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L'industrie du vaccin court derrière l'immunité mondiale

Des employés sur la ligne de production de CanSino Biologics, à Tianjin. ©AFP

La production de doses de vaccins monte en flèche, malgré des goulots d’étranglement qui inquiètent le secteur. Mais on ne pourra pas vacciner tout le monde avant deux ans, estiment des prévisionnistes.

Personne n'est en sécurité tant que tout le monde n'est pas protégé. Le slogan qui s'est imposé au début de la pandémie n'a pas perdu de sa résonance, à l'heure où la vaccination a pris son rythme de croisière dans les pays développés. Ils ne représentent que 15% de la population mondiale mais ils ont pré-réservé la moitié des doses annoncées par l'industrie. Dans les pays à faible revenu, par contre, la distribution ne suit pas. L’initiative Covax, censée y assurer la livraison de vaccins, moulinait déjà quand l'Inde, frappée par une flambée catastrophique de l'épidémie, a mis un coup d'arrêt à ses exportations de doses vers l'étranger. Covax a ainsi perdu son premier fournisseur – le Serum Institute of India – alors que l’initiative n’a livré à ce jour que 41 millions de doses, une goutte d'eau.

"On est face au risque énorme d'un retour à la case départ."
Agathe Demarais
Economist Intelligence Unit

"On est face au risque énorme d'un retour à la case départ", avertit Agathe Demarais, directrice des prévisions à l'Economist Intelligence Unit. Selon les dernières projections de son réseau, la vaccination à grande échelle n'atteindra la plupart des pays d'Afrique qu'à partir de 2023 – et l'horizon est le même pour d'autres pays voisins de l'Europe, comme l'Ukraine et la Biélorussie. Avec le risque d’ici-là de laisser s'y développer de nouvelles mutations du virus qui se répandront ensuite à l’échelle globale. Bettina Borisch, professeure à l'Institut de santé globale de l'Université de Genève, s'inquiète elle aussi: "Il serait inacceptable de ne pas avoir vacciné les professionnels de la santé dans certains pays tout en commençant à avoir une couverture vaccinale trop large par rapport aux besoins dans nos pays. C'est une question éthique, mais aussi de santé globale."

Les objectifs de production sont cependant loin d’être atteints et l’expérience douloureuse d’AstraZeneca incite à la prudence face aux projections des industriels. ©AFP

C'est pourtant ce qui est en passe de se produire: selon la presse américaine, l'administration Biden devrait autoriser la semaine prochaine la vaccination dès 12 ans. Les deux pays les plus peuplés d'Afrique, Nigeria et Éthiopie, ne devraient pas être en mesure de vacciner leurs personnels de santé avant juillet, selon les estimations de la société d'analyse de données pharmaceutiques Airfinity.

Goulots d’étranglement

Derrière les choix politiques de répartition des doses, l'industrie accélère la production dans des proportions pharaoniques. Elle sortait 5 milliards de doses de vaccins par an avant l’apparition du Covid: elle promet de tripler sa production totale pour fournir cette année plus de 10 milliards de doses de plus, grâce à la mise en service des dizaines de nouvelles usines. "En tout, nous avons compté 280 sites différents mobilisés à travers le monde, avec aujourd'hui 79 usines pour la production de substance vaccinale en tant que telle", compte Matt Linley, analyste chez Airfinity.

280
Sites mobilisés pour la production de doses de vaccins
"En tout, nous avons compté 280 sites différents mobilisés à travers le monde, avec aujourd'hui 79 usines pour la production de substance vaccinale en tant que telle", compte Matt Linley, analyste chez Airfinity.

Les objectifs de production sont cependant loin d’être atteints et l’expérience douloureuse d’AstraZeneca incite à la prudence face aux projections des industriels. "Créer des usines prend six à huit mois, et la production de vaccin est aléatoire – c'est un peu comme le vin: vous pouvez avoir une cuve productive et l'autre pas, sans qu'on sache pourquoi", explique Agathe Demarais.

