interview

Harold Boël, CEO de Sofina: "Investir, c'est être optimiste, car c'est faire un pari sur l'avenir"

Malgré la pandémie, Sofina a connu une bonne année 2020. Mais la concurrence est féroce aujourd'hui. Avec "plus d'argent que jamais qui circule", évoque son CEO, Harold Boël.

Harold Boël (56 ans), CEO de Sofina, nous reçoit dans une majestueuse salle de style néoclassique, où trône une imposante table de conférence. "C'est ici que se tiennent nos conseils. On aura plus d'espace pour respecter la distanciation", glisse-t-il, comme désormais de rigueur, en passant la porte.

C'est à cet endroit, sous trois mètres de plafond d'un élégant hôtel particulier de la rue de l'Industrie, en plein quartier européen, que se décide sur quelle entreprise de croissance misera le holding coté le plus ancien et le plus réputé de la bourse de Bruxelles. Avec une rigueur certaine. En effet, des 100 dossiers environ qui atterrissent chaque année sur la table, "un sur dix" seulement obtient un blanc-seing, entend-on.

100
dossiers
Chaque année,100 dossiers environ atterrissent sur la table de Sofina. Mais "un sur dix" seulement obtient un blanc-seing.

Une approche prudente, trop peut-être? Elle semble en tout cas tout sauf avoir nui à la société qui, du haut de son histoire remontant au célèbre industriel Gustave Boël et forte de son rendement annuel moyen de 18%, n'a rien à envier aux Berkshire Hathaway du super-investisseur américain Warren Buffet et autres Exor de la célèbre famille Agnelli. Depuis 1965, sans discontinuer, le dividende est en hausse.

La clé du succès? Une vision à long terme, ayant permis à Sofina d'investir la Silicon Valley dans les années 1990 déjà, aux côtés de celui qui devint alors son compagnon de route, Sequoia Capital. À ses côtés, le holding de la famille Boël a pu partager un temps la vie de Yahoo!, Google, YouTube, LinkedIn, Instagram ou encore WhatsApp. Avant de se tourner vers l'Asie, au tournant de l'an 2000.

II y a deux ans, vous disiez qu'il est difficile de faire ce métier sans être optimiste. Vous l'êtes toujours au vu de la crise?

Oui, je pense que ça, cela n'a pas changé (sourire). En tant qu'investisseur, il faut être optimiste - sans pour autant tomber dans un optimisme naïf -, car vous faites un pari sur l'avenir. Vous investissez parce que vous pensez que le futur sera positif, que cela va aller mieux.

"On investit parce qu'on pense que cela va aller mieux."

En ce sens, 2020 a en réalité été une année financièrement positive pour vous, la valeur du portefeuille ayant augmenté d'1 milliard à près de 9 milliards d'euros…

Les événements récents, avec un impact énorme de l'évolution du digital, montrent en effet que le choix d'investir dans des entreprises en croissance en Asie ou aux États-Unis n'était pas une mauvaise idée. Pour autant, nous restons très lucides et faisons tout sauf nous reposer sur nos lauriers. Cela reste un métier difficile, dans un marché extrêmement concurrentiel. Il y a plus d'argent que jamais en circulation, qui cherche du rendement. Ce qui tire les valorisations vers le haut. Il est dès lors important de rester très attentif et discipliné.

"Il y a plus d'argent que jamais en circulation."

Il y a une "recette Sofina"?

Nous nous réunissons presque toutes les semaines avec notre comité d'investissement. La règle est que toute l'équipe d'investissement, stagiaires compris, vote en amont sur les dossiers. En effet, si 80% pensent que c'est un bon dossier, cela veut aussi dire qu'un sur cinq a une autre vue. C'est sur cette base que nous commençons à discuter. Nous travaillons de la sorte depuis cinq à six ans maintenant, mais sans vote sur la décision pour être clair. Ça, cela reste de la responsabilité du comité exécutif, sous la supervision du conseil.

