L'épopée belge du vaccin antimalaria

©rv doc

Trente années que les chercheurs de GSK s’arrachent les cheveux sur le vaccin contre le paludisme. C’est exceptionnellement long et, pour ces femmes et ces hommes, qui sont loin d’être aussi froids que le carrelage blanc de leurs labos, c’est l’ascenseur émotionnel.

C’est l’histoire d’un vaccin. Histoire que ne renieraient pas les Studios Disney: il y a une méchante bête qui s’en prend à des petits enfants, alors des superhéros en blouse blanche tentent de les sauver, en mettant au point la formule d’une potion magique. La quête est longue, pleine d’embûches, mais, à la fin, ils y arrivent, aidés par des soldats, un monsieur à lunettes très riche et plein de compères du monde entier.

C’est l’histoire d’un vaccin contre le paludisme. Rappelons, pour les élèves du fond de la classe, que le paludisme est une maladie transmise par un moustique infecté et que, toutes les deux minutes, un enfant en meurt en Afrique. Elle sévit dans les régions chaudes, touchant surtout les moins de cinq ans. Depuis les années 50, on tente de s’en débarrasser. Les labos à travers le monde planchent dessus, mais c’est la formule belge qui est en tête de ce contre-la-montre. Le marathonien incontesté, c’est Joe Cohen. Dans les années 80, le jeune biologiste moléculaire est féru de recherche fondamentale, mais la chimie de la vie l’amène à entrer dans le privé, chez (l’ancêtre de) GSK. En avril 1987, l’entreprise pharmaceutique lui confie la tête du programme de recherche sur le vaccin contre le paludisme (qui existe depuis 1984). On n’est pas loin du cadeau empoisonné. L’essai, qui vient d’avoir lieu sur des volontaires, a douché les espoirs. Joe Cohen y voit un challenge, sans imaginer un instant qu’il tombe dans une marmite qui va le garder des décennies sur des bouillons ardents. Les premiers temps, il passe 80% de son temps en laboratoire pour développer les composants du vaccin. Avec son équipe, il identifie l’antigène (RTS).

Avec l’armée US

Et là, débarquent les GI, l’armée américaine étant passablement intéressée par un vaccin, puisqu’à cause des effets secondaires, ses troupes ne peuvent pas prendre le traitement antipaludique sur du moyen terme. Science et défense ont un intérêt mutuel. GlaxoSmithKline, à Rixensart, a identifié les antigènes; le Walter Reed Army Medical Center, à Washington, a un modèle de "challenge humain". C’est-à-dire que des personnes sont immunisées, puis piquées par des moustiques infectés et on observe ce que cela donne. Ce qui a été fait en 1995-97. On peut procéder ainsi avec la malaria, puisqu’il existe un traitement efficace à 100%. "C’est un très grand avantage", souligne Lode Schuerman. Installé autour de la table avec trois autres membres du groupe de recherche, le chargé des affaires médicales pour le vaccin est toujours très précis et posé, quand il prend la parole. "Habituellement, dans les études de la phase I (1), on évalue la sécurité du vaccin et on regarde un peu les réponses immunitaires, mais on ne peut pas savoir, à ce stade, si ça va marcher. Il faut attendre la phase III. Pour la malaria, dès la phase I, on a su, dans les grandes lignes, si le vaccin allait être efficace ou pas. C’est un avantage énorme. Malgré cela, il a fallu 30 ans pour développer le vaccin."

Une expérience de terrain plus ou moins grande les a vaccinés contre la démoralisation.


Mais alors pourquoi tant de temps, alors qu’en moyenne il faut 12 ans pour développer un vaccin? "Oui, c’est long, parce qu’on a affaire à un parasite, qui est un organisme plus complexe qu’un virus ou une bactérie. On a travaillé sur un terrain qui n’était pas très bien connu. Il a fallu trouver la bonne combinaison entre le bon antigène et le bon adjuvant. Et puisqu’on est dans une population très vulnérable, on a dû être prudent. On a d’abord mené des études chez les adultes, puis les adolescents, les enfants, les jeunes enfants et enfin les nourrissons. Tout cela prend beaucoup de temps. L’étude de phase III s’est faite sur plus de 15.000 enfants en Afrique, dans 7 pays, ce n’est pas facile à organiser. Elle a duré plusieurs semaines. Sans compter que c’est l’étude avec le plus de comités d’éthique et d’approbation qu’on a jamais faite: en tout, il y a 67 comités qui ont dû approuver cette étude", détaille Lode Schuerman.

