interview

Jean Combalbert: "Astellas a parlé d'un blockbuster potentiel"

©Kristof Vadino

Le géant japonais de la pharmacie Astellas Pharma s'est offert pour 800 millions d'euros la société wallonne Ogeda (ex-Euroscreen). Jean Combalbert, le CEO de la biotech située à Gosselies revient sur les circonstances de cette acquisition.

Comment peut-on expliquer un montant d’une telle ampleur pour le rachat d’Ogeda alors que la société n'en est qu'au stade du développement pour le Fezolinetant?
Je crois que cela peut s’expliquer par le potentiel de marché pour le Fezolinetant. Il se trouve que nous avons effectué un travail de business développement assez intensif ces deux ou trois dernières années. Ce travail a finalement débouché, en décembre, lorsque nous avons publié nos résultats d’étude en phase 2A, sur l’intérêt de grands groupes, dont Astellas. Mais il y avait aussi une société américaine et une grande société du nord de l’Europe. Leur offres étaient finalement assez similaires, mais celle d’Astellas nous semblait la meilleure. C’était le meilleur parti. On avait l’impression que l’on parlait la même langue qu’eux, d’avoir les mêmes ambitions de développement, la même façon de voir le développement du produit… C’était très important pour nous.

Astellas a parlé d’un blockbuster potentiel. Un produit qui devrait faire plus d’un milliard par an de chiffre d’affaires. C’est pour cela qu’ils ont mis ce prix-là. Il y a un potentiel énorme. Il ne faut pas oublier que c’est un médicament qui pourra s’adresser potentiellement à toutes les femmes ménopausées, puisque 80% de celles-ci souffrent de bouffées de chaleur. Donc, c’est un marché considérable.

Qu’est-ce que le Fezolinetant a de révolutionnaire par rapport aux autres traitements?
Il est non-hormonal. La façon de traiter les bouffées de chaleur jusqu’ici, c’est la thérapie hormonale de substitution. C’est-à-dire que l’on supplante la sécrétion hormonale qui ne se fait plus ou qui se mal quand les femmes vieillissent, par des hormones exogènes. Notre particularité, c’est que notre médicament bloque le mécanisme du rétrocontrôle hormonal (retro feed back) au niveau du cerveau et donc l’abolit totalement. Les résultats cliniques montrent que l’on a des résultats très rapidement. Dès les premières semaines, on supprime énormément de bouffées de chaleur.

Alors que l’hormonothérapie a besoin d’un certain niveau d’imprégnation, d’une certaine durée de traitement avant d’être active. Au-delà, l’hormonothérapie, qui a été la grande thérapie de ces dernières décennies, n’a cessé de décroître, parce que toutes les grandes enquêtes internationales ont montré qu’elle favorisait certains problèmes comme le cancer du sein. Elle a plus d’effets néfastes que bénéfiques. Depuis des années, beaucoup de gens rêvaient donc d’une thérapie non hormonale contre ces bouffées de chaleur, qui sont le symptôme le plus handicapant de la ménopause. C’est pour cela que je pense que notre médicament est hors du commun, car c’est une approche totalement différente et absolument pas hormonale.

Et donc sans effets secondaires?
En phase un du développement, on a observé une sûreté et une innocuité remarquables du produit. Surtout aux doses que l’on utilise aujourd’hui, on n’a remarqué aucun problème. On a eu moins d’effets secondaires dans le groupe des traités en étude de phase 1 que dans le groupe placebo. Ce qui prouve bien qu’il n’y a pas d’effets secondaires classiques.

Concrètement, que va-t-il se passer maintenant pour la société?
On va évidemment poursuivre le développement. Les études de phase 2B ont été construites par Ogeda et étaient prêtes à partir, sous réserve d’un financement, aux Etats-Unis. Ce qui signifie qu’Astellas va conduire ces étude avec nous, va les financer. C’est la suite logique. Ce qui est très important, c’est qu’ils envisagent aussi ces études exactement de la même façon qu’on les envisageait. C’est aussi pour cela qu’on les a choisis comme partenaires.

Dans notre accord, il y a un point qui est très important pour nous, c’est qu’à court terme, la société continue. On sait que, au moins, pendant la première année, on a une garantie que la société va poursuivre ses activités. Ce qui laisse le temps à Astellas d’approfondir sa connaissance des gens, des ressources, des compétences sur place, mais aussi des autres programmes de recherche. Parce que quand vous avez un programme comme le Fezolinetant, cela peut masquer un peu tout le reste. Donc, cela va leur laisser du temps pour voir ce qu’il y a d’intéressant dans le pipe-line.

Et au bout de cette période, des décisions industrielles seront prises. Maintenant, il faut être pragmatique. C’est une acquisition qui se fait très proprement, de façon très douce et progressive. Mais on ne peut pas promettre des choses qu’il ne faut pas promettre. La seule chose qui est claire, c’est qu’à court terme, il n’y a pas de conséquences.

Mais dans un an, tous les scénarios sont possibles ?
Tous les scénarios sont envisageables. Maintenant, je commence à connaître Astellas et je ne suis pas très inquiet à propos des mauvais scénarios. Je pense qu’il y a une volonté de connaître le pipe-line et d’aller plus en profondeur. D’un autre côté, il y a une volonté d’acquérir la société dans son ensemble, ce qui prouve bien qu’il y a un intérêt.

Qu’est-ce que vous avez précisément dans le pipe-line?
On a un stock de molécules dans des domaines très différents de la santé féminine, dont certaines qui s’adressent aux maladies inflammatoires. C’est là qu’on voudrait poursuivre. Mais elles sont à des stades nettement moins avancés. Le problème d’une biotech de quarante personnes aux moyens limités, c’est qu’à un moment, il faut faire des choix. Et je crois qu’on a fait le bon choix de se concentrer sur la molécule la plus avancée pour la faire progresser encore plus. Nous avons encore derrière des molécules encore prometteuse qui mériteraient d’être développées. C’est à nous à convaincre Astellas que cela en vaut le coup.

Quel a été le rôle de vos actionnaires publics?
Je tiens à les remercier. On doit notamment une fière chandelle à Alain Parthoens de Vesalius et à Philippe Degive de la SRIW (responsable investissement biotech, ndlr). Quand ils ont fait leur investissement en 2010, cela n’était pas si évident que cela. On avait du mal à trouver de l’argent, la valorisation de la société était très basse. Ils sont été le déclencheur d’un certain nombre de choses. Je pense qu’après, des gens ont fait des investissements, mais que c’était plus facile. Ils ont fait un pari à un moment. C’était leur métier d’investisseur, mais cela a été un tournant important.

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