"Depuis 5-6 ans, l'ensemble de l'équipe d'investissements, stagiaires compris, vote sur les dossiers avant notre analyse."

Dès janvier 2018, vous avez aussi pris la plume en publiant deux fois par an une newsletter aux airs, à l'époque, de révolution pour la discrète Sofina…

Nous avons en effet évolué vers plus de transparence sur ce que nous faisions, pour toute une série de raisons, dont une augmentation de nos investissements dans des sociétés loin et non cotées. Alors, votre journal a beaucoup écrit sur l’impact de ces newsletters. Pour certains analystes financiers, c'est même très simple: la décote était d'autant avant, c'est désormais devenu une prime, donc c'est que les newsletters valent x. Sauf que nous n'avons pas d'univers parallèle dans lequel on aurait pu voir l'évolution du cours de bourse sans elles. Je reste donc assez agnostique.

Fin mars, vous annonciez offrir 40 jours de congé en plus à votre personnel. Un moyen de le récompenser… ou aussi de le retenir?

La résilience du modèle a été rendue possible grâce à la résilience des individus, qui ont continué à délivrer malgré le contexte anxiogène. On a donc voulu marquer le coup. Comment? On s'est posé la question. De quoi avons-nous tous été privés? De perspectives de pouvoir faire les choses dont on avait envie. Or, le temps a manqué, avec notamment un débordement assez clair du professionnel sur le privé. Ici, avec ces 40 jours, on a voulu renverser la tendance et redonner au privé toute son importance.

Comment êtes-vous arrivé à 40?

Certains y verront une mesure biblique, d'autres une quarantaine dans l'autre sens (sourire). En réalité, il s'agissait de voir combien de temps était nécessaire pour s'engager dans quelque chose de vraiment significatif, tel qu'un chemin de Compostelle. De même, pour ceux qui auraient besoin de moins de temps, mais considéreraient un projet plus onéreux, cela leur permet de vendre une partie de ces jours de congé pour le mener à bien.

Vous savez déjà où vous allez prendre les vôtres?

À la montagne, je dirais. Mais ce n'est pas encore décidé.

En parlant de montagne, la popularité des valeurs tech pousse de plus en plus d'investisseurs vers Sofina. Quid en cas de crash?

On sait bien que si l'année 2020 a été bonne pour nous, c'est aussi en partie parce que les valorisations de ce type d'entreprises sont parties assez fort. Mais l'important est que nous avons développé une manière de travailler "à travers le cycle", où l'on est en position d'avoir accès aux bons investissements. Ce qui, dans des moments comme ceux-ci, permet de voir la valeur du portefeuille augmenter, mais, en cas de retournement, veut aussi dire que l'on va pouvoir investir à des valorisations plus raisonnables.

"L'impact environnemental gigantesque du mining de Bitcoins doit être résolu."

Vous croyez aux bitcoins? Vous en avez?

Non, je n'en ai pas à titre personnel. Par contre, nous avons quelques petits investissements dans des fonds spécialisés, sur de tout petits montants, pour essayer d'apprendre et de comprendre. On en est là. Pour le reste, selon moi, un des gros enjeux en la matière, aujourd'hui, est l'impact environnemental gigantesque du mining. Ce n'est pas le sens de l'histoire. Ce problème doit être résolu, sinon l'adoption à très grande échelle sera problématique. Quant aux crytpos dans leur ensemble, il y a aujourd'hui plus d'intérêt sur leur utilisation potentielle que d'application réelle, d'où un certain scepticisme de ma part pour l'heure. Par contre, le principe de décentralisation d'un répertoire de certification commun, ça, c'est intéressant. Mais on en est encore qu'au début.

Où voyez-vous encore des opportunités demain?

