Univercells, un an après les millions de la Fondation Gates

©Anthony Dehez

Il y a un an, la petite biotech carolo recevait un don de 12 millions de dollars de la Fondation Gates pour le développement de technologies pour un vaccin bon marché contre la polio. Retour sur une aventure hors du commun, qui a vu une start-up wallonne persuader le milliardaire philanthrope.

C’était il y a tout juste un an. Une petite société carolo de biotechnologie inconnue du grand public était propulsée sur le devant de la scène en annonçant avoir décroché un important financement – 12 millions de dollars – de la Fondation Bill & Melinda Gates. L’objet de ce don? Soutenir des technologies de rupture permettant de produire des vaccins contre la polio à moins de 0,15 dollar la dose. En d’autres termes, diviser au moins par dix le prix de ce type de vaccin, qui reste très onéreux pour les pays où la maladie est encore présente.

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Ces vingt dernières années, des avancées spectaculaires ont certes été réalisées vers l’éradication de la polio, qui ne subsiste plus qu’au Pakistan et en Afghanistan. Mais la maladie pourrait faire sa réapparition si les efforts ne sont pas poursuivis. Or le coût des campagnes de vaccination, de l’ordre d’un milliard de dollars par an à l’échelle mondiale, ne peut pas être viable à long terme. Un problème qui a retenu l’attention du milliardaire philanthrope et de sa femme, qui ont décidé de consacrer 95% de leur fortune, via leur fondation, à la lutte contre les maladies infectieuses et l’analphabétisme dans les pays du sud.

"Travailler avec la Fondation Gates a fondamentalement changé notre image."
José Castillo
cto

Si Univercells a été choisie, c’est grâce à une plateforme de production, de la taille d’une armoire, qui doit servir d’unité décentralisée pour couvrir un marché local avec des millions de doses de vaccins antipolio à prix écrasé. Une mini-usine révolutionnaire basée sur des technologies avancées de production virale inventées par Univercells. Un équipement qui ne nécessite qu’une quinzaine de millions d’euros d’investissement pour pouvoir fabriquer jusqu’à 40 millions de doses par an, alors qu’une unité de production classique nécessite jusqu’à 250 millions d’euros. Univercells ne s’est pas lancée seule dans l’aventure. Elle s’est associée avec les sociétés néerlandaise Batavia Biosciences, spécialisée dans le développement de vaccins, et canadienne Natrix Separations, qui produit des technologies pour la purification virale. La société carolo est le concepteur de la "micro facility" et l’intégrateur de toutes les étapes unitaires de fabrication du vaccin.

©Olivier Polet

Mais il ne suffit pas d’envoyer quelques mails, aussi séduisant soit le projet proposé, pour que la Fondation Bill & Melinda Gates délie les cordons de la bourse. Du moins dans cette ampleur. "Ils ne donnent pas comme cela. Il faut être connu, avoir des résultats", confirme José Castillo, responsable du développement technologique (CTO) d’Univercells. Et habituellement, la Fondation finance plutôt des produits biologiques, pas du développement d’équipements technologiques.

Jusqu’alors, il fallait s’appeler Merck, Takeda ou un certain GSK pour des dons de plus de 10 millions d’euros. Le géant britannique installé à Wavre, premier employeur privé en Wallonie, a lui aussi reçu ces dernières années d’importants fonds de la Fondation pour le développement de son vaccin contre la malaria.

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Un impact sociétal

Comment donc une petite boîte de Gosselies sortie de nulle part a-t-elle réussi à se faire retenir parmi les 155 projets en lice? L’histoire commence avant même la création d’Univercells, qui a vu le jour en 2013. Deux ou trois ans auparavant, Hugues Bultot, actuel PDG, et José Castillo arpentent le monde pour trouver de l’aide pour redresser leur société Artelis (aujourd’hui cédée) qui traverse alors une passe difficile. En Inde, le patron d’un grand groupe pharma fait affaire avec eux, tout en attirant leur attention sur les possibilités offertes par la Fondation Gates.

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Rapidement après la mise sur pied d’Univercells, les deux hommes repensent donc à l’instrument créé par le célèbre ex-patron de Microsoft et son épouse. "Nous avons ouvert des discussions avec l’OMS, la Fondation Gates, la Wellcome Trust, ainsi qu’avec une série de fonds d’investissement, les Impacts funds, qui mettent l’impact sociétal au-dessus du rendement, se souvient José Castillo. Notre ADN, c’est toujours partir des problèmes. Essayer de comprendre là où il y a difficultés, examiner comment on peut passer ces barrières. C’est sur ce principe-là que l’on a fondé Univercells."

Une philosophie qui rejoint celle de la Fondation Bill & Melinda Gates, qui lance des appels à projet dans le cadre de ses "Grand Challenges", des initiatives favorisant l’innovation en vue de résoudre les problèmes majeurs liés à la santé et au développement. "C’est le seul organisme que je connaisse – il y en a sans doute d’autres dont la motivation est de dépenser tout l’argent du fondateur, de manière qu’il y ait un impact sur la santé. C’est cela leur raison sociale. C’est quand même extraordinaire. Nous nous inscrivons dans cette ligne-là", poursuit José Castillo.

"Il y a même eu un arrêt total momentané du dossier six semaines avant la présentation."
Hugues Bultot
pdg

Les premiers contacts avec la Fondation se font notamment via les conseillers du comité stratégique d’Univercells, composé d’anciens directeurs de la R&D de l’industrie pharma, dont Barry Buckland, un ancien de chez Merck toujours actif au MIT et à l’University College of London. "C’est lui qui nous a permis de rentrer dans la sphère Gates, pour pouvoir expliquer ce que l’on veut faire", précise de son côté Hugues Bultot.

