"Un chèque de 10 milliards, c'est difficile à refuser" (Christian Homsy)

©Anthony Dehez

Alors que l'action Celyad a perdu près de 10% la semaine dernière, Christian Homsy, CEO de Celyad, nous parle de sa société. La biotech de Mont-Saint-Guibert a fêté cette semaine ses 10 ans d’existence.

S’il y a bien une société qui incarne le dynamisme du secteur des biotechs en Belgique, c’est Celyad. La biotech brabançonne a délaissé ses développements en cardiologie pour se recentrer sur l’immuno-oncologie. Son CEO, Christian Homsy, revient sur une semaine riche en événements, qui a été marquée par le rachat d’Ablynx par Sanofi, quelques autres annonces dans le secteur et beaucoup de rumeurs sur les marchés…

À quoi attribuez-vous la forte volatilité en Bourse des biotechs?
Je ne sais pas. Je peux commenter pour nous. La volatilité, on doit vivre avec ou pas. J’ai pris le parti, l’option, de ne pas regarder le cours, autant à la hausse qu’à la baisse. Comme cela, je dors plus tranquille. Mais la volatilité en gros, c’est signe de nervosité. Soit les attentes ont été mises à un tel niveau que les gens vont prendre la moindre occasion – négative ou positive – pour rentrer ou sortir dans le cours. Soit c’est le reflet d’une base actionnariale qui est plutôt de spéculation plutôt qu’une base de valeur. Dans le sens de création de valeur, car je ne mets pas de notion de valeur absolue dans l’histoire.

Mon rôle, c’est de m’assurer qu’on bascule de plus en plus vers des investisseurs long terme, qui investissent sur les fondamentaux de la science. Qui comprennent que pour une entreprise qui développe des choses aussi innovatives que les nôtres, le chemin n’est pas un long fleuve tranquille. Qu’il y a des difficultés, qu’il faut les contourner. Donc, investissez sur le long terme sur la valeur de la technologie.

Et après, on ajoute, on diminue son portefeuille, on prend des décisions en fonction des avancées réelles et pas de rumeurs. C’est comme cela que je gère mes investissements en biotechnologies. Et je pense que c’est plus prudent.

Quel est votre regard sur la Belgique et les biotechs après le récent rachat d’Ablynx?
Je pense qu’on a la chance d’avoir en Belgique un réseau d’investisseurs privés qui sont encouragés à investir dans les biotechnologies. Et ce sont moins des boursicoteurs – je dis cela sans jugement de valeur – que des investisseurs sur les fondamentaux. C’est très important. Maintenant, il faut faire attention aux taxes sur les plus-values. Investir chez Proximus et chez bpost, ce n’est pas la même chose que d’investir dans une boîte comme la nôtre.

C’est-à-dire?

Investir dans une entreprise où vous avez parfois beaucoup plus de chance de perdre l’argent que vous avez mis. Il faut faire attention. Il ne faut pas que cela aille uniquement dans un sens et puis que dans l’autre sens, on ne fasse pas attention. On a un diamant brut et il faut éviter de l’abîmer. Maintenant, il faut le tailler, c’est notre rôle. Mais il faut éviter de faire des bêtises.

Et les incertitudes qui entourent le rachat d’une société belge par des étrangers. Faut-il s’en inquiéter? L’histoire montre que pour la pharma, ces rachats ont souvent été bénéfiques. Existe-t-il une exception pharma?
Oui, il y a une exception pharma. C’est assez simple en fait. La majorité de la valeur, quand vous achetez une entreprise de biopharmaceutique, c’est dans le know-how. Vous pouvez acheter un produit et partir demain avec. Mais la génération deux, qui va la faire? Qui la connait mieux que les gens qui sont ici pour la faire? Là, je pense qu’il y a vraiment quelque chose avec lequel on peut ancrer une présence importante en Belgique.

Mais le rêve de certaines sociétés et des responsables politiques n’est-il pas que tout cela se développe en Belgique?
C’est le rêve non seulement des politiques, mais aussi celui des managements, de créer des nouvelles Actelion ou Genmab… Des sociétés qui sont devenues des entreprises de plusieurs dizaines de milliards et qui génèrent des milliers d’emplois. Tous, nous voulons faire cela. La difficulté, c’est que lorsque vous arrivez à la fin, surtout dans des technologies comme les nôtres – contre le cancer –, et que vous arrivez au bout de votre développement, quand on vous met un chèque de 10 milliards sur la table, cela devient très difficile de dire non.

En tant que manager, a-t-on le choix quand on vous offre 10 milliards?

