interview

Delusinne: "La possible arrivée de TF1 sur le marché belge m'empêche de dormir"

©Dieter Telemans

Pour le patron de RTL Belgium, si TF1 vient prendre l’argent du marché publicitaire belge c’est tout notre écosystème médiatique francophone qui va souffrir, et pas seulement la chaîne privée.

Fin d’année agitée pour RTL Belgium. Les derniers résultats trimestriels sont en recul, son rédacteur en chef télé a été licencié avec fracas et, surtout, la rumeur de l’arrivée de TF1 sur le marché publicitaire belge se précise. Son administrateur délégué, Philippe Delusinne, s’exprime pour la première fois sur ce dernier (et explosif) dossier.

L’arrivée de TF1 sur le marché publicitaire belge se précise. Quel est votre sentiment?
Cela fait bientôt quinze ans que je suis là et c’est sans doute la 5e ou 6e fois que j’entends parler des velléités de TF1 de valoriser ses écrans publicitaires en Belgique. Mais cette fois, cela semble très concret puisqu’il semble que des régies belges ont été approchées par TF1 pour vendre ses espaces. Cela paraît d’autant plus vraisemblable que TF1 a des problèmes financiers et que s’il y a de l’argent facile à prendre en Belgique, il le fera. Si c’est le cas, c’est tout un écosystème qui est menacé. Non seulement RTL, qui ne vit que de la publicité, mais aussi toute l’industrie, la RTBF, les producteurs et les groupes de presse actionnaires de RTL via Audiopresse, c’est-à-dire IPM, Rossel et Corelio. Ces derniers pourraient non seulement perdre une partie du marché publicitaire mais aussi les dividendes que nous leur versons, soit 6,8 millions d’euros en 2015. Bref, cela mettrait à mal l’équilibre fragile qui existe dans ce marché. Le ministre de tutelle Jean-Claude Marcourt parle de tremblement de terre. C’est bien de cela qu'il s’agit.

À qui profite le crime?
À TF1 d’abord, qui a besoin d’argent. Mais aussi à une régie flamande, comme SBS qui, comme je l’ai lu dans Le Soir, a été approchée. Je ne comprendrais pas qu’elle commercialise les espaces de TF1 car avec Corelio, nous avons des actionnaires communs.

"Si nous devons réduire la voilure sur l'info, la RTBF se transformera automatiquement en monopole d'État".

On a aussi évoqué RMB, la régie publicitaire de la RTBF. Une provocation?
Si cela devait être le cas, je serais stupéfait. Car TF1 impactera aussi la RTBF. Quel serait l’intérêt pour elle de toucher une commission de régie d’une dizaine de pourcents pour commercialiser les espaces publicitaires d’une chaîne qui n’apportera rien mais qui au contraire prendra de l’argent aux acteurs locaux, RTBF comprise.

La RTBF semble minimiser cet impact, évalué à 5 millions par an pour elle…
J’ai lu la presse comme vous. La RTBF semble considérer que, à l’heure où la Fédération Wallonie-Bruxelles est financièrement exsangue, 5 millions d’argent public ce n’est pas grand-chose. À chacun sa conception de l’argent, mais cela m’étonne: 5 millions, c’est beaucoup d’argent.

Et votre régie pub, IP, ne pourrait-elle pas commercialiser TF1 afin d’avoir la maîtrise sur sa politique commerciale et donc de limiter la casse, voire de proposer des packages aux annonceurs?
Nous n’allons pas nous tirer une balle le pied. Le moindre mal, si TF1 débarque, c’est qu’il soit obligé de créer sa structure car cela devrait lui coûter de l’argent: il devra engager du personnel, cotiser au CIM, passer des accords avec les câblos…

Dans un scénario "optimiste", l’arrivée de TF1 pourrait coûter de 10 à 15 millions d’euros par an à RTL.

Dès lors, quel serait l’impact financier pour RTL Belgium?
Cela dépendra de la stratégie de TF1, des écrans qu’ils vont commercialiser, de leurs tarifs… Si on part des 5 millions évoqués pour la RTBF, on peut sûrement les multiplier par deux ou trois pour nous vu notre part de marché publicitaire. En clair, c’est toute la rentabilité de notre activité en télévision qui disparaîtrait. Et encore, c’est un scénario optimiste, partant de l’hypothèse qu’au début TF1 ne commercialisera que quelques gros écrans. Mais quand elle aura le pied dans la porte, elle ne le retirera pas.

