analyse

Un vent d'outre-Atlantique souffle sur les biotechs wallonnes

Diagenode, à Liège, est la dernière pépite wallonne en date à être passée sous pavillon américain. ©Valentin Bianchi / Hans Lucas

En un an, plusieurs sociétés wallonnes de pointe dans le domaine des thérapies géniques et cellulaires sont passées entre des mains américaines. Faut-il s'en inquiéter ou s'en féliciter?

Des emplettes pour plus d’un milliard d'euros: en un an, trois groupes américains (Catalent Pharma, Thermo Fisher Scientific et Hologic) ainsi qu'une entreprise canadienne (Nexelis) ont déboursé 1.174 millions d’euros – plus une transaction au montant non communiqué – pour reprendre cinq entreprises wallonnes (MaSTherCell, Delphi Genetics, ImmunXperts, Henogen et Diagenode) ainsi qu’une filiale (celle de Bone Therapeutics) dans le secteur des sciences du vivant. Comment faut-il interpréter cette vague de rachat inédite dans l’histoire des sciences du vivant dans le sud du pays? Doit-on s'inquiéter de voir tous ces fleurons wallons passer sous pavillon étranger?

Pour répondre à ces questions, il faut d'abord rappeler que cette succession d'opérations s'inscrit dans une tendance de fond, à savoir la formidable expansion des thérapies cellulaires et géniques, domaine dans lequel se situent la plupart des sociétés passées sous pavillon américain.

Une révolution

Ces nouvelles approches thérapeutiques sont en train de révolutionner la médecine, comme on a pu le constater avec la mise au point, en un temps record, de vaccins contre le Covid-19 basés sur les technologies de l'ARN messager et des vecteurs viraux. Des thérapies qui ont également un potentiel énorme pour le traitement d'autres types de maladies, comme les maladies orphelines et les cancers.

"Le meilleur est encore à venir en thérapie génique et cellulaire. Mais il va falloir produire beaucoup, et à des prix abordables".
Sylvie Ponchaut
Managing Director de Biowin

"Il y a énormément de produits de thérapies géniques et cellulaires en développement clinique dans le monde, un bon millier de projets, mais qui sont surtout dans les premières phases. Seuls 150 sont en phase 3 et juste quelques produits sont arrivés sur le marché", analyse Sylvie Ponchaut, la patronne du pôle de compétitivité wallon Biowin. "Le meilleur est donc encore à venir. Mais il va falloir produire beaucoup, et à des prix abordables. Il faut donc s'organiser, se structurer, consolider... Catalent avait déjà entamé cette consolidation depuis 2019. Ils veulent disposer à la fois de capacités de production variées et d'une expertise. En Wallonie, nous étions particulièrement bien placés dans ce domaine, avec plusieurs CDMO. Voilà pourquoi nous nous sommes retrouvés au coeur de ces acquisitions", poursuit Sylvie Ponchaut. Les CDMO sont des sociétés pharmaceutiques qui développent et fabriquent du matériel à façon pour d'autres entreprises.

Les Américains ont beaucoup de cash

"Les Américains viennent acheter une expertise et une technologie qu’ils n’ont pas ou dont ils ne disposent pas au même niveau en Europe. Je trouve cela plutôt rassurant. Leur croissance hors des USA est devenue aussi importante que leur croissance aux États-Unis", souligne de son côté Marc Foidart, COO de l'invest liégeois Noshaq et manager du fonds Epimède. "Il y a en plus un contexte financier qui est favorable à leur politique de croissance: ils ont beaucoup de cash, notamment à cause des effets Covid. Si on regarde les capitalisations boursières de ces groupes, elles ont  très fortement augmenté depuis 3 ou 4 ans.  Ce qui explique aussi parfois les prix élevés qui sont offerts", analyse Marc Foidart.

"C'est une forme de reconnaissance du leadership technologique des sociétés wallonnes".
Frédéric Druck
Administrateur délégué d'essenscia wallonie

Administrateur délégué d'essenscia wallonie (la fédération sectorielle de la chimie et de la pharmacie), Frédéric Druck voit lui aussi dans la série récente de consolidations d'actifs biotech basés en Wallonie par des groupes américains "plutôt une bonne nouvelle pour le secteur et la région. C'est d'abord une forme de reconnaissance de leur leadership technologique. C'est aussi une montée d'échelle pour ces PME qui rejoignent des groupes de taille mondiale. C'est enfin l'ancrage à long terme de ces entreprises à caractère régional, qui deviennent des pôles de développement européens pour ces entreprises américaines. Les PME du secteur doivent grandir en s’internationalisant", fait-il valoir. Une vision que partage Florence Bosco, la CEO de BioPark Dev, la coupole qui gère le BioPark, le pôle carolo des sciences du vivant. "Il faut s’en réjouir car il s’agit de rachats de sociétés de services dans le but d’acquérir une capacité supérieur et un savoir-faire complémentaires. Les quatre acquisitions qui ont eu lieu sur les 12 derniers mois dans l’écosystème du BioPark s’accompagnent de plans d’investissement locaux significatifs".