"Il y a un manque critique de composants, de milieux de culture cellulaire, d'adjuvants, de filtres, de sacs plastiques à usage unique… Or si un seul composant manque, c'est l'ensemble de la chaîne qui est bloquée."
Rajinder Suri
CEO du Réseau de producteurs de vaccins des pays en développement (DCVMN)

Or aujourd’hui, des producteurs se plaignent de goulots d’étranglement dans certains des rouages d’une chaîne extrêmement complexe – la production du vaccin BioNTech/Pfizer nécessite plus de 230 ingrédients issus de 18 pays. "Il y a un manque critique de composants, de milieux de culture cellulaire, d'adjuvants, de filtres, de sacs plastiques à usage unique (utilisés dans les bioréacteurs, NDLR)… Or si un seul composant manque, c'est l'ensemble de la chaîne qui est bloquée", souligne de son côté Rajinder Suri, CEO du Réseau de producteurs de vaccins des pays en développement (DCVMN), interrogé fin avril lors d’une conférence de presse du secteur. Il pointe un obstacle clé à la fluidité de cette chaîne: la Defense Production Act américaine, en vertu de laquelle les États-Unis obstruent l’exportation de composants clés.

"Il y a toujours un goulot d'étranglement quelque part. Pour l'instant, ce sont les gens."
Stéphane Bancel
CEO de Moderna

D’autres pointent un esprit de collaboration inédit face à l’ampleur du défi, qui permet de résoudre des problèmes d'approvisionnement: "Nous sommes une petite communauté. Quand j'ai un appel, qu'on me dit 'Roger, est-ce que tu peux aider ?', je le fais", raconte le président de GSK Global Vaccine, Roger Connor, lors de la même conférence de presse. Il souligne surtout le défi du recrutement dans un univers où chaque personne doit être certifiée pour travailler en environnement stérile. "Il y a toujours un goulot d'étranglement quelque part. Pour l'instant, ce sont les gens", abonde Stéphane Bancel, CEO de Moderna. Un problème général, confirme-t-on au lobby de l’industrie pharmaceutique IFPMA, sans pouvoir en chiffrer l'ampleur.

Vers une surproduction

L’industrie tiendra-t-elle ses promesses? Le débat fait rage depuis des mois sur l’opportunité de la contraindre à lever ses droits de propriété intellectuelle sur les vaccins pour ouvrir la voie à de nouveaux canaux de production. L’option, défendue depuis octobre par l’Inde et l’Afrique du Sud à l’Organisation mondiale du Commerce, est soutenue par 52 pays et, entre autres personnalités, le secrétaire général de l’Organisation mondiale de la Santé, Tedros A. Ghebreyesus. De son côté, l'administration américaine "étudie la question", indiquait la Maison Blanche la semaine dernière. Les défenseurs de cette ouverture soulignent le fait que le développement de technologies vaccinales a été soutenu par des financements publics massifs et estiment que lever les droits permettrait d’augmenter la production des vaccins les plus efficaces.

Mais les producteurs font bloc contre cette option qui risquerait selon eux d’avoir l’effet inverse à celui recherché. "Il ne faut pas mettre à mal le partenariat fragile et les processus industriels mis en place", plaide ainsi Michelle McMurry, présidente et CEO de la Biotechnology Innovation Organization (BIO), qui représente un millier d'entreprises biotech dans une trentaine de pays. Si l'on ouvrait ce verrou, "il faudrait répartir des matières premières limitées entre beaucoup plus d'acteurs, ce qui pourrait compromettre les progrès que nous essayons de faire", estime-t-elle. D’autant que permettre l’utilisation de son brevet ne serait d'aucune utilité à court terme vu le temps que prendraient les transferts de technologies, assure de son côté Stéphane Bancel: "Quoi que nous fassions maintenant, ça n'aura presque pas d'impact en 2021".

Au rythme actuel, la vaccination ne devrait pas atteindre une dimension universelle avant deux ans: l'horizon possible d'une "nouvelle normale". ©Boris Roessler/dpa

Agathe Demarais ne tranche pas la question, mais invite à la prudence. Outre le fait que lever la propriété intellectuelle ne résoudrait pas tous les problèmes de production, remettre en cause le système en pleine pandémie serait risqué: "Si on veut que l'industrie pharmaceutique continue à investir, ce n'est peut-être pas le bon moment pour se fâcher avec elle." D'autant que la question de la quantité ne va plus se poser très longtemps. "Pour l'instant, la production est le point bloquant. Mais à la fin de cette année ou au début de l'an prochain, on aura trop de vaccins..."

