interview

"Je suis prêt à investir cinq millions dans des start-ups wallonnes"

©Anthony Dehez

Ce 31 décembre, Jean-Pierre Delwart quitte la présidence d’Eurogentec et du pôle de compétitivité Biowin. Mais pas de retraite pour cet entrepreneur qui compte encore investir en Wallonie!

Ce 31 décembre, Jean-Pierre Delwart tire un trait définitif sur sa carrière professionnelle au sein de la société Eurogentec. Une pépite wallonne qui est à la pointe dans le secteur de la biopharmacie et des sciences du vivant. Il y a travaillé une trentaine d’années, de 1988 à 2017. Soit l’essentiel de sa carrière.

Pour cet interview-testatement, il nous donne rendez-vous dans les nouveaux bâtiments d’Eurogentec au sein du parc scientifique du Sart-Tilman, sur les hauteurs de Liège. Il nous reçoit dans un petit bureau impersonnel du rez-de-chaussée. Pourtant, le moment est solennel et important pour l’entrepreneur wallon. Il s’est minutieusement préparé pour cette rencontre. En témoignent les nombreuses feuilles posées devant lui sur lesquelles il a écrit à la main les étapes de sa vie. L’homme d’affaires tient un discours lucide sur son bébé industriel et la Wallonie, mais avec enthousiasme et optimisme. Il en veut encore. D’où sa sortie inattendue sur le soutien, à titre personnel, de futurs entrepreneurs wallons.

"Si les entrepreneurs wallons ne soutiennent pas les autres entrepreneurs wallons, on ne va pas avancer."

Quel bilan tirez-vous de votre carrière chez Eurogentec?
On peut voir les choses de façon très satisfaisante. Dans la mesure où en 1990, Eurogentec c’était une trentaine de personnes et 3,5 millions de chiffre d’affaires. Aujourd’hui, c’est plus de 300 personnes employées ici à Liège, 400 dans le monde et un chiffre d’affaires supérieur à 50 millions.

En 2010, vous avez été fort critiqué lors de la vente au japonais Kaneka…
Mon objectif était de développer l’entreprise et d’avoir un actionnaire qui ait les moyens financiers de faire croître l’entreprise. Je suis assez satisfait – en fait c’était mon rêve – au moment de tirer ma révérence de voir que Kaneka a décidé un deuxième investissement (premier investissement de 5 millions en 2015, NDLR) de 40 millions pour agrandir l’unité de développement pour les productions cliniques. Cet investissement représente aussi 40 à 50 emplois nouveaux, ici à Liège. C’est aussi une reconnaissance des compétences des chercheurs que nous avons en Wallonie. On s’inquiète beaucoup de voir les centres de décision partir à l’étranger, mais c’est sans tenir compte du pouvoir attractif des centres de compétence. De là l’importance des pôles de compétitivité.

Détenez-vous encore des parts?

Non, j’ai tout vendu aux Japonais. J’ai cédé une majorité de mes parts en 2010 et ils avaient une option d’achat sur le solde qu’ils ont exercée l’année dernière. Donc Eurogentec, qui s’appelle aujourd’hui Kaneka Eurogentec, est une filiale à 100% du groupe Kaneka.

Vous quittez donc totalement l’entreprise. Vous n’avez pas peur que les Japonais quittent la Belgique?

Non. Ce sont les compétences qui attirent les investissements. Et dans le développement et la fabrication de produits innovants pour les acteurs du domaine des sciences du vivant et de la biopharmacie dans lequel est active une société comme Kaneka Eurogentec, le savoir-faire et l’expertise wallons sont reconnus dans le monde entier. Je pense qu’il est important d’investir dans l’éducation et la formation. Nous avons un système éducatif qui coûte très cher à la collectivité et qui n’est pas assez efficace. Il faut d’ailleurs promouvoir l’étude des sciences auprès des jeunes. Ceux qui entament des études scientifiques n’auront jamais de problème à trouver un emploi.

Quel est votre plus grand regret?
De ne pas avoir fait grandir l’entreprise plus vite. Dans les années 90, Eurogentec a connu d’énormes difficultés et on a végété jusqu’à un changement de stratégie déterminant à la fin de la décennie. Eurogentec aurait même disparu sans GlaxoSmithKline (GSK) qui a volé à notre secours en 1996. Par manque de moyens financiers, on n’a pas pu investir à temps et suffisamment massivement. On aurait pu gagner de nombreuses années, ce qui, dans un secteur comme le nôtre, est extrêmement important. Par contre, par rapport à notre activité principale qui est la fabrication à façon de nouveaux médicaments et vaccins, nous sommes arrivés sur le marché au moment où les grandes firmes pharmaceutiques commençaient à sous-traiter les productions. Là, nous avons bénéficié d’un bon timing.