Coup dur

Une étude d’une telle ampleur est réalisée, tant dans son organisation que dans son financement, en partenariat public-privé avec d’autres centres ou institutions, d’autres chercheurs, des organismes et des ONG, principalement avec The Path Malaria Vaccine Initiative, un projet financé par la Fondation Bill & Melinda Gates. Sinon c’est infaisable.

Mais les résultats de l’étude de phase III assomment l’équipe de chercheurs. L’efficacité du candidat vaccin était autour de 50% chez les 5-17 mois, ce qui était dans les clous des objectifs – jamais il n’a été envisagé, en effet, que la première génération de ce vaccin soit à 100% efficace. Mais, pour les 6-12 semaines, on tombait à 30% d’efficacité. Drame, car les chercheurs voulaient faire coller l’administration de leur vaccin au programme de vaccination qui se fait en Afrique à 6, 10 et 14 semaines, bien conscients que l’accès aux centres de soins n’est souvent pas aisé. Mais "ce sont des gens avec un esprit d’équipe très fort et qui rebondissent très rapidement, même après une déception ou un échec", glisse Danielle Morelle qui les a rejoints il y a 7 ans comme responsable du projet malaria 2e génération. Aujourd’hui ils en prennent leur parti. L’Organisation mondiale de la santé (l’OMS) conseille la vaccination avec Mosquirix (le nom du vaccin, en clin d’œil à Rixensart où il a été développé) à 5, 6 et 9 mois. "De ce fait, les bébés vont être mieux suivis médicalement. Dans le fond, c’est une opportunité pour la santé publique", philosophe Dennis Di Mascio, le responsable du programme Vaccin Malaria, au sourire communicatif.

Il en va ainsi de la vie de chercheurs, pleine de hauts et de bas, vécus de façon exacerbée puisque, dans leur ligne de mire, ce sont des vies à sauver. Lode Schuerman parle de cette épopée comme d’un "thriller": "Après chaque étude, c’est le suspense. Va-t-on obtenir des résultats probants ou bien va-t-il falloir tout recommencer?" "Ce n’est pas un long fleuve tranquille", renchérit Sophie Biernaux, responsable des programmes des vaccins antimalaria, sida, tuberculose et Ebola. C’est elle qui a remplacé Joe Cohen, après son départ à la retraite. "Il y a des rebondissements tout le temps. Des résultats positifs ont permis d’avancer, mais il y a beaucoup de déceptions aussi. C’est une aventure humaine et on est portés par des objectifs très nobles et très justes."

Cette cause supérieure, tous les quatre l’ont approchée. Une expérience de terrain, plus ou moins grande, qui les a vaccinés contre la démoralisation. Sa "piqûre", Dennis Di Mascio l’a reçue lors d’une visite avec la Croix-Rouge au Nigeria. "Dans le centre médical, je discute avec une maman qui est là avec ses deux petites filles. Je lui demande comment s’appelle la grande. Elle me dit qu’elle a trois ans et qu’elle s’appelle S. Et la petite, je demande. Non, elle, elle n’a pas de nom. Car elle avait moins d’un an. J’avais lu que les parents ne donnent pas de prénom à leur enfant avant un an, car la mortalité est importante. Mais là, je me suis pris la réalité en face", avoue-t-il.

"Quand j’ai travaillé en Côte d’Ivoire, il y avait, dans l’hôpital, une salle réservée aux enfants atteints de rougeole. Puis l’État a fait une campagne de vaccination et, en quelques mois, il n’y avait plus personne dans cette salle. Là, l’impact de la vaccination est évident, raconte Lode Schuerman. Pour les séances de vaccination, les femmes africaines viennent dans leurs tout beaux habits, parce que c’est un moment très important la vaccination", souligne Sophie Biernaux.

