Le couple germano-turc en tête de la course contre le Covid

Özlem Türeci et Ugur Sahin, le couple turco-allemand à l'origine de la bonne nouvelle que le monde entier attendait. ©BioNTech

Une start-up de Mayence, BioNTech, alliée au géant américain Pfizer, va lancer le premier vaccin contre le covid. À l’origine de cette success story, deux enfants d’immigrés turcs, Özlem Türeci et Ugur Sahin.

On les a déjà comparés à Pierre et Marie Curie… Les chercheurs Özlem Türeci et Ugur Sahin, les fondateurs de la start-up allemande BioNTech ont lancé le 9 novembre la nouvelle que le monde entier attendait. Avec leur associé, le géant américain Pfizer, Özlem Türeci et Ugur Sahin ont mis au point un candidat-vaccin - le BNT162b2, efficace "à 90%" - contre le virus du covid.

BioNTech, qui travaillait jusqu’alors exclusivement dans la recherche contre le cancer, va lancer toutes ses forces dans la recherche d’un vaccin contre le nouveau virus.

"Plus de 18 mois après le début de la pire pandémie en plus d’un siècle, nous pensons que cette étape représente un pas en avant significatif pour le monde dans notre bataille contre le Covid 19", a déclaré le président-directeur général de Pfizer, Albert Bourla, dans un communiqué. Les résultats sont aussitôt qualifiés d’"historiques" ou de "prometteurs", même si la technique sur laquelle repose le vaccin développé par BioNTech, la technologie dite de l’"ARN messager", n’a jamais encore fait ses preuves. Le principe en est d’injecter dans l’organisme des brins d’instructions génétiques appelées "ARN messager", la molécule indiquant aux cellules de fabriquer un antigène spécifique du virus incitant le système immunitaire à produire des anticorps.

Développement du vaccin en 10 mois: un record

"À la mine d’or", une rue au nom prédestiné à Mayence où se situe le siège de BioNtech. ©AFP

Özlem Türeci et Ugur Sahin, sur qui reposent les espoirs de la planète, travaillent "À la mine d’or", numéro 12, une rue au nom prédestiné d’un quartier mi-industriel mi-résidentiel de Mayence, au sud-ouest de l’Allemagne. Sahin, 55 ans, est le président de BioNTech. Son épouse, Özlem Türeci, 53 ans, est le médecin en chef de l’entreprise.

Tout a commencé à la fin du mois de janvier 2020. Sahin reçoit alors par mail une étude inquiétante. Le covid-19, qui vient d’être découvert en Chine, y est présenté comme beaucoup plus contagieux qu’escompté. En Europe, personne ne redoute encore le virus. Le lundi suivant pourtant, Sahin convoque son directoire au grand complet et annonce que BioNTech, qui travaillait jusqu’alors exclusivement dans la recherche contre le cancer, va lancer toutes ses forces dans la recherche d’un vaccin contre le nouveau virus. Le projet est baptisé "Lightspeed", vitesse de la lumière. "Les salariés, racontera par la suite le patron au Wall Street Journal, étaient contre. Beaucoup avaient déjà en pensée leurs vacances de ski."

Une équipe de 40 personnes est mobilisée sur le vaccin, multipliant les heures supplémentaires. 20 candidats-vaccins sont rapidement développés.

Début avril, BioNTech entame les premiers essais cliniques sur trois candidats-vaccins. BNT162b2, jugé le plus prometteur, est mis en avant. 10 mois plus tard, BioNTech lance la nouvelle attendue par le monde entier. Un record historique: la durée normale de développement d’un vaccin est de huit à dix ans.

Pfizer, partenaire indispensable

"Le facteur décisif pour lancer un vaccin est la capacité à organiser des études cliniques."
Rölf Hömke
Fédération allemande des entreprises faisant de la recherche médicale

Pourquoi BioNTech et Pfizer sont-ils sur le point d’emporter la course au vaccin, alors que 42 vaccins sont actuellement testés sur l’homme à travers le monde selon l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), dont une douzaine en phase trois (notamment ceux de la biotech américaine Moderna, de plusieurs laboratoires étatiques chinois et du britannique AstraZeneca, en collaboration avec l’université d’Oxford).

