millions de cash-flows.

Finalement, alors qu’on dit les médias en crise, le Persgroep est un miracle, non?

Le début de notre aventure, il y a 25 ans, a été difficile, alors que nos concurrents faisaient de très bonnes affaires. Nous avons dû nous battre pour survivre en développant la société avec un minimum de moyens. Ma chance a été d’avoir des collaborateurs formidables, tant au niveau créatif, commercial et opérationnel. Beaucoup d’entre eux sont toujours là, ce dont je suis très fier. Nous avons toujours respecté les principes de gestion que nous avons définis ensemble en 1990.

Notre ambition de gagner n’a jamais changé. J’adore travailler avec des gens que j’admire. Cela m’inspire tous les jours et je crois que c’est la clef du succès de notre groupe.

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