Des images qui aident à rebondir après les déceptions ou qui exacerbent les sentiments. L’équipe n’est pas toujours d’accord et les réunions peuvent, parfois, être houleuses. Mais le but est le même pour chacun: que ce vaccin soit introduit le mieux possible. Et la discussion finit toujours par être constructive.

Joies

Et puis, il y a les moments de joie. Intense. "Pour moi, c’est quand on a eu les premières données de la phase III. On y était", dit Sophie Biernaux. "Pour nous, oui. Mais pour le projet, je pense que c’étaient les données de la phase II, car c’était la première fois qu’on avait des données qui venaient des enfants en Afrique", ajoute Lode Schuerman. Des moments qui sont fêtés parce qu’il y a tellement de travail de longue haleine derrière. Ainsi, ils ont débouché le champagne après avoir soumis le dossier à l’Agence européenne des médicaments (l’EMA) pour qu’elle rende une opinion. "Un tel dossier, c’est une procédure extrêmement lourde, indique Sophie Biernaux. On a passé des soirs, des nuits, des week-ends dessus. Il faisait un million de pages. La revue a duré un an. Comme c’est un vaccin complexe, on a eu énormément de questions, auxquelles il fallait répondre dans un certain délai. À la fin, avec tous les compléments d’information, le dossier faisait deux millions de pages." Alors, ce jour de juillet 2015 où l’Agence européenne des médicaments allait rendre son avis, la boule au ventre était à son paroxysme. Tant d’années, tant d’embûches, tant de casse-tête, tant de nuits sans sommeil suspendus à deux mots. Qui tombent. "Opinion positive." "On devenait fous, en sourit encore Sophie Biernaux. C’était un moment extraordinaire, car on savait ce que ça voulait dire: que les enfants auraient accès au vaccin."

Il faut avoir le coeur bien accroché. Une fois le vaccin approuvé par l’EMA, les critiques ne tardent pas, car le vaccin ne protège que partiellement.


Critiques

La boule au ventre s’est envolée, mais il faut encore avoir le cœur bien accroché. Car une fois la nouvelle rendue publique, les critiques ne tardent pas. Le vaccin ne protège que partiellement et il perd de son efficacité sans dose de rappel. Il protège 56% des 5-17 mois et 31% des 6-12 semaines. Assez loin, donc, de l’efficacité habituelle d’un vaccin. Alors, il faut encaisser. "Parfois oui, c’est difficile à digérer", admet Dennis Di Mascio. "Pourtant, on n’a jamais dit qu’on allait développer un vaccin 100% efficace, fait remarquer Danielle Morelle. L’objectif était d’atteindre 50% d’efficacité." Et c’était l’objectif de la communauté internationale à l’époque, quand l’idée même d’un vaccin était à peine imaginable. Depuis, la cible a été revue à la hausse et c’est un vaccin qui bloque qui est réclamé.

Pourquoi ce vaccin ne protège pas totalement? "On ne sait pas, répond Lode Schuerman. Cela dit, ce n’est pas surprenant non plus, sachant que même les personnes vivant dans les zones endémiques ne développent pas une immunité naturelle à 100%, alors qu’elles sont exposées au parasite régulièrement." Et de rappeler que, dans l’étude de phase III, dans les zones les plus endémiques, la vaccination de 1.000 enfants avec les 4 doses du vaccin a permis d’éviter plus de 6.000 épisodes de paludisme, soit en moyenne plus de 6 épisodes par enfant vacciné. En fait, ce vaccin de première génération vient compléter l’arsenal de la lutte contre le paludisme – moustiquaires et insecticides qui ont déjà réduit les cas (de 21% entre 2010 et 2015) et la mortalité (de 29%, même période) dans le monde.

La claque

Autre coup dur à encaisser après la joie de l’opinion positive, c’est la décision de l’OMS. Tout le monde s’attendait à ce qu’elle suive l’opinion de l’EMA, et, si cela avait été le cas, le vaccin serait aujourd’hui distribué. Mais l’OMS a joué la sécurité et a recommandé une première implémentation pilote dans trois pays (le Ghana, le Kenya et le Malawi) à partir de 2018. Ceci afin d’évaluer "la faisabilité de l’administration des 4 doses requises ; l’impact du vaccin en termes de vies sauvées ; et son innocuité dans le contexte d’une utilisation ordinaire", indiquait-elle dans un communiqué de novembre 2016. Car c’est bien là que beaucoup se joue: la différence entre les conditions d’une étude de phase III, où les enfants sont fort encadrés, et les conditions réelles. Quand il faut faire des kilomètres à pied pour se faire vacciner à quatre reprises, alors qu’il y aura encore des épisodes de paludisme, l’assiduité va-t-elle être tenue?

