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Interview croisée: "Les entreprises pharma méritent plus de considération"

Jean Stéphenne, président du développeur de vaccins allemand CureVac et Marianne De Backer, "négociatrice de deals" de l'entreprise pharmaceutique allemande Bayer.

Rencontre avec Marianne De Backer, "négociatrice de deals" de l'entreprise pharmaceutique allemande Bayer, et Jean Stéphenne, président du développeur de vaccins allemand CureVac.

La liste des poids lourds belges dans le cockpit de la lutte contre le coronavirus est impressionnante. On y retrouve Paul Stoffels, le numéro deux du géant pharmaceutique américain Johnson & Johnson (J&J), Luc Debruyne, conseiller spécial de la Commission européenne en matière de vaccins, ou encore Peter Piot, conseiller de la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, pour le coronavirus.

Ce club prestigieux comprend aussi Jean Stéphenne, le président de l'entreprise biotech allemande CureVac, dont le vaccin devrait obtenir le mois prochain un feu vert européen, et Marianne De Backer, la responsable de la croissance externe pour l'entreprise pharmaceutique allemande Bayer, et qui a exercé auparavant de nombreuses fonctions de premier plan chez J&J.

Dans sa position de "dealmaker" de Bayer – elle a conclu l'an dernier 25 opérations avec des entreprises pharmaceutiques et biotech – De Backer analyse sans cesse ce marché, à la recherche des innovations les plus intéressantes. Son champ de vision global lui permet ainsi de détecter les développements les plus prometteurs.

"Indépendamment de cette crise du coronavirus, notre secteur est en pleine révolution", lance d'emblée Marianne De Backer, lors d'un double entretien virtuel avec le "vétéran" du secteur pharma, Jean Stéphenne, qui a été dans une ancienne vie le CEO de la division vaccins du groupe britannique GlaxoSmithKline pendant plus de vingt ans. "Aujourd'hui, nous voyons arriver sur le marché de nombreuses innovations qui avaient été récompensées par des prix Nobel il y a quelques années. En génétique, on observe les premières thérapies, en thérapie cellulaire les cellules souches réalisent des prouesses et la technologie de génie génétique CRISPR (qui consiste à corriger ou modifier l’expression de gènes au moyen de "ciseaux génétiques") fera un monde de différence. Ces innovations ont le potentiel de s'attaquer à 45% de toutes les maladies.

"Aujourd'hui, nous voyons arriver sur le marché de nombreuses innovations qui avaient été récompensées par des prix Nobel il y a quelques années."
Marianne De Backer

"Il existe, dès aujourd'hui, des traitements incroyables sur le marché, ce qu'on appelle CAR-T. Ils permettent de produire des cellules immunitaires individuelles, de prendre les lymphocytes T des patients, de les modifier et de les replacer afin d'attaquer une tumeur spécifique. Le summum de la médecine personnalisée. À présent, le grand défi est de rendre tout cela abordable financièrement. L'industrie doit trouver la manière de mettre ces innovations thérapeutiques à la disposition du plus grand nombre. Il est impossible de tout faire seul. C'est pour cette raison que les partenariats et réseaux se développeront encore plus à l’avenir."

Comment de telles innovations peuvent-elles améliorer la vie des patients?

Marianne De Backer: Prenez la maladie de Parkinson, une affection irréversible dont 8 millions de personnes souffrent dans le monde, et pour laquelle aucun progrès n'a été réalisé depuis 50 ans. Aujourd'hui, nous pouvons tout au plus en traiter les symptômes. Ces nouvelles techniques permettront de répondre à ce besoin médical considérable.

Chez Bayer, nous nous y essayons notamment par la thérapie génique, qui consiste à injecter un gène dans le corps, en le transportant au moyen d'un adénovirus inoffensif. Ce gène produit une protéine qui, selon les modèles animaux, peut améliorer les fonctions motrices après trois à six mois d'une telle production. Cela représenterait un progrès immense pour les patients atteints de la maladie de Parkinson qui, aujourd'hui, ne parviennent pas toujours à tenir en main une tasse de café.