Quelles seraient les conséquences sur votre offre de programmes?
Si TF1 arrive, nous allons devoir revoir notre business model. Cela veut dire que ce qui est monétisable auprès des annonceurs, comme les séries US, resterait et que ce qui n’est pas monétisable et qui coûte cher en production comme les news et les émissions politiques du dimanche pourraient être réduits, tout comme les productions propres. Je rappelle qu’entre 17h et 23h, soit la tranche qui intéresse les annonceurs, plus de 50% des programmes de RTL-TVi sont locaux. Ce sont des productions réalisées en interne ou par des sociétés extérieures. RTL Belgium génère ainsi deux tiers du chiffre d’affaires des producteurs télé francophones indépendants. Sur les 750 personnes qui travaillent pour nous, 130 sont des freelances. L’impact sur l’emploi serait donc considérable.

"Depuis que nous sommes redevenus 'luxembourgeois', nous avons augmenté l'emploi et produisons de plus en plus en Belgique"

Légalement, vous ne pouvez pas faire grand-chose. Comment répliquer alors?
En faisant prendre conscience à l’ensemble de l’écosystème médiatique de la Fédération Wallonie-Bruxelles, en ce compris les politiques et la RTBF, de l’impact financier de l’arrivée de TF1. Il y a plein de choses que nous ne pourrons plus faire, notamment en termes d’info. D’un journal de 40 minutes avec des invités, du décodage et des envoyés spéciaux, nous pourrions passer à un journal de 15 minutes tout en image avec une voix off. Nous devrions aussi arrêter les émissions politiques. Cela transformera automatiquement la RTBF en sorte de monopole d’Etat. En termes de citoyenneté, je ne crois pas que cela soit souhaitable dans une société démocratique.

Dans le pire des scénarios, vous arrêtez RTL-TVi et vous mettez M6 à la place (chaîne française du groupe RTL NDLR)?
Je n’ai pas envie de dire cela maintenant et je ne veux pas que cela soit brandi comme une menace, mais de facto, on risque de devoir acheter davantage de programmes bon marché plutôt que de produire localement.

Pensez-vous que vous serez soutenu par le politique alors qu’il y a dix ans vous avez choisi d’échapper au contrôle du CSA en abandonnant votre licence belge au profit de la seule licence luxembourgeoise?
J’en ai un peu assez de ces attaques. Dois-je encore rappeler que nous avons opté pour le Luxembourg, qui est notre berceau et où sont arrêtées nos grilles de programmes, afin de répondre au droit européen qui impose une licence unique? Cela n’a rien à voir avec notre activité ici. Depuis que nous sommes "luxembourgeois", on a augmenté l’emploi de 70 personnes, on produit de plus en plus localement, on paie nos impôts en Belgique, etc.

trois scénarios

Face à la menace TF1, le législateur et l’autorité de contrôle, le CSA, se trouvent bien démunis. Trois scénarios sont sur la table.

TF1 se déclare en Fédération Wallonie-Bruxelles auprès du CSA, ouvre un bureau et démarche les annonceurs elle-même. Dans ce cas, elle doit légalement contribuer au financement de l’audiovisuel francophone en versant un pourcentage de son chiffre d’affaires: de 1,4% (entre 300.000 et 5 millions d’euros de revenus) à 2,2% (plus de 20 millions). C’est la solution la plus onéreuse, mais la plus sûre juridiquement.

TF1 ne s’installe pas en Belgique mais passe par une régie locale et ne tombe donc pas sous le contrôle du CSA. Le décret SMA (Services Médias Audiovisuels) prévoit dans ce cas la possibilité pour le CSA de négocier avec son homologue français pour faire appliquer les règles en vigueur en Fédération Wallonie-Bruxelles et créer les conditions d’une concurrence loyale. Ces procédures anti-contournements prévues par le décret et la directive SMA sont cependant "difficiles à appliquer, voire peu opérantes, et peu de pays européens concernés ont réussi à les mettre en place", note le CSA

> Dernier scénario: la mise en branle de la machine politique. Mais les marges de manœuvres sont faibles…

Le CSA plaide pour que la directive SMA, en cours de révision, permette aux régulateurs de mieux encadrer les décrochages publicitaires.

Je sais bien que le CSA est vexé de ne pas pouvoir nous contrôler, mais je rappelle aussi qu’après avoir opté pour la seule licence luxembourgeoise, nous avons signé avec les gouvernements luxembourgeois et la de la Fédération Wallonie-Bruxelles toute une série d’engagements en matière de protection des mineurs, de respect de la signalétique, etc., alors que nous n’y étions pas obligés. En 2015, nous avons investi 4 millions dans la production locale de documentaires et de téléfilms, deux fois plus que ce à quoi nous nous sommes engagés! La seule différence, c’est que nous rapportons à une autre autorité de tutelle que le CSA belge. Et quand une plainte à notre égard est adressée au CSA, il la transmet à son homologue luxembourgeois. Nous ne sommes donc pas sous l’autorité d’un Etat de non-droit comme certains voudraient le faire croire.

