interview

Michel Detheux, CEO d'iTeos Therapeutics: "On a eu une demande qui a approché les 3 milliards de dollars"

Michel Detheux: personne n’avait vu l’effet catalyseur de la pandémie sur la biopharma. ©M. Scott Brauer

La biotech wallonne iTeos Therapeutics fait désormais partie du cercle très restreint des sociétés belges cotées sur le Nasdaq. Malgré la pandémie, elle aura réussi à lever pas moins de 350 millions de dollars sur l’année.

Huit ans après sa création, iTeos Therapeutics se frotte désormais aux investisseurs du Nasdaq. Malgré la crise du Covid, la spin-off de l'UCLouvain, spécialisée dans les traitements par immunothérapie contre le cancer, a fait son entrée à Wall Street cet été, peu après avoir procédé à une nouvelle levée de fonds record (125 millions de dollars en mars). Retour sur cette aventure peu banale avec le CEO de l'entreprise, Michel Detheux.

Comment s’est déroulée l’IPO ?

Entre le moment où on a fait la première réunion avec les banques et le moment où on a été listé sur le Nasdaq, il s’est passé exactement trois mois. Certains de mes partenaires et des investisseurs avaient des doutes au début 2020. On a quand même réussi à lever pas moins de 350 millions de dollars sur l’année. Ce qui est une performance très encourageante. Si on m’avait dit au début de la crise du Covid que je ferais l’IPO en trois mois, j’aurais eu des doutes. Certains m’avaient aussi mis en garde avec les élections américaines. Finalement, il y a eu certains effets positifs de la crise sanitaire. Personne n’avait vu l’effet catalyseur de la pandémie sur la biopharma, qui est un secteur de repli.

"Ce dont je suis très fier, c'est qu'on a réussi à combiner l’excellence scientifique en Belgique avec la puissance de feu américaine."

Comment cela s'est-il passé au niveau des fonds levés ?

On a eu une demande qui a approché les 3 milliards de dollars, alors qu’on avait annoncé une IPO de 150 millions. On a décidé finalement de faire une allocation serrée, avec des investisseurs spécialisés.  Cela positionne iTeos de manière très favorable pour développer ses activités et devenir un acteur de classe mondiale dans le domaine de l’immuno-oncologie.  

Ce dont je suis très fier, c’est que finalement, on a réussi à combiner l’excellence scientifique en Belgique (y compris l’excellence opérationnelle en matière d’essais cliniques, malgré le Covid) avec la puissance de feu américaine au niveau financements et activités autour des financements. On a pu associer le meilleur des deux mondes.  

Comment a évolué le cours de l'action ?

On a vu une stagnation du cours la première semaine, ce qui n’est pas habituel. Par après, le cours a très bien évolué et est redescendu entretemps. Aujourd’hui, on a une société qui est valorisée à 800 millions de dollars, après avoir approché le milliard. C’est très encourageant et c’est une très belle récompense pour tous les actionnaires, les partenaires, les employés… Mais cela me donne avant tout un sentiment d’humilité, car on constate, avec d’autres sociétés, que l’on peut avoir des variations de cours assez importantes que l’on ne contrôle pas.

"On a décidé de ne pas avoir beaucoup plus, pour pouvoir garder un intérêt important de la part d’investisseurs clés."

Cela veut dire que vous auriez pu lever beaucoup plus ?

En général, on ne lève pas beaucoup plus, car on reste dans une fourchette. Si on lève beaucoup plus, on doit soumettre à nouveau le dossier à la SEC (l'autorité américaine des marchés financiers). Le processus est très structuré.  On a décidé de ne pas avoir beaucoup plus, pour pouvoir garder un intérêt important de la part d’investisseurs clés, afin qu’ils continuent à acheter une fois que l’on serait listé sur le Nasdaq. Et c’est cela notamment qui a permis de voir une hausse importante du cours de l’action, qui a augmenté jusqu’à plus de 50%. La demande était importante et finalement, l’allocation était limitée car nous sommes restés dans un montant qui était celui défini dès le départ. Au final, on a levé environ 230 millions, ce qui, retranché des coûts, fait environ 210 millions net.

Quel a été le coût de l’IPO ?

Pour une IPO de ce type-là, le coût est aux alentours de 10%. Sur ce montant, il y a 7% pour les banques, qui sont répartis en fonction de chaque membre. C’est une négociation assez intense qui se fait avant de démarrer, lors de la constitution du syndicat des banques. Et puis il y a environ 3% qui vont en frais pour la SEC, le Nasdaq, les avocats, les auditeurs et les frais de publication.