Chez Sofina, on essaie d'identifier des tendances de besoins non adressés et d'évolutions de la société. De là, on cherche des sociétés dont le business model semble y répondre. C'est le cas avec le problème de la mobilité urbaine qui n'est pas résolu, d'une part, et un acteur comme Dott d'autre part, qui présente une excellence opérationnelle avec une efficacité d'utilisation du capital parmi les meilleures du marché, une technologie plus performante que la concurrence, une intégration de la chaîne de valeur jusqu'à la réparation, de même qu'un mode opératoire main dans la main avec les villes.

Vous en avez parlé avec vos enfants avant d'investir?

Tout à fait. J'ai eu des questions sur leur sujet, de même que des applaudissements sur Vinted (place de marché de vêtements d'occasion, NDLR) (rires). Alors, il est clair que c'est un pari.

A contrario, on ne voit aujourd'hui quasiment pas d'industrie dans votre portefeuille. Que peut-on en conclure?

Tout d'abord, que c'est vrai, même si pas mal de nos sociétés ont des empreintes industrielles, comme bioMérieux avec ses labos. Plus fondamentalement, je ne suis pas sûr que la distinction industrie ou pas soit encore d'actualité. Les acteurs industriels à la Solvay ne se présentent pour ainsi dire plus de nos jours comme des vendeurs de tonnes. Ils vendent des solutions. Il y a dès lors peu de différence désormais avec une société comme Collibra qui apporte, elle, une solution de data governance.

Quid de la biotech pour Sofina?

C'est un secteur difficile, où il faut reconnaître humblement qu'on ne connaît rien. Or, développer l'expertise pour pouvoir réussir, cela prend beaucoup de temps et demande d'être convaincu qu'à la fin on aurait autant de chances que les autres, ou même plus. Ce n'est donc pas à l'ordre du jour.

Et pour ce qui est d'autres développements géographiques?

Nous avons 8 milliards et demi sous gestion. C'est beaucoup, mais on ne peut pas tout faire. L'important, c'est de faire ce qu'on fait le mieux possible.

Avec un but et de la patience?

Exactement.

Vous employez beaucoup de jeunes pourtant…

Ce ne sont pas toujours eux les plus impatients (sourire). Mais je crois que le réflexe de regarder le long terme, par rapport à une série d'enjeux qui peuvent être complexes, est quelque chose qui nous vient assez naturellement.

Depuis 3-4 ans, l'Europe a gagné beaucoup plus de maturité en tant que centre d'innovation et berceau de start-ups.

Avec la crise, on constate un regain d'intérêt pour l'Europe. Vous le partagez?

On y a toujours investi. En revanche, il y a eu un changement, mais qui remonte plutôt à ces trois-quatre dernières années. L'Europe a désormais gagné beaucoup plus de maturité en tant que centre d'innovation et berceau de start-up. Londres, Paris et Berlin sont devenus de véritables pôles technologiques. Le fait que les capital-risqueurs américains y soient également de plus en plus actifs – forts d'une représentation locale – ne fait que le confirmer.

Vous vous comparez à d'autres parfois?

Non, ça n'aurait aucun sens de le faire. Nos stratégies sont complètement différentes. Le métier de l'investissement est un métier où l'on peut voir ce que les autres font, et essayer d'en apprendre, mais certainement pas une course à la rivalité.

Sofina est-elle devenue l'exemple même que le slogan "pour vivre heureux vivons cachés" ne s'applique plus?

Tolstoï disait: "toutes les familles heureuses se ressemblent, mais chaque famille malheureuse l'est à sa façon." Alors que c'est dans l'autre sens, selon moi. Toutes les entreprises familiales qui réussissent le font chacune de leur propre manière, par contre, celles qui échouent le font souvent pour les mêmes raisons.

"Quand toutes les planètes sont alignées, the sky is the limit"

Vous avez investi dans la plateforme d'apprentissage Byju's en 2016, à une valorisation de moins de 470 millions de dollars. Aujourd'hui, on a dépassé les 16 milliards. Cela ne vous donne pas le vertige?

