Fin de parcours pour Lautrec, une belge histoire

©Saskia Vanderstichele

Créée en Belgique en 1972 par René Fruythof - rapidement rejoint par sa fille Paulette -, la marque de chaussures Lautrec vient de disparaître… sur la pointe des pieds. Au plus fort de son activité, Lautrec possédait dix magasins en Belgique. Retour sur une saga familiale qui aurait pu voir l’humoriste Alex Vizorek reprendre des magasins de chaussures.

Dans la plus grande discrétion, les chaussures Lautrec viennent de baisser définitivement le volet sur leurs activités. La marque, créée en Belgique en 1972 par René Fruythof, a accompagné les jeunes filles et les dames pendant plus de trente ans, avant de s’éteindre à petit feu. On va vous parler aujourd’hui d’un temps que les pieds des demoiselles de moins de vingt ans ne peuvent pas connaître. Pour remonter le fil, nous avons rendez-vous avec Paulette Fruythof, la fille du fondateur de la marque, elle-même petite-fille de bottier. Lorsque nous arrivons, elle est assise sur l’escalier de sa demeure uccloise, en train de se faire tirer le portrait par une photographe, entourée de chaussures. Sur le mur, à côté d’elle, une grande – très grande – photo de l’humoriste Alex Vizorek. Est-elle fan à ce point? "C’est mon fils!", nous répond-elle dans un grand éclat de rire. Allez, c’est parti pour un voyage dans le temps.

J’ai dit que j’acceptais d’arrêter s’ils me payaient tous les frais que les changements auraient provoqués. On ne les a plus revus.
Paulette Fruythof

On l’a dit, chez les Fruythof, on est dans la botte et la chaussure de grand-père en petite-fille. René, le père de Paulette, a d’abord travaillé comme ouvrier et chef d’atelier dans des usines avant de se lancer à son compte et d’ouvrir sa propre usine de fabrication de chaussures. "Il fabriquait sous le nom de Gamma et vendait sous le nom d’Hermès. Il avait deux sociétés car il ne voulait pas dépasser les 50 travailleurs par société", raconte sa fille, Paulette. L’idée étant d’éviter les délégations syndicales. Mais, précise Paulette, c’était un bon patron, un peu à l’ancienne sans doute. Les enveloppes pour les mariages ou la communion du petit n’étaient jamais loin. Et pourquoi Hermès? "‘Parce que c’était le dieu des voleurs!’, rigolait toujours mon père", s’esclaffe Paulette. Des voleurs et des marchands.

À propos d’Hermès, Paulette se souvient encore de l’arrivée de la marque de luxe française le long du Boulevard de Waterloo, en face d’une des boutiques Lautrec. "Un jour, ils sont venus pour me dire que nous n’avions pas le droit d’utiliser le nom Hermès. J’ai dit que j’acceptais d’arrêter s’ils me payaient tous les frais que les changements auraient provoqués. On ne les a plus revus", s’amuse encore cette toute jeune retraitée.

C’était très artisanal, nous étions comme une famille.
Paulette Fruythof

Succès quasi immédiat

L’aventure Lautrec a démarré réellement en 1972, lorsque René Fruythof a ouvert deux magasins à son propre compte: un dans la rue des Fripiers et l’autre, le long de l’avenue de la Toison d’Or. Les Golden Sixties sont passées, mais pour Lautrec, les Golden Seventies ont suivi. le succès fut quasi-immédiat, se souvient Paulette, qui a rejoint l’affaire en 1974, après des études à l’Ichec.

À son heure de gloire, Lautrec, qui fabriquait ses propres collections en Belgique, a compté dix magasins. "Le samedi, dans les boutiques de la rue des Fripiers et de la Toison d’Or, c’était la folie, on faisait la file!" La force de Lautrec fut sans conteste la flexibilité et la proximité de sa chaîne de production. La marque était capable de coller le marché au plus près, en quelques jours, en réassortissant ses rayons en fonction de la demande.

À l’époque, tous les modèles de chaussures étaient d’abord dessinés à la main. ©Saskia Vanderstichele

Sans amertume, Paulette Fruythof accepte, pour nous, de remonter le fil de ses archives. "Il y avait deux bandes à l’usine. Les Italiens, qui venaient presque tous de la même famille, et les Bruxellois, les Veyt. Il y avait là trois frères qui faisaient les semelles. Leurs femmes travaillaient chez nous également. Souvent, ils reprenaient du travail à la maison le soir, comme le coupeur, qui habitait à côté de l’usine. C’était très artisanal, nous étions comme une famille", se rappelle-t-elle. Et puis les foires et salons qu’elle courait avec son père et leur chef d’atelier. "On se baladait partout, notre chef d’atelier dessinait très bien. Quand on voyait quelque chose qui nous plaisait, je disais:Monsieur Marcel, dat moet u nemen.’ Tout le monde faisait cela. Il y avait même des stands où on disait ‘Attention, voilà Lautrec, il ne faut pas les laisser entrer!’ Cela faisait partie du folklore, c’était très gai!"

Et Lautrec, pourquoi ce nom? À une certaine époque, le frère de Paulette, un aventurier de la vie, s’est mis en tête d’ouvrir un magasin de chaussures. Comme il était fan des affiches dessinées par Henri de Toulouse-Lautrec, il a appelé la boutique Lautrec. Le nom est resté.

Le samedi, dans les boutiques de la rue des Fripiers et de la Toison d’Or, c’était la folie, on faisait la file!
Paulette Fruythof

Pas de repreneur

Si Lautrec eut été une vieille dame, on aurait dit qu’elle s’est endormie dans son sommeil et qu’elle n’a pas souffert. L’affaire a périclité doucement, comme un navire coulerait, tandis que l’orchestre joue sur le pont, jusqu’au bout. Et si la marque et l’un ou l’autre modèle ont fait la fortune de la famille, l’air du temps a eu raison de Lautrec et les boutiques ont fermé une à une. La dernière, située à Hasselt, a tenu jusqu’à l’année passée. Alex Vizorek, le fils de Paulette, qui a fait ses études à Solvay, aurait pu reprendre l’affaire. Il a préféré suivre le cours Florent, à Paris, et se lancer dans la carrière qu’on lui connaît. Droit dans ses bottes, le fils. La fille de Paulette aurait pu faire une bonne candidate, elle avait travaillé dans les boutiques et aimait le milieu de la mode. Mais la rentabilité n’était déjà plus là, il aurait fallu trop investir pour un résultat pas garanti. Pas à côté de ses pompes, la fille.

Lire également

Contenu sponsorisé

Partner content