"Aujourd’hui, 25% des sociétés qui ont fait une IPO subissent des poursuites dans les années qui suivent l’entrée en Bourse. Pour moi, cela change beaucoup de choses au niveau des responsabilités."

Qu’est-ce qui change pour vous et pour la société, maintenant qu'iTeos est coté ?

On évolue dans une autre ligue, avec des obligations légales qui sont très bien définies et beaucoup plus structurées. Il y a tout ce qui concerne les délits d’initiés: il faut mettre tout cela en place très rapidement. Il y a aussi un très gros exercice à faire pour amener la société là où elle doit être en matière de conformité avec la loi SOX (Sarbanes-Oxley). Et puis, il y a le reporting, qui doit être fait tous les trois mois. Tout ce qui est élément matériel, qui peut impacter le cours, doit être publié de manière très définie dans un délai de temps très court. Il y a une obligation légale pour le CEO. Aujourd’hui, 25% des sociétés qui ont fait une IPO subissent des poursuites dans les années qui suivent l’entrée en Bourse. Pour moi, cela change beaucoup de choses au niveau des responsabilités. Concernant la société, elle est dédiée à 95% à la recherche et à 5% pour l’infrastructure. Il va donc falloir avoir une infrastructure plus solide pour qu’elle puisse performer en tant que société listée sur le Nasdaq, qui doit remplir ses obligations. 

"2020 est une année exceptionnelle pour les IPO."

Que représentent les biotechs sur le Nasdaq ?

2020 est une année exceptionnelle pour les IPO. J’ai vu que cette année, les montants levés par les biotechs étaient deux fois plus importants que l’année passée. Une majorité d’entre elles ont fait un crossover avant de faire une IPO. Ce qui caractérise un financement crossover par rapport aux séries précédentes, c’est que les investisseurs choisis à ce moment-là sont des investisseurs qui vont avoir un engagement important de participer au moment de l’IPO. Un des paramètres importants de l’IPO d’iTeos, c’est que les investisseurs qui sont venus au mois de mars avaient un engagement pour financer une part très importante de l’IPO. C’est une valeur ajoutée. Il a d’ailleurs été difficile d’expliquer à l’époque à mes investisseurs historiques pourquoi il était important de faire la plus grande place possible au nouveaux investisseurs, tout en respectant les investisseurs historiques. Mais c’est ce qui est finalement le catalyseur de la réussite d’une IPO.

Comment respecter cet équilibre entre anciens et nouveaux investisseurs ?

Cela n’a pas été un parcours facile, j’ai dû l’expliquer longuement à mes investisseurs historiques. Le meilleur service que je puisse rendre finalement à ces derniers est d’avoir une IPO qui valorise au mieux iTeos et d’avoir un listing qui donne le retour sur investissement le plus important. Mais pour atteindre cela, il est important d’amener  des fonds de crossover juste avant l’IPO, afin de pouvoir augmenter la demande. Il faut essayer d’avoir des investisseurs qui construisent leur participation après l’IPO et qui vont continuer à acheter des actions de manière récurrente.

Pour une biotech belge, faut-il préférer Euronext ou le Nasdaq ?

Chaque histoire est différente et chaque CEO doit construire sa vision. La mienne, c’est de devenir un acteur de classe mondiale ancré en Wallonie. Mais pour cela, il faut avoir le même accès aux capitaux que mes compétiteurs. Tous mes compétiteurs aujourd’hui sont américains ou actifs aux USA. Dans le cas d’iTeos, je devais aller sur le marché américain pour combiner l’excellence scientifique belge avec les moyens financiers américains. Je n’ai pas vu en Europe d’IPO de biotech à 200 millions jusqu’à présent. J’ai entendu dire, mais je ne l’ai pas vérifié, que l’IPO d’iTeos était la troisième plus importante réalisée par une biotech européenne sur le Nasdaq. Je pense donc que nous avons fait le bon pari.

"Aujourd’hui, nous avons une position de cash qui nous donne des moyens financiers jusqu’en 2023."

On l’a vu avec Asit Biotech: tout peut s’écrouler avec un échec en phase 3 d'étude clinique. C’est le cauchemar du CEO d’une société cotée?

Il y a des éléments qui sont contrôlables et dans lesquels il faut investir des moyens importants: attirer les meilleurs collaborateurs, les meilleurs partenaires, diversifier le portefeuille, les options cliniques. Il existe une stratégie du risque qui permet de modérer un impact d’une donnée négative, comme Galapagos l’a fait. C’est la qualité des données qui va faire la différence entre un succès et un échec.

Et pour iTeos ? Où en êtes-vous ?