Calendrier extensible

Selon l’horizon estimé par l’Economist Intelligence Unit, il faudrait donc encore deux ans, au mieux, pour espérer entrevoir une maîtrise du Covid-19 à l’échelle mondiale par la vaccination. Mais cet horizon théorique est suspendu à l'évolution de facteurs susceptibles de repousser le calendrier.

Outre la production en tant que telle, Agathe Demarais cite la logistique, la disponibilité des personnels (para)médicaux pour administrer les doses – "c'est un point bloquant notamment en Inde, en Chine, en Afghanistan". Mais encore le financement des doses, et bien sûr l'hésitation d'une partie de la population à se faire vacciner – très élevée en France, en Argentine ou au Japon. Sans parler des pays en guerre pour lesquels la vaccination n'est pas une priorité, ou de ceux qui ne prévoient simplement pas de vaccination, comme Madagascar ou la Tanzanie – où l'on a entendu une ministre de la Santé recommander une recette à base de gingembre et d'oignon pour se prémunir contre le Covid-19.

"Les vaccins actuels apportent déjà un niveau de protection contre le pire des variants, le Sud-Africain. Être moins efficace ne signifie pas ne pas être efficace."
Matt Linley
Analyste chez Airfinity

Reste une inconnue clé, liée à cette course contre le virus: le degré d'efficacité des vaccins contre ses (futures) mutations. "Les vaccins actuels apportent déjà un niveau de protection contre le pire des variants, le Sud-Africain. Être moins efficace ne signifie pas ne pas être efficace", souligne Matt Linley. Et le développement de nouvelles versions sera plus rapide – reconfigurer un vaccin est plus rapide que de commencer de zéro, poursuit-il. Les prochaines générations de vaccins devraient être prêtes au dernier trimestre de cette année, c'est notamment l'horizon fixé pour la mise sur le marché d'un nouveau Moderna, alors que les technologies à ARN-messager permettent des mises à jour plus rapides que les vaccins traditionnels. Mais dans l'intervalle, la pandémie va traverser un hiver dans l'hémisphère sud: "Je suis très inquiet pour les six prochains mois. Une action rapide sur les variants est clé, on a un énorme rôle à jouer", insiste Stéphane Bancel.

Nouvelle norme

Aujourd'hui, le lobby international des producteurs pharmaceutiques ne s'avance plus: la situation est trop dynamique, évolue en ordre dispersé, notamment lorsque des pays arrêtent la vaccination à l'AstraZeneca.

Alors, à quand l'immunité collective globale contre le Covid? Cela dépendra du degré de collaboration pour écarter les obstacles de la route, estimait en décembre le patron de l'IFPMA Thomas Cueni. "Pour l'été 2022, nous pourrions espérer voir l'essentiel du monde atteindre l'immunité", estimait-il alors. Aujourd'hui, le lobby international des producteurs pharmaceutiques ne s'avance plus: la situation est trop dynamique, évolue en ordre dispersé, notamment lorsque des pays arrêtent la vaccination à l'AstraZeneca – ou tout récemment Johnson & Johnson, interrompu au Danemark.

En tout état de cause, la perspective lointaine d'une vaccination universelle ne porte pas la promesse de la disparition du virus – "à terme, on va probablement vivre dans une situation similaire à celle de la grippe: on sait qu'il y a des mutations chaque hiver, on fait des rappels chaque année", estime Bettina Borisch. "À terme", soit dans un monde où l'industrie du vaccin aura trouvé son rythme de croisière face au nouveau coronavirus.

Le résumé

L'industrie du vaccin est en passe de tripler cette année sa capacité totale, dans une course vers la vaccination universelle contre le Covid-19.

En plein débat sur la levée des droits de propriété intellectuelle pour permettre l'accélération de la production, les goulots d'étranglement menacent pourtant de freiner cette expansion.

En aval de la chaîne, la couverture vaccinale s'étend aux individus les moins à risques des pays développés, mais tarde dans les pays à bas revenu.

Au rythme actuel, la vaccination ne devrait pas atteindre une dimension universelle avant deux ans: l'horizon possible d'une "nouvelle normale".

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