Les politiques sont sensibles à votre argumentaire?

J’ai rencontré une série de politiques, de tous les partis, sur ce dossier. Je peux vous assurer que pas un seul n’a évoqué cette licence luxembourgeoise.

TF1 c’est Bouygues. Bouygues c’est du BTP et, entre autres, des travaux publics, y compris en Belgique. Y a-t-il un moyen de pression de ce côté-là?
Je n’en sais rien. Je n’ai pas d’avis sur la question (sourire).

Cette affaire fait-elle renaître le scénario d’une alliance publicitaire objective de RTL avec VTM en Flandre pour contrecarrer un éventuel binôme TF1-SBS?
Ce n’est pas à l’ordre du jour. Mais si tout l’écosystème média est influencé par l’arrivée de TF1, cela ouvre la porte à toute une série de mesures comme des partenariats entre opérateurs.

Y compris l’arrivée de RTL en Flandre?

Tout l’écosystème peut être remis en question…

La menace de TF1 ne tombe-t-elle pas d’autant plus mal que vos résultats financiers de RTL sont moins bons en Belgique?
N’exagérons rien. Quand je suis arrivé, on m’a dit que si on faisait 25 millions d’Ebita ce serait très bien. Or, depuis la fin de la crise financière, nous avons connu un boom de nos résultats qui tournent autour de 45 à 46 millions d’Ebita annuel (sur un chiffre d’affaires d’environ 200 millions, NDLR). Cette année nous serons à 42-43 millions, ce n’est quand même pas si mauvais. C’est vrai que juin et juillet ont été médiocres en raison du sport diffusé par la concurrence, mais la fin d’année est bonne. Ce recul au 3e trimestre était d’autant plus prévisible que nous surinvestissons en production propre, ce qui coûte plus d’argent. On aura lancé cette saison 18 nouveaux programmes. Je pense au contraire qu’en fin d’année, on sera félicité par nos actionnaires.

©Dieter Telemans

Vous êtes inquiet?
Je ne dors pas bien depuis trois semaines. Avant de quitter cette entreprise, dans quelques années, j’ai un double objectif: que les actionnaires soient satisfaits et que la société reste pérenne et permette aux gens de gagner leur vie. Cela m’affecterait énormément de devoir me séparer de personnes pour des motifs purement économiques en raison de l’arrivée d’un prédateur.

Outre le dossier TF1, 2017 sera aussi l’année de la préparation du nouveau plan de fréquences radios. En attendant, vous passez des accords avec des opérateurs provinciaux pour y diffuser Mint, votre 3e réseau évincé lors du plan actuel au profit de DH radio. Tout cela est-il bien légal?
Parfaitement. Je rappelle le contexte. Nous avons Mint, une radio jeune, urbaine et up-scale qui, après 18 mois d’existence, affichait déjà 2,9% d’audience avant de disparaître suite au plan de fréquences de 2008. On a continué à la faire vivre sur le Web. En difficulté, des radios provinciales ont demandé à entrer en régie chez nous. Nous leur avons dit que nous les vendrions mieux si leurs programmes étaient meilleurs. Nous leur avons donc concédé le format Mint pour une partie de leur grille dans le respect de leur cahier de charges vis-à-vis du CSA. Celui-ci pose des questions mais nous sommes dans la légalité. Pour nous, c’est une manière de montrer que Mint est une belle marque, qui existe encore et qui a sa place dans le cadre du futur plan de fréquences car elle apportera de la diversité dans le paysage.

Mais à elles seules, vos deux radios, Bel RTL et Contact, s’accaparent deux tiers des recettes pub des radios privées. Cette domination ne risque-t-elle pas de vous handicaper pour revendiquer un 3e réseau?
Mais que veut-on? Sanctionner le succès économique ou favoriser la diversité? Cela m’exaspère quand on me dit que nous sommes hyper dominants. Nous sommes de bons opérateurs radios, cela se monétise et je ne vois pas pourquoi on serait pénalisé.

La radio numérique arrive aussi fin 2017, que revendiquez-vous?
Comme il y aura plus de places, nous pourrions élargir notre offre en matière d’information, de radio régionale, etc. Nous y réfléchissons, mais il n’y a encore rien de concret.

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