Un laboratoire belge pour mener une vaste étude épidémiologique à Turin

C’est dans un hall de l’entreprise Altec, dans la banlieue de Turin, que l’unité mobile de B-Life mène une campagne de tests sérologiques pour étudier la propagation du coronavirus.

B-Life, développé par l'UCLouvain, mène une grande étude auprès des primo-intervenants dans la crise qui a touché l'Italie. Avec les tests sérologiques de Zentech comme premier outil.

Dans un grand hall de l’entreprise Altec, le centre spatial italien dans la banlieue de Turin, un décor martien occupe la plus grande part de l’espace. Mais ce n’est pas ce décor de science-fiction qui attire du monde ici. Derrière une série de tables et quelques chaises disposées à distance respectable et réglementaire, deux tentes militaires et un container abritent un laboratoire mobile d’analyse épidémiologique.

C'est là que l’unité mobile de B-Life (pour Biological Light Fieldable laboratory for Emergency) développée par l’UCLouvain et le professeur Jean-Luc Gala a installé ses quartiers. À la demande du gouvernement italien. Les scientifiques belges mènent durant quatre mois une large campagne de tests sérologiques pour étudier la propagation du coronavirus dans la population. Avec comme échantillon prioritaire, les primo-intervenants, les carabinieri, les pompiers, les ambulanciers, le personnel médical, mais aussi les cohortes de volontaires qui les ont aidés dans leur travail durant ces trois mois de crise sanitaire.

Tests de fin de crise

Roberto est un ancien de la gendarmerie. À 64 ans et 45 ans de métier, il a fini son service actif, mais reste volontaire au sein d’une association pour venir en aide aux malades comme beaucoup d’autres Italiens. "Cela fait trois mois que je ne dors plus aux côtés de ma femme, pour éviter tout risque de contamination." Tout comme Roberto, Maria-Francesca, a hâte de faire le test depuis que sa fille a présenté des symptômes. "C’est important pour moi, mais surtout pour mes proches. Et plus encore pour que je puisse reprendre mon activité de volontaire", affirme-t-elle.

"L'étude permet de mesurer le taux réel de pénétration du virus dans la population. En Belgique, dans l’état actuel de la gestion de la crise, on en a absolument aucune idée!"
Jean-Luc Gala
Epidémiologiste à l'UCL

"Les tests sérologiques permettent de déterminer si une personne a contracté la maladie ou non en marquant la présence d’anticorps spécifiques dans son sang", commente Jean-Luc Gala, épidémiologiste de l’UCLouvain et "patron" du B-Life. "Ce genre de tests n’est pas utile en début d’épidémie, mais a toute son utilité en fin de crise. Pour rassurer les gens d’abord. Mais surtout pour mesurer le taux réel de pénétration du virus et de voir quels sont les cas encore sensibles", précise Gala. "En Belgique, dans l’état actuel de la gestion de la crise, on n’en a absolument aucune idée!"

C’est dans un hall de l’entreprise Altec, dans la banlieue de Turin, que l’unité mobile de B-Life mène une campagne de tests sérologiques pour étudier la propagation du coronavirus.

Connu pour son franc-parler, le professeur lance un pavé dans la mare gouvernementale. "Faute d’accord réel tant au sein du CNS que de l’AFMPS sur l’utilisation des tests sérologiques", euphémise-t-il. On se souvient, dans le poto-poto belgo-belge, de la polémique déclenchée par le ministre De Backer, en charge de la logistique des masques et des tests dans le cadre de la crise sanitaire en Belgique lorsqu’il qualifia les tests sérologiques de "brol chinois"…

Zentech en première ligne

Le piquant de la mission du B-Life en Italie est que le laboratoire mobile belge utilise en première ligne les tests sérologiques de la société liégeoise Zentech. La Belgique en a commandé plus de trois millions après de nombreux atermoiements, mais à ce jour aucun bon de commande et prépaiement n’est parvenu à l’entreprise qui a pourtant produit une première tranche d’un million de tests. Le Vif et Knack révélaient ce mercredi de possibles conflits d’intérêts dans le chef d’un dirigeant de l’agence belge pour les médicaments. Hugues Malonne, le directeur de l’AFMPS aurait privilégié une firme… italienne tout en écartant de facto Zentech.

"L’avantage d’une mission de dépistage à grande échelle comme celle-ci, c’est de valider sur le terrain les résultats obtenus en laboratoire pour nos produits."
Jean-Claude Havaux
CEO de Zentech

Pour le professeur Gala, les tests de Zentech ne font pourtant pas discussion. "C’est toujours plus facile de travailler avec des gens que l’on connaît et qui sont prêts à répondre et à s’adapter à nos besoins spécifiques ", commente Gala, qui utilise par ailleurs d’autres tests pour confirmer les résultats obtenus.

Peaufiner le modèle

"L’avantage d’une mission de dépistage à grande échelle comme celle-ci, c’est de valider sur le terrain les résultats obtenus en laboratoire pour nos produits", précise Jean-Claude Havaux, CEO de Zentech. "Cela nous permettra aussi de confronter les résultats et d’améliorer encore la portabilité de notre processus", note encore Havaux.

Financé par l’Agence spatiale européenne (ESA) à hauteur d’un million d’euros, B-Life peaufine aussi son modèle dans le cadre de cette mission. "Première conclusion, on voit que l’outil fonctionne bien. Nous avons pu faire en temps réel les adaptations nécessaires dans le système qui gère la base de données. Un système pour lequel le B-Life est pilote pour l’OMS", signale Gala.

"L’Agence n’a pas vocation à faire de l’humanitaire. Mais c’est une manière de valoriser nos compétences au profit des population de nos bailleurs de fonds."
Arnaud Runge
Ingénieur biomedical pour l’ESA

Mais les conditions de ce hall en pleine ville ne sont évidemment pas les mêmes qu’en pleine brousse, la vocation première du B-Life. C’est là qu’intervient l’ESA. Pour la gestion des données, le laboratoire mobile a besoin de moyens de télécommunication très efficaces. Pour entrer en communication avec des spécialistes par exemple ou pour établir des cartes très précises des foyers d’infection. En pleine forêt amazonienne, cette cartographie sera dressée via les images satellitaires et les données de géolocalisation fournies par l’ESA. "L’Agence n’a pas vocation à faire de l’humanitaire. Mais c’est une manière de valoriser nos compétences dans une forme de retour sur investissements au profit des populations de nos bailleurs de fonds", faire remarquer Arnaud Runge, ingénieur biomédical pour l’ESA.

Après 10 minutes d’attente, Roberto et Maria-Francesca repartent l’esprit tranquille, ils sont négatifs tous les deux. Jean-Luc Gala et ses équipes s’en étonnent à chaque fois: "Il vaut mieux avoir des anticorps IGg qui montrent que l’on a vaincu la maladie. Au moins on sait que l’on a moins de risque de la recontracter dans sa forme actuelle", constate Gala.

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