Byju's est une bonne illustration du fait que quand toutes les planètes sont alignées, "the sky is the limit". Leur business model est solide, même s'il est assez simple. Car Byju's, c'est quoi concrètement? C'est une application sur laquelle les étudiants peuvent, le soir quand ils rentrent chez eux, recevoir des leçons par vidéo. C'est tout. Mais ces leçons sont impeccablement exécutées. Après tout, à la base de la plateforme, on retrouve un prof de math, pédagogue à ce point hors pair que ses cours en tête à tête sont rapidement devenus en tête à têtes… jusqu'à ce qu'il remplisse des salles de sports et même des stades entiers! Alors, à un moment, s'est posée la question: comment faire mieux? Réponse: grâce à la vidéo en ligne. De là, le fondateur a réussi à s'entourer de gens qui ont développé la machine commerciale à travers le pays. Ce qui n'a rien d'évident, car l'Inde est un marché gigantesque – la classe moyenne y représente des centaines de millions de personnes.

La valorisation est le reflet de cette masse d'argent qui se cherche un rendement?

Quand vous avez un actif de cette qualité-là, l'offre et la demande s'en voient d'autant plus exacerbées, oui. Si vous voulez aujourd'hui investir dans le secteur de l'edtech indien auprès d'un acteur qui a fait ses preuves, il n'y a pas 36 possibilités. Il y a un effet de rareté.

Ça ne vous chatouille pas de vendre? Après tout, vous avez déjà diminué votre participation, empochant un quart de milliard de dollars dans la foulée…

On ne l'a pas fait parce qu'on ne croit plus au modèle, mais bien parce que c'est un si grand succès. On ne regrettera jamais d'avoir récupéré une partie de notre argent pour le réinvestir ailleurs. Pour autant, nous avons pleinement confiance dans la poursuite de la croissance de Byju's. D'ailleurs, la part de marché reste modeste. Il y a encore beaucoup de gens qui n'utilisent pas l'application.

Ça vous touche ce qui passe actuellement en Inde?

Nous avons des collaborateurs qui ont de la famille là-bas. Et, alors que la première vague c'était "on connaît quelqu'un qui connaît quelqu'un", ici, c'est directement autour d'eux et, de temps en temps, dans les sociétés que nous suivons où des gens y restent. C'est très lourd et montre les dangers d'un virus non contrôlé qui peut partir en phénomène exponentiel.

Est-ce que cette crise pourrait influencer les marchés et vos participations?

Essayons d'abord de surmonter la crise. On verra pour les conclusions après.

Profil

  • Fondée en 1898 sous le nom de Société Financière de Transports et d'Entreprises Industrielles.
  • Entrée en bourse en 1910.
  • Effectue ses premiers investissements dans des fonds de capital-risque et de capital de croissance aux États-Unis en 1978.
  • En 2011, recentrage sur les valeurs de croissance et une plus grande exposition à l'Asie.
  • Active dans les biens de consommation, l'économie numérique, l'éducation et la santé.
  • Environ 60 employés.
  • Actionnariat: famille Boël (54,5%), flottant (43,7%) et actions propres (1,8%).
  • Valeur de portefeuille: 8,6 milliards d'euros.
  • Capitalisation boursière: 10,7 milliards d'euros.
  • Principales participations: The Hut (8,1%, géant de l'e-commerce), Byju's (6,2%, plateforme d'apprentissage), Petit Forestier (43,2%, loueur de systèmes de refroidissement), bioMérieux (1,9%, solutions de diagnostic), Cognita (15,5 %, écoles privées), Hillebrand (20,9%, logistique des boissons), Cambridge Associates (22,3%, gestionnaire d'actifs), Sequoia fund SC China Co-Investment 2016-A (41,67%), Drylock Technologies (25,6%, fabricant de couches) et Nuxe (49%, cosmétiques).

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