Et votre plus grande réussite?
Globalement, je qualifierai mon expérience au sein d’Eurogentec d’un triple win-win. Les actionnaires sortants ont retrouvé leur mise de départ plus un rendement sympathique d’un peu plus de 4% par an. Le deuxième win-win, c’est l’actionnaire japonais qui est ravi de son investissement. Eurogentec représente 1% de son chiffre d’affaires mais 3% de son bénéfice net. Le troisième win-win, qui n’est pas des moindres, c’est l’emploi créé ici à Liège. Plus de 300 personnes!

Quid de votre position au sein du pôle Biowin, comptez-vous le quitter aussi?
Oui, je quitte la présidence du pôle Biowin aussi ce 31 décembre. Je suis fier du travail réalisé dans la foulée de Jean Stéphenne. C’est un des pôles qui a le mieux progressé et qui a créé le plus de potentiel pour la Région. Mais il y a encore des choses à faire et notamment lutter contre le mal wallon qui consiste à saupoudrer. Par exemple, nous avons cinq facultés universitaires mais aucune n’est dans le top 100 mondial. Je pense que dans le domaine des sciences de la vie et de la santé, si on arrivait à regrouper les chercheurs de grand calibre des différentes universités sur des thématiques particulières, à les faire travailler ensemble et donc ainsi à concentrer les moyens disponibles, on aurait une masse critique vraiment importante et de grande qualité. Il est primordial d’unir les forces et de créer ainsi, par exemple, un Institut wallon des biotechnologies.

Pourquoi n’est-ce pas arrivé sous votre présidence?
Je pense que les cinq universités sont très jalouses de leurs prérogatives et ont des difficultés à imaginer de réaliser quelque chose en commun. Le problème est essentiellement là, même si le financement des universités devrait aussi être adapté.

Vous avez été président de l’Union wallonne des entreprises (UWE). Que manque-t-il à la Wallonie pour doper son activité économique?

La Wallonie souffre d’un manque de capitaux privés. Je dois dire que le public a fait de gros efforts avec la SRIW et les différents invests pour aider les entreprises locales. Mais les capitaux privés manquent. C’est pour cela qu’à titre personnel, je veux investir dans des start-ups wallonnes. Si les entrepreneurs wallons ne soutiennent pas les autres entrepreneurs wallons, on ne va pas avancer.

Comment expliquez-vous ce manque d’investissements privés?

C’est notre modestie. Je crois que le Wallon n’est pas assez ambitieux dans ses plans d’affaires. On ne demande pas assez de capitaux. Quand j’ai pris la présidence de l’UWE, je me souviens d’une étude de la Fondation Free sur l’entreprenariat comparant les spin-offs wallonnes et flamandes. Ces dernières étaient beaucoup plus capitalisées dès le départ, ce qui leur permet d’investir beaucoup plus. Par ailleurs, il y a peu de grands fonds d’investissement en Belgique. Ces derniers sont donc soit néerlandais, allemands, anglais ou français. Le manque de capitaux, c’est là que le bât blesse en Wallonie..

Comment peut-on changer cet état de fait?

En créant un ou mieux, plusieurs grands fonds d’investissement privés wallon.

Quel est le secteur d’avenir de la Wallonie?

La chimie verte, qui vise à réduire et éliminer l’usage ou la génération de substances néfastes à l’environnement, comme les perturbateurs endocriniens par exemple. Très proche, il y a aussi la biotechnologie blanche ou industrielle. Le but est de produire durablement des substances biochimiques, des biomatériaux et des biocarburants à l’échelle industrielle à partir de ressources renouvelables. C’est notamment le domaine d’activité de Syngulon (lire ci-contre).

Quel conseil donnez-vous à un jeune entrepreneur qui se lance?

Bien s’entourer est primordial. J’ai pu bénéficier de précieux conseils de chefs d’entreprise et de banquiers, cela s’est avéré crucial à des moments charnières.

Vous considérez que vous avez été bien entouré tout au long de votre carrière?