"Le facteur décisif pour lancer un vaccin est la capacité à organiser des études cliniques", explique Rolf Hömke, chargé de la communication de l'association des Laboratoires de recherche pharmaceutique en Allemagne VfA. À cet égard, le partenariat avec Pfizer pourrait avoir joué un rôle décisif. "BioNTech était déjà présent sur le secteur de l’ARN messager avant la pandémie, rappelle Rolf Hömke. Quant à Pfizer, ils avaient déjà mené quantité d’études cliniques. Pour organiser des études cliniques de cet ordre de grandeur - 30.000 à 60.000 participants -, il faut des statisticiens capables de calculer combien de personnes dans quelles régions du monde doivent participer à quel moment, combien vont recevoir le vaccin-test, combien un placebo si on veut obtenir un résultat dans x semaines. Il faut mener auprès de tous les candidats des entretiens au cours desquels on leur explique quels sont les risques. Chacun doit subir un examen médical. Pour réaliser une telle étude, il faut le bon personnel, du matériel et il faut que le vaccin soit prêt à temps dans les quantités nécessaires." BioNTech aurait eu peu de chances d’y parvenir sans Pfizer, de l’avis d'autres spécialistes.

L’approche ARN messager

La coopération entre BioNTech et Pfizer remonte à 2018. En août de cette année-là, BioNTech accepte un accord avec le géant américain, portant sur le vaccin contre la grippe saisonnière. L’idée est de voir dans quelle mesure une approche à base de l’ARN messager pourrait améliorer la vaccination.

BioNTech et Pfizer devraient se partager les revenus du vaccin contre le covid, estimés à 3,5 milliards de dollars rien qu’en 2021.

Lorsqu’ils se lancent dans la course au vaccin contre le covid, Sahin et Tureci savent qu’ils auront besoin de Pfizer. Le 2 mars, après avoir développé 20 candidats-vaccin dans son laboratoire, Sahin appelle Kathrin Jansen, chargée de la division vaccins de Pfizer. Les négociations avec le géant américain, sur le marché depuis 170 ans, durent trois jours. La firme américaine promet sur le champ un deal estimé à 748 millions de dollars selon la presse allemande. Les Américains prennent en charge les coûts liés au développement du vaccin et aident à construire les usines pour la production. "Il n’y a pas de place pour les égos, souligne alors Sahin dans les colonnes du Wall Street Journal. BioNTech et Pfizer devraient se partager les revenus du vaccin contre le covid, estimés à 3,5 milliards de dollars rien qu’en 2021.

Un mariage entre deux expérimentations

L’aventure de BioNTech démarre en Turquie. Ugur Sahin y naît en 1965. Il a quatre ans lorsque le regroupement familial lui permet avec sa mère de rejoindre son père ouvrier à la chaîne chez Ford, à Cologne. Le père d’Özlem Türeci, un médecin d’Istanbul, accepte pour sa part un poste à l’hôpital catholique de Cloppenburg, non loin de la frontière néerlandaise, avant d’ouvrir son propre cabinet en ville.

Enfant, Özlem Türeci se souvient "avoir joué au milieu des patients". Sahin lui se rappelle avoir "toujours voulu devenir médecin". À l’université de Cologne, il se rend le soir après les cours au laboratoire. "J’y restais jusqu’à neuf heures ou dix heures, parfois jusqu’à 4 heures du matin, avant de rentrer à la maison à vélo" - aujourd’hui toujours son mode de transport préféré - se souvient l’ancien étudiant, silhouette juvénile et sourire contagieux. 

En 1992, il obtient sa thèse avec les félicitations du jury, débute sa carrière au service hématologie-oncologie de l’hôpital de Cologne où il est habilité en 1999. Il change alors pour l’hôpital universitaire de Homburg an der Saar, où il croise la route de sa future épouse. Les deux chercheurs se marient en 2002. Sahin racontera par la suite être passé au laboratoire avant la cérémonie, et y être retourné juste après, la bague au doigt, pour y vérifier ses éprouvettes.

Apprendre au système immunitaire

Il doit être possible d’apprendre au système immunitaire à détruire les cellules cancéreuses pour stopper leur développement anarchique.

Sahin et Türeci sont tous deux passionnés par la recherche médicale et l’oncologie. Se sentant souvent impuissants face à leurs patients avec les moyens qui sont à leur disposition — opération, radiothérapie, chimiothérapie — ils rêvent de trouver de nouvelles voies pour traiter le cancer. Ils sont convaincus qu’il doit être possible d’apprendre au système immunitaire à détruire les cellules cancéreuses pour stopper leur développement anarchique.