"J’espère que tout le monde retiendra de cette pandémie qu'investir dans la science offre la meilleure protection possible."
Marianne De Backer

Une autre voie que nous explorons est l'utilisation des neurones, issus de cellules souches. Avec la technologie CRISPR/Cas, on peut améliorer la fonctionnalité de ces cellules, et gagner en efficacité et sécurité afin, par exemple, d'éviter qu'elles soient rejetées par le patient. Les possibilités futures sont très nombreuses.  

La crise du coronavirus a également vu la percée du mRNA (le RNA-messager, la technologie à la base des vaccins de CureVac, Moderna et Pfizer-BioNTech, NDLR). Quel est son potentiel?

Jean Stéphenne: Dans un premier temps, nous utiliserons le mRNA pour lutter contre la pandémie. C'est la manière la plus rapide d'intervenir contre de nouveaux variants et d'adapter les vaccins. Mais le mRNA est également prometteur pour combattre le cancer, cela reste une priorité. CureVac mène deux études cliniques en oncologie. Une vise le cancer de la peau: nous injectons le mRNA dans la tumeur, afin d'y produire des cytokines (un type de protéines qui luttent contre la tumeur, NDLR). Nous conduisons également des recherches sur le cancer du poumon, aux côtés de l'entreprise pharmaceutique Boehringer. Ce type de collaborations est logique: les entreprises biotech ont les innovations, les entreprises pharma disposent des moyens financiers et de l'échelle nécessaires aux études cliniques.

Comme le mRNA est une technologie de plateforme, nous y recourons aussi pour les maladies rares. Comment remédier à un défaut génétique? Chez les souris, on a démontré que c'est possible. Mais comment le faire chez l'être humain? Nous travaillons dans cette direction, mais cela pourrait prendre encore 20 ans. Cela demande de la patience et une vision.

"Avant le Covid-19, les vaccins étaient dominés par les "big four": GSK, Sanofi, Merck et Pfizer. Avec l'épidémie, la donne a changé. Vacciner le monde entier, et prévoir de 12 à 14 milliards de doses exige de mobiliser tous les acteurs."
Marianne De Backer

De Backer: J’espère que tout le monde retiendra de cette pandémie qu'investir dans la science offre la meilleure protection possible. Cela coûte énormément d'argent, mais on le récupère dans des périodes comme celle-ci. CureVac a la chance d'avoir un financier (le grand actionnaire Dietmar Hopp, célèbre pour avoir fondé le géant informatique SAP, NDLR) qui a investi au fil des ans 1 milliard d'euros pour faire tourner l'entreprise et stimuler l'innovation. Nous devons poursuivre dans cette voie. Rien que dans sa division pharma, Bayer investit déjà 2,5 milliards d'euros par an en recherche et développement. C'est énorme et risqué, mais les retombées positives sont immenses.

Jusqu'à présent, Bayer n'était pas actif dans les vaccins. Mais le groupe vient de conclure une alliance avec CureVac, pour aider celle-ci à développer et à produire son vaccin contre le coronavirus. Comment ce partenariat est-il né?

De Backer: Avant le Covid-19, les vaccins étaient dominés par les "big four", à savoir GSK, Sanofi, Merck et Pfizer. Au déclenchement de l'épidémie, il est apparu très vite que la donne avait changé. Pour vacciner le monde entier, il fallait prévoir de 12 à 14 milliards de doses. Ce qui exigeait de mobiliser tous les acteurs. En temps normaux, nous ne nous serions jamais lancés dans la production de vaccins, mais CureVac peut utiliser à bon escient notre expertise et notre échelle. Au sein de Bayer, cette collaboration suscite déjà un grand enthousiasme.

"Le suivi de la sécurité requiert aussi de voir grand. En vaccinant à grande échelle, on a une meilleure vue sur les éventuels effets secondaires."
Jean Stéphenne

Stéphenne: Une petite entreprise biotech comme CureVac ne dispose pas de l'infrastructure nécessaire pour produire à grande échelle. Un réseau global est indispensable. Pour la production de notre vaccin contre le coronavirus, nous venons donc de conclure un accord de collaboration avec le groupe suisse Novartis.

Le suivi de la sécurité requiert aussi de voir grand. En vaccinant à grande échelle, on a une meilleure vue sur les éventuels effets secondaires. Mais là aussi, nous ne pouvions pas l'assurer seuls. Bayer dispose de ce réseau mondial.

