interview

"Du chocolat chinois vendu sur la Grand-Place de Bruxelles, ça m'ennuie"

©Debby Termonia

Interview | Jean Galler, fondateur de Galler

En gare de Liège-Guillemins, dans la brasserie située sous les voies, le café est accompagné de son chocolat. Après tout, la chocolaterie qui les fabrique n’est qu’à quelques pas. Pour s’y rendre, rien de plus simple, il suffit de remonter la Meuse, l’Ourthe et puis la Vesdre. À une dizaine de kilomètres du tumulte liégeois, Jean Galler ouvre les portes de la chocolaterie qui porte son nom.

"Le secteur du chocolat a été très fort marqué en 2016. Les attaques terroristes en France et en Belgique nous ont fait beaucoup de mal."

Cette année, la chocolaterie Galler fête ses 40 ans. Comment marquer le coup?

Nous sommes d’abord partis sur l’idée d’une robe en chocolat. Puis, nous nous sommes dit que cela se faisait depuis plus de 20 ans et que nous n’allions être qu’une parmi d’autres. Nous avons donc contacté Jean-Paul Lespagnard (créateur liégeois, NDLR) avec qui nous avons décidé de faire des choses ensemble.

Succession

"Un jour, mon beau-fils prendra ma place. C'est écrit dans le marbre."

À la question de savoir si sa fille, Justine Galler, pourrait reprendre le flambeau, Jean Galler est affirmatif: "très clairement, non". "Ma fille travaillait à la chocolaterie, mais ce n’est plus le cas aujourd’hui. Elle a souhaité avoir un bébé et a donc décidé de prendre du recul afin de s’en occuper. Elle travaille à mi-temps pour notre vignoble (Septem Triones, NDLR), mais plus pour la chocolaterie". Ce qui ne veut pas dire que Jean Galler n’a pas réfléchi à sa succession. En effet, son beau-fils, actuellement son "bras droit", prendra un jour la relève. "C’est lui qui, un jour, prendra ma place", déclare le fondateur de la chocolaterie liégeoise. Une certitude? "C’est écrit dans le marbre".

Mais qui est-il ce beau-fils? Diplômé d’HEC Liège après un bachelier en comptabilité à l’HELMO, Quentin Laezza commence sa carrière chez CE + T Technics, après un bref passage par Deloitte. En avril 2007, il rejoint Galler Chocolatiers en tant que contrôleur financier. Suite à cette parenthèse d’un an, il part chez Magotteaux où il travaille pendant presque 6 ans. En 2014, il revient chez Galler en qualité de directeur de la recherche et du développement, poste qu’il occupe toujours. "Il est merveilleux", conclut Jean Galler.

Comme vos nouveaux œufs de Pâques. Pourquoi avoir commencé par là?

Il faut savoir que Pâques est le moment le plus important pour nous. D’ailleurs, bien que cette période ne dure que deux mois, le produit le plus vendu à la chocolaterie, ce sont nos sachets de petits œufs. C’est notre produit numéro un. C’est colossal. Or, depuis que nous les avons lancés en 1996, il y avait eu peu d’évolution. Nous avons donc eu envie de revoir l’emballage et nous avons demandé à Jean-Paul de nous dessiner un œuf en métal pour changer le packaging traditionnel.

Quels ont été les retours?

Ça a été un succès fou. Par exemple, nous avons eu un pop-up store pendant deux mois à Paris. Je n’aurais jamais cru que cela pourrait m’arriver un jour, mais des gens qui passaient dans la rue rentraient dans les Galeries Lafayette rien que pour acheter nos œufs… C’est dingue! C’était une très belle collaboration. Tellement belle que nous avons eu envie de la prolonger. Pour la fin d’année, Jean-Paul a notamment aussi dessiné des boules de Noël pour nous.

L’année 2016 a donc été bonne?

Si elle s’est terminée en feu d’artifice, ça a été l’année la plus difficile de l’histoire de notre chocolaterie…

Comment l’expliquez-vous?

Les attaques terroristes, celle d’il y a un an et celle du mois de mars, nous ont fait beaucoup de mal. On parle souvent de Galler comme d’une marque présente dans le monde entier, et c’est vrai, mais 95% de notre chiffre d’affaires est réalisé en Belgique, au Luxembourg et en France. Donc, fatalement, des attaques en Belgique et en France, ça fait très mal. En parallèle, nous avons connu le mois de septembre le plus chaud de l’histoire de la Belgique. Or, c’est un mois fondamental pour nous. Qu’un mois de juillet ou un mois d’août soit chaud, c’est la logique. On l’espère même tous. Mais le mois de septembre, c’est un gros mois. Quand il est chaud, ça a un impact sur les ventes.

Les phrases clés

"Je n’aurais jamais cru que des gens rentraient aux Galeries Lafayette rien que pour nos œufs."

"2016 a été l’année la plus difficile de l’histoire de notre chocolaterie."

"Les difficultés, je les ai toujours traversées. Je me suis toujours battu comme un lion."

Concrètement, quelles ont été les conséquences pour l’entreprise?