"Le concept paraissait trop osé pour l’industrie, racontera Türeci plus tard, dans l’une de ses rares interviews. On a alors décidé de créer notre propre entreprise." En 2001, ils fondent avec l’immunologiste Christoph Huber Ganymed Pharmaceutical, une start-up de la biotech qui leur servira de tremplin: revendue 424 millions d’euros 15 ans plus tard, la start-up leur permettra de créer en 2008 une seconde société. BioNTech est née.

En octobre 2019, BioNTech entre au Nasdaq. L’augmentation de capital lui permet de réunir 750 millions de dollars. L’entreprise, qui en 12 ans d’existence n’a encore jamais réalisé de gains, s’est dotée au fil des ans de partenaires aux reins solides, qui ont parié sur Sahin et son équipe: les frères Thomas et Andreas Strüngmann, devenus milliardaires avec la vente d’Hexal, sont là dès le départ. La fondation Bill et Melinda Gates investit 55 millions de dollars dans l’entreprise. Avec le covid et la recherche d’un vaccin, Pfizer monte à bord au printemps 2020, de même que le Chinois Fosun Pharma, le gouvernement fédéral allemand accorde une aide de 375 millions d’euros tout comme Washington, qui signe un contrat de 1,95 milliard de dollars avec Pfizer pour la livraison de 100 millions de doses en cas de succès.

L’approvisionnement en vaccins pour l’Amérique devrait être assuré par les trois usines de Pfizer aux États-Unis, celle de l’Union européenne par l’usine de Pfizer en Belgique (Lire aussi | Le site de Puurs de Pfizer sur le pied de guerre) et celle que BioNTech vient de racheter à Sanofi à Marburg, en Allemagne.

Milliardaires en quelques semaines

Ugur Sahin et Özlem Türeci, les deux enfants d’immigrés turcs, font désormais partie des 100 personnes les plus riches d’Allemagne.

Aujourd’hui, plus de 1.300 personnes travaillent pour BioNTech dans 60 pays à travers le monde, dont 500 au siège de Mayence. Depuis le début du mois de novembre, la jeune pousse vaut 20 milliards de dollars au Nasdaq, plus que Deutsche Bank, Commerzbank, Beiersdorf ou Lufthansa (4,8 milliards). Et la fortune personnelle du couple — Sahin est propriétaire de 18% de BioNTech — est passée en quelques mois de 650 millions à 2,4 milliards d’euros.

Ugur Sahin et Özlem Türeci, les deux enfants d’immigrés turcs, font désormais partie des 100 personnes les plus riches d’Allemagne. Avant même la mise sur le marché de leur vaccin.

L’optimisme de la communauté scientifique et de la finance repose sur les résultats de la première analyse intermédiaire d’un essai de phase 3 à grande échelle, la dernière étape avant l’homologation. 39.000 des 43.538 participants sains à l’étude — notamment aux États-Unis, au Brésil, en Afrique du Sud et en Argentine — ont reçu le 8 novembre la deuxième dose de BNT162b2. Lors de l’étude, 94 d’entre eux ont développé le covid-19. Ni Pfizer ni BioNTech n’ont à ce jour communiqué de détails sur l’étude en cours. Mais un résultat de 90% signifie que seules 8 personnes sur les 94 ayant contracté le covid avaient été vaccinées tandis que la plupart des malades feraient partie du groupe n’ayant reçu qu’une injection placebo. Ce taux de 90% est largement supérieur aux 50% exigés par la Food and Drug Administration FDA pour autoriser la mise sur le marché d’un vaccin aux États-Unis.  Selon les déclarations de Pfizer, l’étude sera poursuivie jusqu’à ce que 164 cas de covid soient dénombrés parmi les participants. Étant donné les courbes de progression de la maladie, ce chiffre devrait être atteint début décembre, selon le géant américain.

Lancement de la production

Convaincus depuis des semaines d’avoir trouvé un vaccin contre le covid, les dirigeants de BioNTech ont déjà lancé la production. 100 millions de doses de vaccin devraient être livrées d’ici la fin de l’année, 1,3 milliard avec Pfizer d’ici la fin de l’année prochaine. "J’espère que nous donnerons aux personnes à risques, comme nos patients atteints de cancer qui pour certains n’osent plus mettre les pieds dehors, la possibilité de bientôt avoir de nouveau des contacts sociaux, insiste Sahin. Derrière les chiffres, ce sont les destins individuels qui comptent et qui pourraient tirer profit d’un vaccin."

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