analyse

Sept mois en enfer pour Zentech

Zentech a lancé très tôt la production des tests sérologiques rapides. Trop vite aux yeux du précédents gouvernement belge. ©AFP

Après l'accord ratifié par le gouvernement De Croo dans le litige qui l'opposait à l'Etat belge, Zentech doit se relancer et revenir à ses fondamentaux.

Sept mois. Il s'est passé sept mois entre la signature du "contrat du siècle" pour Zentech avec l'État belge et l'issue de ce qui est devenu un litige à couteaux tirés avec l'ancien gouvernement. Sept mois durant lesquels la biopharma liégeoise est passée par tous les états. L'euphorie de l'approbation des tests rapides dans le cadre du Covid puis de la signature d'un contrat de fourniture à l'État belge laisse la place à du stress, de la crispation, du désespoir ou de la rage devant les atermoiements du gouvernement Wilmès. Avant le soulagement lors de la signature par le gouvernement De Croo de l'accord amiable, négocié de haute lutte quelques semaines plus tôt.

Sept mois de crise qui auraient pu conduire à la faillite de l'entreprise et après lesquels Zentech va devoir se reconstruire, se recentrer sur son core business. Nous effectuons un retour sur cette période mouvementée avec Jean-Claude Havaux, le CEO de Zentech.

Précurseur

Dès le mois de février 2020, la société pharmaceutique liégeoise Zentech met au point un test sérologique rapide pour détecter des anticorps générés face au coronavirus. A l'époque, tous les chiffres montrent l'urgence de la réaction pour contenir l'épidémie. Zentech fait partie des précurseurs mondiaux sur ce marché.

À l'aide d'une petite goutte de sang, les tests sérologiques de l'entreprise wallonne permettent de marquer la présence d'anticorps de deux types: les IgM et les IgG. "Les premiers, ce sont les commandos envoyés en première ligne pour combattre l'ennemi, les seconds ce sont les forces de maintien de la paix qui arrivent une fois que le virus est vaincu", illustre Jean-Claude Havaux. "Ils donnent donc une indication du taux de contamination, grâce au premier marqueur, qui devra être confirmé par un test PCR, et une indication du taux d'immunité grâce au second." Avec l'avantage d'être très rapide: moins de 10 minutes pour obtenir la réponse.

En avril 2020, l'Agence fédérale des médicaments et des produits de santé (AFMPS) donne son aval aux tests Zentech, validés par une étude de l'ULiège qui met en évidence les performances du matériel: une spécificité de 97,5% et une sensibilité de 100%. Ces résultats seront largement confirmés par la suite par l'UCLouvain et l'ULB, notamment.

Jean-Claude Havaux, CEO de Zentech: "Ce litige se termine par la voix de la raison. Nous rentrons dans nos frais, mais il demeure des dommages difficiles ou impossibles à chiffrer." ©AFP

Dans la foulée, l'État belge commande à la mi-avril quelque 3,65 millions de tests à mettre à disposition de destinataires désignés par l'État, selon un calendrier précis et contraignant. Zentech met tout en œuvre pour respecter les termes de ce contrat qui s'élève à 23 millions d'euros! L'entreprise lance rapidement la production d'un premier million de boîtiers réactifs.

Mais par la suite, l'État fait le mort, ne donne pas les indications nécessaires pour la livraison et n'honore donc pas les paiements. Pire, le ministre en charge de la logistique de la crise sanitaire, Philippe De Backer, veut revoir à la baisse les termes du contrat signé par sa collègue de la Santé Maggie De Block. Zentech porte l'affaire devant les tribunaux et obtient gain de cause début septembre. L'État doit exécuter son contrat sous peine d'une astreinte de 10.000 euros par jour de retard.

23
millions d'euros
C'était le montant du contrat liant Zentech à l'État belge, qui, mi-avril, lui avait commandé quelque 3,65 millions de tests. Par la suite, l'État a fait le mort.

Zentech tiendra le jugement en suspens le temps d'aboutir à une transaction amiable. L'État est prêt à verser 6,5 millions pour le dédommagement des frais engagés par Zentech pour honorer le contrat. Mais là encore, le cabinet De Backer traîne les pieds. Il faudra finalement que Zentech signifie le jugement pour faire appliquer la sanction. Et c'est finalement le ministre de la Santé actuel qui signera l'accord qui met fin à la procédure. Et débloquera les fonds le 17 novembre dernier.