Depuis, de nombreux problèmes de production sont apparus. Pensons à la saga européenne concernant les vaccins d'AstraZeneca. Pouvez-vous garantir que ce ne sera pas le cas avec CureVac?

Stéphenne: Produire des vaccins n’est pas aussi simple que mettre des limonades en bouteilles. Tant la production que la chaîne d'approvisionnement reposent sur des processus très compliqués, ce qui les rend vulnérables. Les discussions difficiles entre AstraZeneca et l'Europe en apportent la preuve aujourd'hui. Et voyez l'attitude des États-Unis. En vertu de leur législation en matière de défense, ils bloquent l'exportation des vaccins ainsi que du matériel destiné à leur production. Il s'agit d'ingrédients tels que les lipides nécessaires à la production du mRNA, mais aussi de matériel de purification des vaccins, de gels chromatographiques, de filtres, etc. Ce matériel provient généralement des États-Unis, mais les fournisseurs doivent le livrer en priorité aux entreprises américaines avant de pouvoir en expédier en Europe.

"L'Europe proclame maintenant, elle aussi, "Europe first" en instaurant son propre mécanisme de blocage des exportations si cela s'avère nécessaire…"
Jean Stéphenne

Et réciproquement. L'Europe proclame maintenant, elle aussi, "Europe first" en instaurant son propre mécanisme de blocage des exportations si cela s'avère nécessaire…

De Backer: Chez Bayer, nous devons adapter nos usines, acheter du nouveau matériel et ensuite l'installer et le valider, engager du personnel qualifié, etc. Un problème d'une complexité extrême. Sans parler de la production du vaccin mRNA en tant que tel. Je comprends l'urgence. Mais notre industrie met les bouchées doubles pour le faire de manière rapide et sûre. Les entreprises qui s'y investissent à fond méritent peut-être plus de considération et d'applaudissements.

Je comprends l'impatience et la préoccupation des gens. Mon beau-père a 87 ans et n’a pas encore été vacciné. C'est frustrant. Nous voulons tous revenir à une vie normale. Mais nous devons expliquer plus clairement la difficulté de toute cette entreprise. Susciter cette compréhension sera plus utile que chercher des boucs émissaires.

Il n'empêche que la crise du coronavirus a illustré douloureusement l'impréparation des pouvoirs publics et des entreprises pharmaceutiques en cas de pandémie. Sommes-nous désormais mieux armés pour la suivante?

De Backer: "J'ai consacré une grande partie de ma vie aux maladies infectieuses et aux vaccins chez J&J. Même avant cette pandémie, les maladies infectieuses étaient responsables de la grande majorité des décès. Mais on n'y prêtait malheureusement pas beaucoup attention. Je pense que, l'an dernier, nous avons beaucoup appris, ce qui va apporter des changements salutaires. Aux États-Unis, l'organisation BARDA (l'agence américaine chargée des recherches biomédicales, NDLR) est à présent totalement préparée à de tels évènements.

"Même avant cette pandémie, les maladies infectieuses étaient responsables de la grande majorité des décès. Mais on n'y prêtait malheureusement pas beaucoup attention."
Marianne De Backer

BARDA a eu une grande influence durant cette crise. Elle a donné 1,5 milliard de dollars à l'entreprise américaine Moderna, pour lui permettre de développer son vaccin et sa capacité de production. Moderna a ainsi pu réserver une capacité de production auprès d'entreprises externes et aller de l'avant. BARDA a également donné des moyens à J&J pour le développement de son vaccin contre le coronavirus.

Avec l'incubateur Hera, l'Europe a créé une sorte de BARDA européenne pour être, elle aussi, mieux armée contre les pandémies. Comment le voyez-vous dans l'idéal?

Stephenne: On peut le comparer à l'Agence européenne du médicament (EMA), dans laquelle collaborent les 27 États membres et les meilleurs experts. Cette agence fonctionne très bien, tout comme son homologue américaine, la FDA. Au sein des États membres, il ne manque en tout cas pas d'expertise en matière de maladies infectieuses. Pensez à l'Institut de médecine tropicale à Anvers. Il faut bâtir un réseau qui soit coordonné au niveau européen, et qui stimule la collaboration avec la pharma.