Ce n’est pas nous qui en profitons le plus. Ce sont nos actionnaires. C’est eux qui, en fin de compte, prennent la décision. Je ne demanderais rien de mieux que de créer un nouveau GSK. Et je pense que cela n’est pas infaisable, que ce soit nous ou d’autres. Nous avons tous des plateformes qui sont d’une innovation extraordinaire, avec un potentiel gigantesque. Mais les sociétés qui viennent nous racheter ont tellement de moyens… Par ailleurs, ces sociétés pharmas savent faire quelque chose que nous ne savons pas faire, qui est la commercialisation. Il y a des exemples d’entreprises qui ont essayé de se lancer dans la commercialisation, qui n’ont pas réussi et qui ont détruit énormément de valeur dans le processus. Il faut avoir l’humilité de reconnaître jusqu’où on peut aller nous-mêmes sans s’appuyer sur d’autres.

C’est donc systématiquement la voie?

Il y a des solutions intermédiaires. On peut continuer à faire de la recherche et vendre une partie du portefeuille, continuer à recréer une nouvelle génération… Il y a plusieurs modèles.

Et quel est celui que vous privilégiez?
Le dernier. Parce que j’ai l’arrogance de savoir que je connais mes limites et que je sais que l’ambition de commercialiser nous-mêmes un produit est un peu illusoire dans ce monde-là… J’aimerais bien que l’on amène le produit jusqu’en phase II ou en début de commercialisation, que quelqu’un le rachète. On a six autres produits en développement aussi ici. Continuer à faire de la recherche et à développer, c’est cela qui me plaît. Amener des solutions à des patients qui, autrement n’en ont pas d’autres. Parce qu’en fin de compte, c’est pour cela qu’on est là: traiter des gens. Je suis médecin et après tout, c’est cela qui est le plus important pour moi.

Vous ne redoutez pas que les futurs traitements en immuno-oncologie débouchent sur des traitements hors de prix?
Concernant les deux premiers traitements contre le cancer avec cellules CAR-T (c’est-à-dire des cellules qui utilisent les défenses immunitaires naturelles du patient pour détruire les cellules cancéreuses, NDLR) de Novartis et Kite (racheté par Gilead), l’un est autour de 470.000 dollars et l’autre à 350.000. Ce sont des traitements extrêmement chers. Les systèmes de soin de santé ne pourront pas supporter cela tout le temps. Nous en sommes parfaitement conscients. Mais nous ne voulons pas dévaloriser le traitement, xla perception, en disant que l’on va offrir un prix plus bas s’il fonctionne aussi bien. Cela n’a pas de sens. Pas contre, trouver des solutions de remboursement et de paiement, c’est notre rôle. Comment va-t-on faire pour que ce produit soit accessible à tout le monde? C’est cela le point. Il y a différents mécanismes. On peut parler de traitement étagé du patient ou de paiement étagé….

Mais c’est un peu prématuré pour l’instant, il y a encore tous les investissements en recherche à faire, et faire en sorte que les gens qui ont financé cette recherche à risque reçoivent leur dividende…

Quel message avez-vous fait passer cette semaine lors de la cérémonie pour les dix ans d’existence de la société?
Il était un peu double. Je leur ai dit: nous avons quelque chose d’extraordinaire que l’on va développer en 2018 et on a énormément confiance.

Mais mettez vos attentes là ou elles doivent être. Comprenez que pour les entreprises de biotechnologie, le quotidien est d’affronter de nouvelles difficultés, de s’adapter, d’être agiles, de trouver des solutions. Sachez cela en investissant. Et je pense que le message a été bien reçu. Parce que beaucoup d’investisseurs sont rentrés de façon opportuniste dans le cours et sont devenus des investisseurs long terme.

"Le C-Cure n'aurait pas été un succès commercial"

Le communiqué de cette semaine et son interprétation par la presse ont suscité quelques remous... Un petit mot d'explication?

Le sujet du communiqué de jeudi était de faire un point sur notre développement clinique et nos options stratégiques. Le sujet principal n'était évidemment pas l'abandon du C-Cure. On sait depuis un an que l'on ne fait plus de cardiologie. Il faut regarder les choses positives. L'entreprise a développé en un an un produit qui venait de zéro et qui a montré pour une première fois des résultats cliniques probants. Donc, pour la première fois, on a traité un patient qui a eu une leucémie extrêmement grave, une LMA (leucémie myéloïde aiguë, NDLR) et qui maintenant, plus de 6 mois après le traitement, n'a plus de cellules cancéreuses dans le sang. Toute sa moelle a récupéré et il vit très bien. C'est une première mondiale, personne n'a fait ça - dans ce type de leucémie -; personne n'a fait ça avant nous. Mais ce n'est qu'un patient, donc on n'est pas en train de pousser des cris de victoire, de dire qu'on arrive sur le marché. À partir de cela, nous informons le marché, nos interlocuteurs, de notre plan de développement. On explique comment on va passer d'une étude en cours aujourd'hui à neuf études au cours de cette année. On va passer de 15 patients traités l'année passée à 90 patients en 2018! On signale aussi qu'on a amélioré notre processus de fabrication. Tout cela est quand même une belle image... Et puis à la fin, par essai de transparence, on signale que l'on a rendu les droits de la cardiologie à la Région wallonne, pour éviter de payer les remboursements d'avances récupérables.