"Il y a eu ensuite un processus d’un an et demi pour qu’on nous dise que ce qu’on proposait avait du sens et qu’on nous invite à déposer un projet", souligne encore le CTO. Le "Grand Challenge" en question était: expliquez comment faire pour qu’une dose d’un vaccin contre la polio soit produite à 15 centimes. "On a alors constitué un consortium et nous avons rédigé un document de trois pages expliquant comment on voulait amener une solution."

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Mais la course d’obstacle ne fait en réalité que commencer. Car la Fondation a reçu près de 155 projets. En novembre 2015, Hugues Bultot et José Castillo apprennent qu’ils sont sélectionnés parmi ceux à qui les Américains demandent un projet complet de trente pages. Une vingtaine de candidats restent encore en piste à ce stade. C’est alors qu’intervient la "Belgian connection". Pour se forger un avis, la Fondation a en effet envoyé des dossiers résumés à des connaisseurs. Parmi ceux-ci, des hommes issus du sérail GSK, avec qui la Fondation collabore de façon heureuse depuis des années: Jean Stéphenne, Michel De Wilde, Jean-Paul Prieels… Des personnalités qui vont elles aussi rendre des avis positifs.

En janvier 2016, Univercells est invitée, aux côtés de quatre autres postulants, pour faire une présentation et une défense orale d’une journée au siège de Seattle. "Entre le premier contact et ce jour-là, il y a eu mille courriels entre nous, nos partenaires et la Fondation Gates, note José Castillo. Nous avons eu énormément de discussions téléphoniques, de présentations; le projet a été fondamentalement remis en question, pour que de leur côté, ils puissent s’assurer de la pertinence. Mais je dis cela avec beaucoup de gratitude, car ils y ont vraiment consacré du temps et de l’énergie. Ce n’étaient pas des exigences esthétiques, mais des demandes d’explication sur le fond, la méthode… Le 16 mars 2016, nous avons fait la défense orale à Seattle. À la fin de la réunion, ils ont dit qu’ils allaient nous financer."

"Une négociation de 18 mois en tout, complète Hugues Bultot. Avec 43 versions du plan jusqu’à la signature officielle, qui a eu lieu le 2 décembre 2016. Il y a même eu un arrêt total momentané du dossier six semaines avant la présentation parce qu’un des membres du consortium initial avait menti sur ses résultats. Un membre qui a évidemment été exclu, le projet ayant été mené à terme par Univercells avec Batavia et Natrix comme partenaires."

C’est Bill Gates qui tranche!

©Anthony Dehez

Les deux Belges n’ont pas personnellement rencontré Bill ou Melinda Gates. Selon José Castillo, "ce sont ses équipes qui instruisent le dossier, mais il tranche personnellement en fin de procédure. D’après ce que j’entends, il est très actif dans la Fondation et y passe quasiment tous les jours, sauf quand il est en voyage. À noter qu’il s’agit bien de la Fondation Bill & Melinda Gates. Ce n’est pas juste esthétique. Melinda semble tout aussi impliquée que lui, si ce n’est pas davantage au niveau opérationnel, lui étant plus actif au niveau business développement sur la planète."

Le plan initial de la Fondation Gates a une date d’échéance, en décembre 2018. Il comprend en réalité deux éléments. Le premier, c’est le développement d’un produit pharmaceutique, le vaccin polio. Le second, c’est le développement de la plate-forme de production. Jusqu’à aujourd’hui, l’exécution du plan de développement se fait parfaitement dans les temps.

Le projet polio est à mi-parcours. Mais avant même le terme du programme, Univercells annonce être en négociation avec la Fondation pour un deuxième programme sur une autre maladie infectieuse, qui devrait être annoncé début 2018. Celle-ci devrait donc bientôt remettre de l’argent sur la table.

Le vaccin contre la polio et celui qui lui succédera ne sont qu’une première étape. Le laboratoire "tout en un" est en effet applicable à une quinzaine d’autres vaccins. Et une autre plateforme est en cours de développement pour la production d’anticorps monoclonaux contre les cancers et d’autres molécules destinée aux maladies orphelines (ci-contre).

©Anthony Dehez

Univercells restera toutefois une société de développement technologique, pas pharmaceutique. Autrement dit, à chaque fois, il lui faut trouver des partenaires qui utiliseront son savoir-faire pour produire. À ce sujet, les deux dirigeants se montrent optimistes.

"Recevoir un financement de la Fondation Gates a un impact monumental sur nous et sur la façon dont nous sommes perçus sur le marché, assure José Castillo. Nous avons des discussions avancées avec une vingtaine de producteurs de vaccins sur la planète, avec probablement trois programmes qui vont démarrer en 2018. Travailler avec la Fondation n’a pas augmenté nos compétences, mais a fondamentalement changé notre image et la perception que les gens ont de nous. Toutes les sociétés avec lesquelles nous travaillons pour les vaccins ont déjà eu des contacts avec la Fondation et plusieurs d’entre elles travaillent avec elle. Ils savent par où nous sommes passés. Quelque part, c’est un label. On accepte plus facilement de travailler avec nous."

Quant à l’idée de se lancer eux-mêmes dans la production, les responsables de la biotech avouent y penser souvent, mais l’écartent tout aussi régulièrement. "On se la pose à chaque comité stratégique, conclut le CTO. Mais produire, ce n’est pas les mêmes compétences, la même finalité, le même état d’esprit. Quand je rajoute un projet à finalité technologique, c’est juste plus de boulot: il faut gérer, engager ou mettre plus de personnel. Mais on reste dans la même façon de travailler. Mais si on se dit que l’on va implanter une usine, ce ne sont plus les mêmes personnes qui vont le faire. On reste très prudents."

©Anthony Dehez

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