chronique

Et si on produisait nos vaccins à la mémoire d’Henri La Fontaine?

La chronique de Laurent Hublet, co-fondateur et CEO du campus numérique BeCentral.

Automne 1913. L’avocat bruxellois Henri La Fontaine se voit décerner le Nobel de la Paix. Les prémices de la 1re Guerre mondiale empêchent, hélas, la tenue de la cérémonie de remise du prix. Quelle effroyable ironie de recevoir un Nobel de la Paix à la veille d’un conflit qui fera 10 millions de morts !

Laurent Hublet.

Pourtant, La Fontaine n’a pas baissé les bras. Inlassable avocat de la paix entre nations et pourfendeur du nationalisme, il comptera parmi les pères fondateurs de la SDN (ancêtre de l’ONU) et les inspirateurs de l’Union européenne. La Fontaine a œuvré à faire de nos contrées le centre politique de l’Europe. Un cœur économique et multiculturel aussi.

Retour au printemps 2021 : le monde joue à « Qui vaccine le plus vite ?». Chaque pays a les yeux rivés sur le pourcentage de la population vaccinée contre la Covid. Selon Our World in Data, Israël (60%) bat le Royaume-Uni (45%) qui bat les États-Unis (29%) qui battent la Belgique (12%) qui bat la Bulgarie (5%). La Wallonie bat la Flandre, qui bat Bruxelles.

Le monde joue à « Qui vaccine le plus vite ? Mais l’indicateur qui devrait nous obséder, c’est le taux de production vaccinal.

Il faut pourtant se méfier de cet indicateur. L’urgence est de vacciner un maximum d’humains le plus vite possible. Pour y arriver, il faut produire un maximum de doses du vaccin. L’indicateur qui devrait nous obséder, c’est le taux de production vaccinal.

Etonnamment, cette donnée cruciale est introuvable. Il n’y a pas de transparence sur combien de vaccins sont produits où. N’empêche, on peut l’estimer. En Belgique, l’usine Pfizer de Puurs aurait déjà produit plus de 100 millions de doses ! L’usine de Seneffe est la principale entité de production du vaccin AstraZeneca pour l’Europe. On a donc produit en Belgique de quoi vacciner au moins 5 à 10 fois notre population.

De Erps-Kwerps à Ouagadougou en passant par Sofia

Si la Belgique avait été isolationniste, elle aurait interdit les exportations de vaccins produits sur son territoire. Tel fut d’ailleurs le choix des Etats-Unis et du Royaume-Uni. Aujourd’hui, l’ensemble des Belges seraient vaccinés. Notre pays aurait gagné à « Qui vaccine le plus vite ?». Nous pourrions tous frimer sur Instagram.

Mais nous n’avons pas fait ce choix. Nous nous sommes inscrits dans une perspective globale. En cela, nous nous sommes posés en héritiers de La Fontaine. Nous avons eu doublement raison de le faire, mais ce choix nous oblige aussi.

D’une part, nous avons eu raison sur les principes. Une vie humaine a la même valeur, qu’on vive à Erps-Kwerps, Ouagadougou ou Sofia. Nous avons eu raison sur les actes aussi. Si l’humanité a pu produire des vaccins à grande échelle en moins de douze mois, c’est parce que le secteur de la santé s’est mobilisé à travers la planète.

Si chaque pays s’en était tenu à un nationalisme forcené, le vaccin serait probablement encore un rêve lointain. Nous aurions tous perdu.

Le vaccin BioNTech a été découvert par des chercheurs berlinois immigrés de Turquie. Il a été développé avec le soutien financier d’une multinationale et des gouvernements européens et américains. L’usine Pfizer de Puurs compte des dizaines de nationalités dans son personnel. Sur le tarmac de l’aéroport de Bruxelles, des centaines de femmes et des hommes se relayent jour et nuit pour que les vaccins soient envoyés vers Singapour ou Mexico. Elfie Bal (qui gère la chaîne logistique chez Aviapartner Cargo), Mathieu Sérafimoff (qui organise et planifie les équipes) et leurs collègues ont déjà chargé 30 millions (!) de doses de vaccin anti-Covid dans les soutes des avions à Zaventem.

Le choix de l’internationalisme

Si chaque pays s’en était tenu à un nationalisme forcené, le vaccin serait probablement encore un rêve lointain. Nous aurions tous perdu.

Mais il ne faut pas être naïf pour autant. Le choix de l’internationalisme nous oblige aussi. Triplement même.

L’échec autour de la vaccination, c’est l’absence de justice vaccinale. Nous ne sommes pas parvenus à répartir équitablement les doses à travers le monde. Le nationalisme a primé.

  1. Dès maintenant, l’Europe et la Belgique doivent oser imposer que leurs exportations aillent vers les pays où la couverture vaccinale est la plus basse. Notre responsabilité de " producteur internationaliste " est de ne pas transiger sur nos valeurs, face aux nationalistes de Londres ou d’ailleurs.
  2. Le refus du " nous d'abord " a des répercussions sanitaires et économiques. Les restaurants ou théâtres sont toujours fermés. Les nerfs de tous sont mis à rude épreuve. Nos gouvernants ont la responsabilité d’expliquer les choix qui ont été faits et d’aider inconditionnellement ceux qui en supportent le poids économique.
  3. Il est probable que la pandémie perdure encore plusieurs mois et que d’autres adviennent ensuite. La juste répartition des vaccins à travers le monde va rester un enjeu majeur. A l’avenir, le taux de couverture vaccinal devra être bien plus homogène à travers le globe. Ceux qui " jouent contre le système " devront être pénalisés.

On a beaucoup parlé d’échecs dans la gestion de la crise sanitaire et la vaccination. Reconnaissons toutefois notre formidable réussite dans la production vaccinale. L’échec autour de la vaccination, c'est l’absence de justice vaccinale. Nous ne sommes pas parvenus à répartir équitablement les doses à travers le monde. Le nationalisme a primé. Battons-nous pour changer cela. Produisons nos vaccins à la mémoire d’Henri La Fontaine !

Laurent Hublet
Co-fondateur et CEO du campus numérique BeCentral

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