Après MaSTherCell et une filiale de Bone Therapeutics, c'est Delphi Genetics qui a rejoint le groupe Catalent.

Une expertise particulière

Tout cela n'efface pas nécessairement les craintes à propos des risques de délocalisation ou de dépendance par rapport à des centres de décision situés de l'autre côté de l'Atlantique. "Mais à court terme, c’est plus une opportunité qu’un risque. On n’est pas dans le monde de la sidérurgie d’il y a 25 ans, quand Arcelor avait racheté Cockerill pour avoir accès aux constructeurs autos allemands" rétorque Marc Foidart.

Tous nos interlocuteurs en conviennent: la pharmacie et la biotechnologie, ce n'est pas l'acier ou l'automobile, surtout quand on parle de biothérapies. Il s'agit de procédés de fabrication hautement complexes, qui demandent une expertise particulière. "Il n'est pas si facile de délocaliser", note Sylvie Ponchaut, qui ajoute qu'il y a une deuxième garantie qui sert d'ancrage: la main d'oeuvre belge. Même si celle-ci devient plus difficile à trouver avec la croissance du secteur, les universités du pays forment d'excellents scientifiques, auxquels il faut ajouter, de plus en plus, des techniciens spécialisés.

"Il y a des freins à la délocalisation quand on arrive à la phase de production, qui sont propres au secteur".
Marc Foidart
COO de Noshaq

De plus, explique encore Marc Foidart, "lorsqu’on termine une phase 3 d'étude clinique, les agences réglementaires agréent non seulement un produit, mais elles le font en lien avec son site de production, qui est lui-même audité. On ne peut pas déménager une usine  de production d’un médicament innovant sans refaire des tests très coûteux pour agréer une nouvelle usine. Il y a des freins à la délocalisation quand on arrive à la phase de production, qui sont propres au secteur". C'est bien ce qui sous-tend les stratégies de Noshaq et de Sambrinvest, qui avec les sites du Legiapark et d'Accessia Pharma à liège et du BioPark à Gosselies, ont créé l'environnement pour accompagner l’industrialisation des biotechs en Wallonie et y faire émerger ces précieuses CDMO.

Conserver la recherche et l'innovation

L'histoire des sciences du vivant ces deux dernières décennies en Wallonie semble donner raison à nos spécialistes. Les exemples de GSK, un groupe britannique, et d'Eurogentec, racheté par le Japonais Kaneka il y a quinze ans, démontrent qu'une des clés de la poursuite du développement au sein d'une grande entité, c'est de conserver la recherche et l’innovation en local. Et même lorsque la maison mère décide finalement de se détourner d'une acquisition, cela ne débouche pas nécessairement sur une catastrophe: les actifs de la PME carolo Ogeda, rachetée par un autre Japonais, Astellas, ont fini par bénéficier à une jeune biotech, Epics Therapeutics.

Henogen à Seneffe. Les deux sites de Novasep ont été cédés à Thermo Fisher pour 725 millions d’euros.

Personne ne détient néanmoins de boule de cristal. Car les technologies développées en Wallonie vont finir par se répandre et il ne faudrait pas perdre notre avance. "Mais ce ne sera pas le cas, pronostique Marc Foidart. "On voit déjà arriver les mouvements suivants des thérapies cellulaires et géniques, avec les exosomes. On voit aussi comment les acteurs industriels de ces thérapies veulent produire de façon plus locale, en se rapprochant des hôpitaux".

Doper la taille des fonds

Afin de favoriser l'émergence de champions européens, une réflexion est par ailleurs en cours en cours pour doper la taille des fonds d'investissement, l'Europe, contrairement aux Américains et aux Chinois, ne disposant pas d'instruments dotés de capacité d'investissement de un à deux milliards au moins. Une initiative européenne, le Venture Centre of Excellence, a été lancée en ce sens par Fonds européen d’investissement et l’Institut Européen d’Innovation et de Technologie en santé (EIT Health).

Par ailleurs, ajoute encore Sylvie Ponchaut, la Wallonie doit continuer à rester attractive: "les processus d'octroi des aides trop lents et trop rigides. Il faut plus de temps pour obtenir des financements publics que pour développer un vaccin. Dans les meilleures régions du monde, cela prend de 2 à 3 mois, chez nous un an, voire plus. Le décret recherche datant de 2008 doit lui aussi être adapté, afin de rendre les hôpitaux, notamment universitaires, éligibles à toutes les aides, ce qui n'est pas possible aujourd'hui" conclut-elle.

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