interview

Emmanuelle Servais: "Les gens ne se rendent pas compte à quel point les vaccins restent nécessaires"

Emmanuelle Servais, patronne des pharmacies Servais. ©Kristof Vadino

L'Echo a pris l'apéro avec la patronne des pharmacies Servais. "La crise a rappelé l’importance du rôle "humain et de conseil" du pharmacien, estime-t-elle.

Il est des jours où les planètes s’alignent mal, le style de journée face à laquelle un astrologue vous dirait: "Il y a de l’adversité, c’est Mercure qui rétrograde, restez chez vous le temps que le ciel se calme". Tout avait pourtant bien commencé, un salon cosy où pétillait de la Bru dans des verres à pieds, confortablement assis dans du velours, nous observions le spectacle du monde, à savoir pour l’heure, trois jeunes qui s’enfilaient des gins tonics pour fêter les 21 ans de leur copine instagrameuse, laquelle, allongée sur des coussins, entreprenait de faire des selfies pour alimenter son profil Tinder. Voilà.

Que buvez-vous?

■ Apéro préféré? «Une coupe de Ruinart ou un Campari mais avec des bulles.»

■ A table? «Un verre de vin rouge, je viens de découvrir les vins de la Loire, sur lesquels j’ai complètement flashé.»

■ Dernière cuite? «Une seule, l’anniversaire de mes 16 ans au gin-orange. Je n’ai pas pu en boire pendant 40 ans, je viens de réessayer récemment avec mes enfants, les gins aujourd’hui sont tellement meilleurs qu’avant.»

■ A qui payer un verre? «A Benjamin Biolay, une personnalité compliquée mais un artiste que j’aime beaucoup, son dernier album est excellent. J’aimerais aussi boire du champagne avec Amélie Nothomb, que j’apprécie énormément.»

Nettement plus chic, c’est une Emmanuelle Servais confuse qui nous rejoint en s’excusant de son retard. La faute à la circulation, comme quoi, il y a aussi des embouteillages dans le Brabant wallon. Le seul problème, c’est que nous nous étions mal comprises, son bar préféré ce n’était pas celui-là mais un autre à une grosse centaine de mètres de là et qui porte à peu près le même nom, d’où la confusion. Le timing est serré, notre invitée doit encore repasser à son bureau ensuite, le temps risque de nous manquer mais qu’à cela ne tienne, la patronne des 18 pharmacies Servais est tellement sympathique que nous plions bagage pour galoper le long du lac en quête d’une table en bordure d’eau.

Pas évident sans réservation, et même si le restaurant est vide, s’ouvrent quand même des négociations pour occuper une table une petite heure, même si promis, à 19h nous le jurons, nous serons tous partis. Nous voilà donc installées sous une radio tonitruante – le style «salon de coiffure» un samedi matin –, non loin d’un couple qui se chamaille en attaquant joyeusement leur 3e Duvel, avec chacun à ses pieds un petit chien.

Son apéro préféré? Une coupe de champagne, et c’est le nez sur une flûte de Taittinger que nous débutons cet apéro, une rubrique que notre chef d’entreprise découvre ce jour avec surprise. Un mauvais transit de Pluton, dirons-nous, mais bonne joueuse, Emmanuelle Servais se prête au jeu, d’autant qu’un apéritif, elle en prend tous les jours, chez elle ou dans les restaurants qu’elle confie fréquenter plus assidûment que les bars, où elle ne met jamais les pieds. Mais qui sait, peut-être cela sera-t-il appelé à changer dans une prochaine partie de vie, lâche-t-elle tout sourire.

©Kristof Vadino

Lorsque nous lui demandons à qui elle rêverait de payer un verre, une des questions de notre encadré, nous sentons que notre pharmacienne se demande dans quoi elle a bien pu tomber. «J’aurais dû lire les articles que vous m’aviez envoyés mais nous avons eu tellement de travail ces derniers mois que je n’en ai pas eu le temps.» Elle pense d’ailleurs n’avoir jamais autant travaillé que durant cette année et un constat déjà, contrairement à nombre d’autres secteurs, le sien a plutôt bien encaissé le choc. Emmanuelle Servais est presque gênée de le dire, mais son entreprise affiche de beaux résultats, des pics significatifs lors des temps forts de la crise, pour poursuivre aujourd’hui sur une progression de l’ordre des 15%. Ce n’est pas le cas de tous ses confrères, plus particulièrement ceux dont l’officine est située dans les quartiers proches des bureaux ou des hôpitaux et non des lieux de vie, comme les siennes.