Vous avez quand même annoncé le classement du programme C-Cure, alors que jusqu'ici, le discours était que vous recherchiez encore un partenaire...

C'est exact. J'ai presque envie de dire 'heureusement que l'on a arrêté'. J'irai même jusque-là. Pourquoi?

Parce que, entre le moment où nous avons terminé notre étude et aujourd'hui, il y a une nouvelle molécule qui est arrivée sur le marché, l'Entresto de Novartis. Et cette molécule-là apporte des améliorations de la survie des patients à peu près équivalentes à celles que nous apportions. Et c'est un comprimé qui coûte 5.000 euros par an. Nous aurions notre étude, aurions construit une usine, mis en place une force de vente pour un médicament qui coûte plusieurs dizaines de milliers d'euros... Et on se serait retrouvé en compétition avec un médicament qui donne les mêmes résultats à 5.000 euros! Scientifiquement, nous avions la satisfaction que le produit fonctionnait chez une grande majorité de patients. Mais cela n'aurait pas été un succès commercial. Nous aurions été beaucoup plus cher, avec un traitement plus invasif. Quelque part, la providence a fait que l'étude ne nous a pas permis d'aller à l'enregistrement. Parce que nous aurions été dans une situation beaucoup plus difficile.

Pouvez-vous donner une estimation de ce que la cardiologie vous a coûté?

Non, c'est difficile à évaluer parce que c'est tellement imbriqué dans d'autres choses qu'il serait hasardeux de donner ce chiffre. Ce que je peux dire, c'est que la DG06 (Région wallonne, NDLR) nous a fait des avances confortables dans ce programme - plus de 20 millions d'euros - et le fait que nous ne poursuivions pas l'exploitation fait que nous ne devons pas rembourser ce montant. Donc, pour l'entreprise, c'est plutôt une bonne nouvelle.

Quelle est la suite des événements pour Celyad?

Jusqu'à octobre de l'année passée, nous avions de très bons résultats chez l'animal avec le produit que nous testons, le CYAD-01, mais nous n'avions pas encore de résultats chez l'homme. Nous avons eu ces résultats. Chez 6 des 10 patients traités, Celyad a observé des signes d'activité clinique allant d'une stabilisation de la maladie à une réponse complète. Ce n'est pas rien. Ensuite, quand vous savez que vous avez un produit qui fonctionne, le deuxième élément, c'est comment vous administrez ce produit. En combinaison avec quoi, à quelle dose, quelle fréquence... C'est tout l'objet du développement 2018. Ce sont neuf études en tout - 4 dans la LMA et 5 dans le colorectal - qui vont tester ces différents paramètres et combinaisons, pour savoir où on va trouver le meilleur rapport risque-bénéfice. Je suis certain qu'on aura des résultats meilleurs, mais on va aussi augmenter potentiellement la toxicité. Une fois que l'on a choisi la meilleure combinaison, on va dans une étude de phase 2. Ce sont des phases d'enregistrement avec 100, 150 patients. Cette étude d'enregistrement se fera probablement en leucémie myéloïde aiguë. Une fois qu'on aura cela ancré et conforté, le reste va suivre. Parce que si cela marche dans un cancer, cela devrait marcher pour d'autres, même si on doit différencier cancers hématologiques et solides.

Vous confirmez vos prévisions de liquidité?

Nos liquidités nous permettent de poursuivre jusqu'à la première moitié de 2019. Nous allons lever de l'argent. C'est évident. Il reste à trouver la bonne combinaison. Il y a deux critères principaux. Un: faire rentrer des investisseurs qui sont ce que nous appelons des faiseurs d'opinion dans le domaine de l'immuno-oncologie. Pourquoi? Parce que cela va nous mettre sur la carte des fonds américains, des médias. Et parce qu'ils nous apportent de la valeur ajoutée dans leur processus stratégique de décision. Le deuxième critère, c'est d'éviter que nos investisseurs actuels soient dilués de façon exagérée avant la création dans les douze mois de points d'inflexion de valeur importante. Parce qu'avec le programme de 2018, nous devrions au courant de cette année avoir une valorisation de l'entreprise - je ne parle pas de cours d'action cela n'est pas mon rôle - qui se modifie de façon substantielle. Mais si vous le faites et que vous n'avez que trois mois de cash devant vous, vous serez puni d'une façon pas du tout appropriée... Donc, c'est important de lever de l'argent maintenant. Mais pas trop cependant. Il faut faire rentrer de la valeur monétaire mais aussi intellectuelle et sécuriser notre trésorerie sur au moins douze mois supplémentaires.

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