"Il faut bâtir un réseau qui soit coordonné au niveau européen, et qui stimule la collaboration avec la pharma."
Jean Stéphenne

De Backer: Plusieurs éléments doivent être réunis. Un système de surveillance européen qui lance l'alerte en cas de nouvelle pandémie. Des fonds pour les recherches cliniques qui, sinon, n'auraient pas suscité beaucoup d'attention. Des partenariats publics-privés, afin de pouvoir produire rapidement des traitements si cela s'avère nécessaire.

Maintenant que les campagnes de vaccination commencent à monter en puissance, nous sommes nombreux à nous demander quand nous pourrons reprendre une "vie normale". Comment voyez-vous l'avenir immédiat?

Stephenne: Le degré d'acceptation des vaccins est vital. Si 30 à 40% de la population les refusent, le virus et ses variants dangereux continueront à circuler. Mais je suis confiant dans le fait que cette acceptation augmentera. Chez les personnes vaccinées, nous ne constatons aucun effet secondaire sérieux, ce qui ne peut qu'accroître la confiance dans le reste de la population.

30 à 40%
"Le degré d'acceptation des vaccins est vital. Si 30 à 40% de la population les refusent, le virus et ses variants dangereux continueront à circuler", déclare Jean Stéphenne.

Par ailleurs, nous devons vacciner le monde entier. L'Europe a conclu des contrats avec la coalition COVAX, en vue de rendre les vaccins disponibles à l'échelle planétaire. Et le président américain Joe Biden a annoncé également que les États-Unis soutiendraient son action. Mais il faut être réaliste. Nous courons un marathon. Cela prendra de 18 mois à 2 ans avant que nous puissions contrôler ce virus."

Aujourd'hui, la campagne de vaccination n'a même pas commencé dans de nombreux pays en voie de développement. N'est-il pas de la responsabilité des entreprises pharmaceutiques d'accélérer le tempo?

De Backer: Les entreprises biotech et pharma à la base des vaccins, comme CureVac, travaillent déjà avec les pouvoirs publics et les organisations à but non lucratif au sein de COVAX, sous la houlette de l'Organisation mondiale de la Santé. Leur objectif est, d'ici la fin de l’année, de mettre déjà 2 milliards de doses à la disposition des pays pauvres. Des actions considérables sont donc déjà entreprises, mais on pourrait faire encore plus, c'est vrai.

2
milliards de doses
"L'objectif des entreprises biotech et pharma à la base des vaccins est, d'ici la fin de l’année, de mettre déjà 2 milliards de doses à la disposition des pays pauvres." Jean Stephenne

Stephenne: Les producteurs de vaccins mènent également des études cliniques sur l'action des vaccins contre le coronavirus chez les adolescents, pour ensuite les tester chez les jeunes enfants. Mais cela demande du temps. Chez CureVac, nous cherchons également à rendre notre vaccin plus stable, afin qu'il ne doive plus être conservé dans des conditions aussi froides. Nous visons à ce qu'il puisse être conservé à 4 degrés Celsius durant trois mois. Nous pensons que nous y sommes déjà arrivés. Mais le régulateur doit encore donner son feu vert. Ce serait une avancée essentielle pour les pays en voie de développement, parce que cela faciliterait énormément la distribution.

Concluons notre entretien sur une note philosophique: cette pandémie a-t-elle également la force de changer notre société dans le bon sens?

De Backer: J'observe en tout cas des choses très positives. Le niveau de collaboration, doublé d'un objectif commun à réaliser, et cette rapidité inouïe. Les pays occidentaux sont désormais plus attentifs aux maladies infectieuses et à la puissance de la prévention. Ils constatent que nous pouvons utiliser la science pour résoudre de tels problèmes et que les pouvoirs publics et les entreprises pharmaceutiques doivent y investir.

Lorsque j’ai commencé dans le secteur pharma il y a 30 ans, c'était dans le but d'apporter un plus aux patients. Depuis le début de la crise du coronavirus, Bayer reçoit un nombre croissant de candidatures spontanées. Le point positif dans cette crise est qu'elle montre aux yeux de beaucoup plus de jeunes la puissance de la science, de la biotech et de la pharma. C'est formidable, non?"

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