Crises de panique

On l’oublie déjà, mais les officines étaient en ligne de front depuis l’annonce de l’apparition du virus, plus encore en période de confinement où elles étaient les seules à recueillir des clients souvent désemparés. Il n’était pas rare d’ailleurs d’assister à de véritables crises de panique devant les comptoirs et en sus des drames dus au rationnement décrété au départ pour les gels et les masques, c’étaient l’angoisse et le stress des gens qui étaient le plus difficiles à vivre. «Et pour les aider, il faut vraiment avoir de l’empathie», explique-t-elle alors.

5 dates clés

■ 1987: «Je me marie, une belle histoire qui durera 30 ans.»

■ 1988: «La naissance de ma fille suivie de celles de mes deux fils (1991 et 1997). Mes enfants ont apporté un approfondissement au sens que je donnais à ma vie.»

■ 1992: «Mon diplôme de pharmacie, j’étais déjà licenciée en chimie mais la pharmacie, c’était mon rêve, et j’étais retournée à l’université pour le réaliser. La même année, j’achète ma première pharmacie.»

■ 1994: «Je constitue ma société qui aujourd’hui compte 18 pharmacies, essentiellement dans le Brabant wallon, c’était mon choix et ma vision entrepreneuriale.»

■ 2016: «A 54 ans, je deviens grand-mère pour la première fois et alors que je craignais le coup de vieux, ce fut tout le contraire, un vrai bonheur. Bientôt, je le serai pour la quatrième fois.»

Question médicament, c’est surtout la demande de solutions pour parvenir à dormir qui explosait, comme celle de tests de grossesse, qui elle aussi augmentait de manière significative. Mais la crise, c’était aussi l’occasion de rappeler l’importance du rôle «humain et de conseil» du pharmacien, mis à mal ces dernières années avec l’arrivée des discounts, des parapharmacies et des sites internet qui bouleversaient l’économie du marché. Mais pas question de pleurer sur le passé, Emmanuelle Servais estime que la pharmacie doit être capable de se réinventer. Parmi les pistes? Elle évoque la délégation de certains actes techniques comme la vaccination, le dépistage de certaines maladies métaboliques, voire également le droit pour le pharmacien de proposer un médicament générique en lieu et place de celui qui a été prescrit.

Interrogée sur la question du fameux vaccin anti-Covid tant attendu pour nous permettre de reprendre une vie normale, notre invitée certes le souhaite et le préconise mais se montre nettement plus réservée quant au fait de le rendre obligatoire. «La vaccination en général est un sujet très clivant, parlez-en à un dîner et subitement tout le monde se tend. Il y a les pro et les anti, souvent par crainte d’effets secondaires mais comme nous vivons dans un pays où les conditions sanitaires sont très bonnes, les gens ne se rendent pas compte à quel point les vaccins restent nécessaires tant les résurgences de maladies sont toujours possibles».

Une bonne nouvelle

Parmi tout cela, une bonne nouvelle cependant, à force de se laver les mains constamment et de porter le masque, le nombre de pathologies liées au contact humain comme les gastro-entérites s’est littéralement effondré. Maintenant, de là à dire que le monde «après-Covid» sera meilleur, vous ne l’aurez pas: «Les philosophes du confinement qui nous disaient qu’ils allaient changer le monde sont les premiers à retomber dans leurs habitudes. La seule chose positive que nous garderons de la crise, c’est qu’à l’avenir les gens porteront peut-être plus d’attention à leur santé ou à leur hygiène».

"Les philosophes du confinement qui nous disaient qu’ils allaient changer le monde sont les premiers à retomber dans leurs habitudes."

L’apéro touche à sa fin sous un ciel chafouin. Et tandis que notre photographe arpente la terrasse en quête de lumière, l’un des petits chiens de la table voisine plante une première fois ses crocs dans son mollet. «C’est de votre faute, Monsieur, parce que sinon il est très gentil», entendons-nous tandis que le photographe prend sur lui. Deuxième passage, «Praline» récidive et sa propriétaire de lancer «C’est vous qui n’aimez pas les bêtes» à un photographe qui désormais clopine. Y’a pas à dire, c’était une drôle de journée et même si notre invitée irradie comme un astre, jusqu’au bout les planètes semblent s’acharner, comme un carré ou une opposition de Mars sur un Soleil, comme diraient ceux qui savent lire dans le ciel.

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