Nous n’avons pas atteint nos objectifs, même si nous avons la plus grosse croissance en Belgique sur 2016. Il faut savoir que lorsque des problèmes conjoncturels arrivent, par définition, on ne peut pas les prévoir. Or, nous avions investi beaucoup cette année. Nous avons ouvert une boutique à Charleroi en décembre 2015, une autre à Anvers au mois d’avril, une autre encore à Gand au mois de mai, un chocolat bar au Docks au mois d’octobre… Cela fait beaucoup d’argent investi lors d’une année plus difficile.

Dans ce contexte, en tant que patron, où trouver les ressources pour faire face?

Dans mon enfance, j’ai connu des conditions difficiles qui font que j’ai développé une rage de vaincre. Donc, les difficultés, je les ai toujours traversées. Je me suis battu comme un lion jusqu’à la dernière goutte de mon sang. C’est la base de tout. Ne jamais jeter le gant.

Cependant, vous n’êtes pas seul à bord. Comment réagissent les autres administrateurs?

En 10 ans, le chiffre d’affaires a explosé et le nombre d’emplois a fortement augmenté. Tout cela est très positif. Il y a donc une grande envie de travailler ensemble pour le moment.

En 2006, des Qataris sont entrés dans le capital de Galler. Y a-t-il eu récemment des mouvements au niveau de l’actionnariat?

©Debby Termonia

Nous avons signé un accord de confidentialité donc, ça, je ne peux pas le dire.

En juin de cette année, vous avez réalisé une augmentation de capital de 4 millions d’euros. Quel en était le but?

De 2006 à 2011, il y a eu des investissements en Angleterre et au Moyen-Orient de la part de notre partenaire, investissements qui n’ont pas rapporté ce qui était attendu. Il restait donc des dettes. Le Sheikh (Hamad ben Jassem Al-Thani, membre de la famille princière du Qatar, NDLR) a préféré procéder à une augmentation de capital afin de pouvoir rembourser le prêt qui avait été fait à la société Galler Chocolatiers.

Vous aviez pourtant bon espoir en 2012, quand vous avez signé un accord avec la chaîne de supermarchés Sainsbury’s?

Chez Sainsbury’s, nous nous sommes retrouvés parmi les autres marques de chocolat. Or, comme les gens ne nous connaissaient pas, ils n’achetaient pas. C’est une leçon importante. Parce que partout où vous allez dans le monde, si vous arrivez avec du chocolat belge, tous les gens sont contents. Mais entre ça et l’acte d’aller en acheter, il y a une différence colossale. D’ailleurs, vous pouvez aller aux Etats-Unis, vous verrez plein de magasins où il y a des chocolats belges que nous, Belges, nous ne connaissons même pas, mais, si vous passez votre doigt dessus, ils sont couverts de poussière parce que cela ne se vend pas.

Dans le contexte ambiant, que pensez-vous de l’arrivée de nouveaux chocolatiers sur le marché belge?

Je trouve ça très bien. Chacun devra se battre. Si quelqu’un n’apporte rien, il disparaîtra. Par ailleurs, ce qui est ennuyeux chez nous, ce sont ces chocolats qui sont faits en Chine, mais qui sont vendus comme "made in Belgium" sur la Grand-Place de Bruxelles.

Des actions sont-elles menées à ce sujet?

Oui. Jos Linkens (patron de Neuhaus et président de la Fédération sectorielle, NDLR) se bat actuellement. Mais cela aurait dû être fait avant…

CV EXPRESS

En 1971, il quitte l’école hôtelière et commence comme apprenti boulanger.

Sa mère lui offre un livre dans lequel il découvre le chocolat. Suite à cela, il part en Suisse, puis à Paris, pour se former.

En 1976, il rachète une petite chocolaterie, fondation sur laquelle il va bâtir Galler.

En 1987, les grands magasins commencent à distribuer ses bâtons de chocolat.

En 1994, il devient fournisseur de la Cour.

En 1995, il inaugure son premier magasin sur la Grand-Place de Bruxelles, lance les Langues de chat et est élu Manager de l’année.

En 2006, la famille royale du Qatar entre dans le capital.

En 2016, Galler collabore avec le créateur belge Jean-Paul Lespagnard pour repenser ses œufs de Pâques.

 

Récemment, la RTBF a diffusé un reportage peu flatteur sur le chocolat belge. Qu’en avez-vous pensé?

C’est vraiment ce qui s’appelle une mauvaise émission. Elle est à charge et n’est pas juste. Elle nous a causé beaucoup de tort. Ils ont comparé des pommes et des poires. Or, quand on compare sciemment des choses qui ne sont pas comparables, c’est de la désinformation.

Même en ce qui concerne l’approvisionnement de tout un secteur auprès d’un seul fournisseur?

Il n’y a pas que Barry-Callebaut! Il y a de la concurrence aussi. Et puis, c’est comme si vous disiez que tous les restaurateurs font la même cuisine parce que tout le monde achète ses matières premières à Rungis. Faire du chocolat, c’est un autre métier que celui de chocolatier. C’est un petit peu comme si un boulanger faisait sa farine lui-même! Ce serait sympa, par exemple, si Monsieur Wittamer achetait un champ de blé et faisait sa farine lui-même. Mais ses pâtisseries en seraient-elles meilleures? Je ne le crois pas. Parce que l’énergie qu’il mettrait là-dedans, il ne la mettrait pas dans autre chose.

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