Chez Eurogentec, j’ai pu m’appuyer sur une équipe solide, de très bons scientifiques avec les pieds sur terre.

Combien de personnes avez-vous engagées tout au long de votre vie professionnelle?

Moi, directement, pas beaucoup, je dirais 25 . Mais à un moment donné, on engageait tellement que j’avais mal au bras à force de signer des contrats.

Vous vous êtes parfois trompé?

Oui. Ce n’est pas en interviewant deux ou trois fois une personne pendant une heure qu’on perçoit toute sa personnalité. C’est au pied du mur que l’on voit les qualités et les défauts d’une personne. C’est un domaine où, j’avoue, j’ai fait beaucoup d’erreur.

Et à titre privé, vous avez des regrets?

J’ai parfois eu du mal à bien concilier vie professionnelle et vie familiale. Surtout dans les années 90, quand le stress était très fort. Ce manque d’équilibre, certains de mes enfants l’ont bien vécu, d’autres moins. Je compte bien me rattraper avec eux, ma seconde épouse et mes petits-enfants. Je compte bien voyager avec mon épouse. J’ai fait beaucoup de voyages. J’avalais 150 heures d’avion par an. J’ai été une quinzaine de fois au Japon et je n’ai pris qu’une demi-journée pour visiter Kyoto. J’ai été dans beaucoup de pays, mais je n’ai rien vu. Mon épouse voudrait aller en Asie et moi en Amérique latine. Mais nous y irons ensemble.

Vous comptez investir dans des entreprises wallonnes?

Actuellement, j’ai déjà investi dans cinq sociétés mais je suis prêt à investir jusqu’à cinq millions dans les années à venir en tant que personne physique.

Pourquoi ne pas créer un fonds?

Peut-être dans quelque temps, quand j’aurai testé mon modèle, mais à ce moment-là, il faudra mettre toute une structure en place avec des gens qui analysent les dossiers notamment, et plus difficile, garder l’esprit d’un entrepreneur qui aide un autre entrepreneur à lancer son entreprise et non avoir une vue purement financière.

C’est donc cette activité d’actionnaire qui sera votre quotidien demain?

Demain, ma volonté est de prendre soin des miens et d’aider des entrepreneurs wallons à développer leurs activités, c’est ce qui m’amuse en fait.

Il fait cela modestement. à l’image d’un loup solitaire. Aujourd’hui, il sort de l’ombre pour soutenir demain encore plus d’entrepreneurs wallons. Son objectif est d’aider des promoteurs de projet intéressant à développer leurs entreprises sans aucune intention de devenir actionnaire majoritaire (jusqu’à présent, il a pris entre 2% et 9% dans les sociétés qu’il soutient). Il pourra mettre à disposition des start-ups wallonnes jusqu’à 5 millions d’euros.

Pour sélectionner les entreprises dans lesquelles il est prêt à s’investir, Jean-Pierre Delwart s’est fixé quatre critères. L’activité doit être établie en Région wallonne. Elle doit être dans un secteur d’avenir et apporter une solution aux problèmes environnementauxou de santé. Il doit s’agir d’industrie. Enfin, son plan d’affaires doit permettre de sortir des sultats probants dans les cinq à six ans.

Jean-Pierre Delwart a déjà investi dans cinq "pépites" qui remplissent le cahier des charges. Au total, on parle d’un million mobilisé à l’heure actuelle. Mitis (Liège) met au point une machine de cogénération de petite taille (production de chaleur et d’électricité en même temps sur la base d’une seule source énergétique) qui pourrait être installée dans les logements privés. Le prototype devrait être prêt en cette fin d’année. Onelife (Louvain-la-Neuve) est une filiale de Realco et développe des solutions de nettoyage à base d’enzymes afin de lutter contre les infections nosocomiales contractées en hôpitaux. Syngulon(Charleroi) développe des procédés pour les industries afin de faire des produits bio-basés. Une technologie basée sur les bactériocines, et qui pourrait aussi avoir un débouché pour remplacer les antibiotiques. VitriCell (Liège) élabore des solutions de cryopréservaton, c’est-à-dire de la congélation de cellule par vitrification. Domaine en pleine expansion vu le développement des thérapies géniques et régénératives. Aquilon Pharma (Liège) développe des complexes thérapeutiques innovants pour le traitement de l’asthme et le traitement des maladies pulmonaires.

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