"Scientifiquement, on a des hauts et des bas, c’est inhérent au métier de chercheur. Mais, en 2015, on a l’opinion favorable et aujourd’hui le vaccin n’est pas encore introduit… C’est la plus grosse frustration", pointe Sophie Biernaux. "C’est une grosse déception. Tu as l’impression que ta cible recule au fur et à mesure que tu avances", soupire Dennis Di Mascio.

Reste que ce sera le premier vaccin jamais créé contre un parasite humain; qu’il est le fruit – à partir de 2009 – de la collaboration de près de 30 partenaires dans le monde; qu’il aura coûté, depuis son développement jusqu’à sa distribution, un milliard d’euros, supporté aux trois quarts par GSK; et qu’il sera distribué à prix coûtant (avec une marge de 5% pour participer au financement des recherches suivantes). C’est un projet hors norme. À l’image du fléau qu’il combat. Le paludisme faisant aujourd’hui 430.000 morts par an.

Malgré les critiques, malgré les mauvaises surprises, l’abattement ne gagne pas l’équipe. Elle travaille aujourd’hui à améliorer les performances de sa trouvaille. La 2e génération du vaccin antipaludisme est actuellement en phase II. C’est l’histoire d’un vaccin… qui n’a pas encore de fin.

La course aux autres vaccins

Si le Mosquirix de GSK est en tête dans la course entre les vaccins antipaludiques, il ne faut pas perdre de vue qu’il y a une trentaine d’autres candidats en lice. Aucun, cependant, n’a encore atteint la capitale phase III.

L’autre grand combat est mené contre le virus du sida. 40 candidats sont développés dans les laboratoires du monde.

Ebola, bien sûr, fait lui aussi surchauffer les cerveaux. Une découverte, publiée jeudi dans la revue américaine "Cell", pourrait ouvrir la voie aux premiers vaccin et antiviral, dotés d’une efficacité étendue contre toutes les formes d’Ebola.

Le virus Zika est aussi dans le viseur. Une quarantaine de candidats sont actuellement étudiés, mais aucun ne pourra être autorisé avant 2020.

Les scientifiques cherchent aussi activement à améliorer l’efficacité du vaccin contre la tuberculose.

Sont à l’étude aussi des vaccins contre des cancers (prostate, mélanome…), le cytomégalovirus, la schistosomiase ou encore un antigrippal universel.

Le premier vaccin contre la dengue a été homologué en 2016.

 

(1) Le développement clinique, c’est-à-dire les tests du candidat vaccin sur l’être humain, se fait en 3 phases. Phase I: test d’innocuité; phase II: réponse immunitaire; phase III: étude d’efficacité à grande échelle.

Lode Schuerman

Pendant 5 ans, il a été médecin en Côte d’Ivoire et en RDC. Il est entré chez GSK il y a 19 ans et a intégré l’équipe malaria en 2008. Il y est chargé des affaires médicales.

Sophie Biernaux

Elle a fêté ses 30 chez GSK en 2016. Travaillant depuis 10 ans sur le vaccin contre le paludisme, elle a pris la tête de la gestion des vaccins contre la malaria, le sida, la tuberculose et Ebola.

Dennis Di Mascio

Italien, il a plusieurs années d’expérience dans l’industrie. Il rejoint GSK en 2006 et le programme malaria en 2009. Il en est le responsable.

Danielle Morelle

Elle travaille sur l’avenir. Elle est la responsable du développement du projet "malaria, vaccin de 2e génération". Liée depuis 17 ans à GSK, elle a intégré l’équipe malaria il y a 7 ans.

Joe Cohen

C’est un peu le papa de Mosquirix. Il y a consacré 30 ans de sa carrière, ne se retirant du projet que cette année, à 73 ans.

 


Lire également

Publicité
Publicité

Messages sponsorisés