Aujourd’hui, nous avons une position de cash qui nous donne des moyens financiers jusqu’en 2023. La responsabilité d’iTeos et son équipe c’est d’être sûr que dans les trois ans, nous arriverons à générer suffisamment de données pour atteindre des points d’inflexion. Et toutes ne seront pas bonnes... Nous devons avoir un portefeuille diversifié qui sera résilient face à l’échec. Nous avons eu la chance de faire notre entrée en bourse avec deux programmes cliniques. Certains investisseurs ont été séduits plus par l’un que par l’autre, d’autres par les deux.

©M. Scott Brauer

Qu’est-ce qui différencie ces deux programmes ?

Pour le programme EOS-850 – une petite molécule –, qui est le plus avancé, la plupart des investisseurs sont convaincus que ce projet sera un «best in class». Mais ils ont encore beaucoup de questions sur le rôle essentiel que pourrait jouer ce mécanisme d’action dans la réponse immunitaire contre le cancer.

Pour le programme EOS-448 – un anticorps –, il n’y a pas de point d’interrogation sur le mécanisme d’action. Tous les acteurs aujourd’hui sont convaincus que le mécanisme Tigit est le prochain traitement de référence en immuno-oncologie, après le traitement PD1 de Merck (le Keytruda). Genentech a montré au début de cette année des résultats très positifs avec Tigit en phase 2 randomisée. Cela nous a aussi aidé pour l’IPO. Mais il y a beaucoup d’acteurs. On a aujourd’hui une dizaine de compétiteurs, ce qui n’est pas le cas pour EOS-850. On doit encore se différencier par rapport à Genentech, qui a deux ou trois ans d’avance sur nous et qui est mille fois plus grand que nous. Il est important de trouver une stratégie de développement, qui va nous permettre de nous différencier de ces géants.

"Il a été plus difficile pour moi de lever les 3 millions en 2012 que les 350 millions cette année".

Où en sont ces programmes au niveau clinique ?

Nous avons pu garder le timing prévu dans le document de l’IPO. Pour EOS-850, nous sommes en phase 2a en monothérapie pour le cancer de la prostate et nous sommes en train d’évaluer le profil de sécurité en combinaison avec le PD1, notamment pour le mélanome. Nous allons aussi commencer les combinaisons avec de la chimiothérapie pour le cancer du sein dans les semaines qui viennent. Nous comptons publier des résultats dans le deuxième trimestre de l’année prochaine.

Et pour le programme Tigit/EOS-448 ?

Nous sommes un peu moins avancés, il est en escalade de dose. Nous avons quatre centres cliniques actifs en Belgique, qui ont tenu leur calendrier malgré le Covid. Ils font un travail exceptionnel. Là aussi nous avons différentes combinaisons: avec le PD1, avec une chimio, avec notre molécule EOS 850 et avec un autre traitement de référence. Nous sommes en train de discuter avec des experts pour voir quelles indications nous pourrions choisir. Car si nous arrivons en 5e ou 6e position et que le marché est pris par les leaders, il n’y a plus d’espace pour commercialiser.

Combien d’études cliniques en cours a finalement iTeos ?

Pour l’instant, nous avons cinq. En 2021, nous aurons entre six et huit études cliniques. Des phases 1B et phase 2. Dans le meilleur des cas, on pourra commencer une phase 3, d’ici 2 ou 3 ans.

Quelle votre situation au niveau de l’emploi ?

Cette année, nous allons doubler les effectifs. Nous étions une quarantaine au début 2020 et nous devrions être aux environs de 80 à la fin de l’année, dont une majorité (65) sur le site de Gosselies. En 2021, on devrait tourner aux alentours de 90 personnes et ensuite, on verra suivant nos résultats cliniques.

Quel bilan faites-vous du secteur biotech en Wallonie au vu des dernières annonces ?

C’est une très bonne nouvelle car on est dans un cercle vertueux. Plus on aura d’acteurs, et plus on aura d'employés et d'experts qui pourront amener dans les sociétés l’expertise qu’ils auront accumulée dans leurs expériences précédentes. On va pouvoir augmenter notre visibilité au niveau international.  Il y aura aussi plus d’analystes et plus d’acteurs qui vont soutenir le développement. Ce qui fait aussi plaisir, c’est de voir que les sociétés sont maintenant capables de lever des fonds beaucoup plus importants. Il a été plus difficile pour moi de lever les 3 millions en 2012 que les 350 millions cette année. Il faut aussi rappeler que l’investissement visionnaire de la Région wallonne porte ses fruits. Il y a un vrai retour sur investissement. Il reste maintenant à mettre en place l’environnement pour faire passer une start-up de 10 ou 15 personnes en phase pré-clinique à un acteur de classe mondiale.

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