Un goût amer

L'expérience laisse un goût amer à Jean-Claude Havaux. "Cela se termine par la voix de la raison. Nous rentrons dans nos frais, mais il demeure des dommages difficiles ou impossibles à chiffrer. Cette crise a été terriblement chronophage, cela nous a empêché de commercialiser ce produit sur d'autres marchés, et le procès contre l'État, même si nous le gagnons, nuit à notre réputation. En février, nous étions précurseurs, aujourd'hui nous sommes des suiveurs..." constate-t-il.

"En février, nous étions précurseurs, aujourd'hui nous sommes des suiveurs..."
Jean-Claude Havaux
CEO de Zentech

Les tests sérologiques rapides, c'est le core business de Zentech depuis plus de 10 ans, dans le domaine des maladies infantiles particulièrement. "Pour la plupart des tests classiques, de détection de la polio par exemple, il faut plusieurs jours entre la prise et le résultat. Impossible quand il s'agit de tests réalisés dans des camps de réfugiés, où ils sont très utiles et beaucoup utilisés. Avec les tests rapides, l'enfant est à côté de l'infirmière lorsque les résultats sont disponibles", commente Havaux.

Sur la base de cette compétence, l'entreprise a donc développé les tests sérologiques dans le cadre de la crise santitaire du Covid. "C'était un pari. Maintenant, compte tenu du temps perdu ces six derniers mois, nous devons nous calquer sur la sortie du vaccin pour nous positionner sur le plan comercial", analyse Havaux. Les tests sérologiques rapides permettront de déterminer a priori si le patient doit être vacciné et, a posteriori, si le vaccin démontre son efficacité en provoquant la création d'anticorps immunitaires.

Avoir raison trop tôt

A posteriori, Jean-Claude Havaux analyse les obstacles et les freins qui ont entravé ce fameux contrat avec l'État. "Je pense qu'il y a beaucoup de facteurs conjoints. Le timing certainement. Maggie De Block avait sans doute raison trop tôt en commandant nos tests. De Backer a freiné ensuite sous la pression d'experts qui n'étaient pas du même avis. Il souhaitait aussi temporiser pour avoir plus de concurrents sur ce marché."

"Beaucoup d'entreprises wallonnes ont un énorme sentiment de frustration par rapport aux décisions du précédent gouvernement dans cette crise."
Jean-Claude Havaux
CEO de Zentech

S'ajoutent à cela d'autres pressions: celle de lobbys, des laboratoires biocliniques, qui y auraient perdu une partie de leur monopole, ou des grands groupes pharma, qui avaient quelques semaines de retard sur Zentech. Et puis, puisqu'on est en Belgique, il y a des différences de mentalité entre le nord qui privilégie une approche curative et le sud plus préventif. "Beaucoup d'entreprises wallonnes ont un énorme sentiment de frustration par rapport aux décisions du précédent gouvernement dans cette crise. Le sentiment d'avoir été défavorisées même s'il n'existait pas d'équivalent au nord du pays", commente Havaux. "Mais nous avons appris à négocier avec les autorités publiques. Et compte tenu de l'implication des États dans les affaires de santé, c'est un atout énorme."

Réinsuffler une énergie positive

Dans l'immédiat, il faut rebondir, réinsufler une énergie positive dans les équipes. Zentech s'efforcera d'écouler le gros million de tests déjà produits. dans un délai très court de six mois avant qu'ils n'atteignent leur date de péremption commerciale. Mais des contacts sont en cours, en Belgique avec la médecine du travail qui les utilise couramment et à l'étranger sur des marchés parfois très lointain.

L'impact commercial est lourd. "Le retard pris est énorme alors qu'on était parmi les premiers. On était prêt à fournir deux à trois millions de tests par mois. Nous avions des accords avec des fournisseurs chinois, qui nous ont d'ailleurs bien soutenus et ont échelonné les paiements durant toute cette crise. Sans cela, et si le gouvernement ne débloquait pas les fonds au plus tôt, nous étions en situation de faillite!", affirme Havaux.

Aujourd'hui Zentech peut respirer. Malgré tout, 2020 sera performant. "Cette crise nous a appris beaucoup de choses positives aussi. Que nous pouvons compter sur une équipe résistante et résiliente, qu'il faut rester agile. 2021 sera l'année de la relance sur notre core business, les tests pour les maladies infantiles." Avec en ligne de mire une éventuelle levée de fonds pour passer à une taille supérieure. "Les entreprises wallonnes sont souvent trop petites et n'osent pas aller plus loin."

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