Des virus mangeurs de bactéries pour lutter contre les infections coriaces

La phagothérapie est un moyen de traitement des infections fort ancien: découverte il y a 100 ans, elle a été très utilisée en ex-Union soviétique. ©BELGAIMAGE

La société Vésale Bioscience et la Défense ont signé un partenariat pour favoriser l'utilisation des phages à des fins thérapeutiques dans la lutte contre les bactéries multi-résistantes.

"Imaginez qu’à la place de ce qui retient l’attention du monde entier, nous ayons à affronter une pandémie due à une bactérie multirésistante. Ce ne seraient pas des milliers de décès et de malades que nous devrions déplorer. Nous parlerions en millions de cas." Pour le CEO de Vésale Bioscience, Jehan Liénart, l’épidémie de coronavirus qui touche la planète doit être l’occasion de s’attaquer à un autre défi sanitaire d’envergure mondiale, la résistance croissante des bactéries aux antibiotiques.

Depuis quelques années, le développement de l'antibiorésistance a entraîné un regain d’intérêt pour certains virus prédateurs naturels des bactéries: les bactériophages, plus communément appelés phages. Présents en nombre dans la nature, ces micro-organismes sont considérés comme une voie thérapeutique plus qu’intéressante dans la lutte contre les bactéries ultrarésistantes qui se multiplient.

Lutter contre le bioterrorisme

Société-sœur de Vesale Pharma, Vesale Bioscience a signé mercredi avec la Défense un accord de recherche et développement pour favoriser l'utilisation des phages à des fins thérapeutiques. Pourquoi avec la Défense? Parce que l’armée belge a acquis un réel savoir-faire en la matière. L'Hôpital militaire Reine Astrid de Neder-over-Heembeek a commencé à s’intéresser il y a une quinzaine d’années à la phagothérapie pour le traitement des grands brûlés, dont beaucoup finissent par succomber à cause d'infections. 

L'Hôpital militaire a commencé à s’intéresser il y a une quinzaine d’années à la phagothérapie pour le traitement des grands brûlés.

Les phages offrent également des possibilités pour le traitement de militaires dans le cadre d'opérations à l'étranger, a expliqué la général-major Lutgardis Claes, commandant de l'École royale militaire, qui voit aussi "des perspectives prometteuses dans la lutte contre le bioterrorisme et contre des bactéries utilisées comme armes de guerre". 

Selon le médecin-colonel Wouter Weuts, directeur général de l’Hôpital militaire, une quarantaine de patients ont déjà été traités avec succès par l'armée, souvent pour des cas considérés comme sans issue. Les centres hospitaliers universitaires ont suivi: en mai 2019, les cliniques Saint-Luc ont annoncé le traitement par phagothérapie d’une infection résistante chez un enfant de 15 mois greffé du foie. 

"La phagothrapie reste utilisée au quotidien en Géorgie pour des infections simples."
Général Major Pierre Neirinckx
Commandant de la Composante médicale

La phagothérapie est en réalité un moyen de traitement des infections fort ancien: découverte il y a 100 ans, elle a été très utilisée en ex-Union soviétique. L’avènement des antibiotiques, qui offrent un spectre plus large et dont la production à large échelle était plus aisée, l’a fait disparaître de l’arsenal thérapeutique dans la plupart des pays. "Mais elle reste utilisée au quotidien en Géorgie pour des infections simples" selon le général-major Pierre Neirinckx, commandant de la Composante médicale. "Cela se fait toutefois dans des conditions qui ne pourraient pas être acceptées en Europe". L’hôpital Reine Astrid dispose précisément d’un laboratoire permettant d’isoler des phages prélevés dans la nature et de les conditionner sous forme stérile. 

Un accord innovant

Vésale avait déjà reçu il y a près d'un an de la Région wallonne une bourse de 4,3 millions d'euros pour soutenir ses recherches sur l'utilisation de la phagothérapie. L'un des objectifs du partenariat paraphé mercredi sera de développer rapidement de nouvelles formes de production et d'administration des phages pour en faciliter l'utilisation. Une autre réalisation concrète sera la mise au point d'un "phagogramme" permettant des thérapies personnalisées. Par contre, il n'y aura pas d'étude clinique, vu la multiplicité de ces virus mangeurs de bactéries.

4,3 millions
euros
Vésale a reçu de la Région wallonne 4,3 millions pour soutenir ses recherches sur l'utilisation de la phagothérapie.

Mais l'accord "va aussi contribuer à l'expansion des indications et fournira des données probantes et des pratiques exemplaires" a précisé Johan Quintens, directeur scientifique de Vésale Bioscience. Ce qui contribuera au développement d'un cadre législatif européen. En Belgique, les phages sont considérés comme des préparations magistrales, des médicaments préparés spécifiquement pour un patient par un pharmacien. Selon Jehan Liénart, il n'est pas question de remplacer entièrement l'antibiothérapie par la phagothérapie, mais plutôt de les associer, en priorité contre les bactéries résistantes.

Signé à Eghezée au siège de Vésale en présence du ministre wallon de l'Économie, Willy Borsus, l'accord est en lui-même innovant car il est de type "Triple Helix", c'est-à-dire qu'il associe l'industrie, le gouvernement (la Défense) et le monde de la recherche universitaire. Pour l'Armée, il constitue une première et devrait être suivi d'accords similaires dans d'autres domaines, comme celui des véhicules sans pilotes. 

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