Habeebee, ou quand les abeilles fabriquent du savon

Alexia van Innis a lancé Habeebee en 2016, l'entreprise a doublé son chiffre d'affaires chaque année depuis. ©saskia vanderstichele

Une savonnerie bruxelloise repose sur une communauté d'une centaine d'apiculteurs amateurs pour produire ses articles à base de cire naturelle d'abeilles. D'artisane, Alexia van Innis est devenue CEO d'une petite start-up.

Si vous vous baladez un après-midi ensoleillé du côté de Watermael-Boitsfort à la lisière de la forêt de Soignes et que vous vous retrouvez sur la chaussée de La Hulpe, peut-être de doux effluves aux relents de miel viendront chatouiller vos narines. Derrière une petite façade blanche aux rappels pastel se cache la savonnerie Habeebee. Lancée il y a tout juste quatre ans, la petite entreprise produit des articles cosmétiques à base de cire d'abeille et de propolis, un matériau également fabriqué par ces hyménoptères, à base de résine végétale.

L'histoire de l'entreprise est assez singulière. Alexia van Innis, sa jeune et dynamique CEO, est anthropologue de formation. "Je rêvais de changer le monde, et c'est ainsi que je me suis lancée dans la coopération au développement après mes études", explique-t-elle. C'est ainsi un peu par hasard qu'elle est engagée par l'ONG Miel Maya pour se charger de projets apicoles en Amérique centrale. Ainsi commence un chapitre de six ans qui la verra bourlinguer au Mexique, au Guatemala, au Salvador et au Honduras. "Lorsque j'ai commencé, je ne connaissais rien aux abeilles!", se remémore-t-elle.

"J'avais très peur au début. Ensuite, on entre en relation avec les abeilles. Il y a une énergie dans une colonie et quelque chose d'assez fort se passe avec elle. C'est assez mystérieux."
Alexia van Innis
CEO Habeebee

L'expérience fut riche, mais après quelque temps, Alexia van Innis ressent le besoin de rentrer en Belgique pour retrouver son mari et entamer une nouvelle étape professionnelle. C'est ainsi qu'elle intègre l'entreprise Beeodiversity. "J'avais envie d'apporter quelque chose de plus ancré dans la réalité. Je ne voulais plus vivre de subsides et véritablement créer." Elle attrape alors la fibre de l'entreprenariat, tout en restant dans le domaine apiaire.

Au fil des années, elle a développé une relation forte avec les apidés. "J'avais très peur au début", se souvient-elle. "Ensuite, on entre en relation avec les abeilles. Il y a une énergie dans une colonie et quelque chose d'assez fort se passe avec elle. C'est assez mystérieux."

Après avoir souffert de plusieurs piqûres lors de ses premières activités apicoles, elle assure que ce n'est plus jamais le cas aujourd'hui. "Cela fait maintenant douze ans que je fais cela. Je rentre en relation avec les abeilles comme d'autres entrent en relation avec les chevaux. Je comprends comment elles fonctionnent."

Parmi les moments forts qui ont marqué ce rapport, elle se rappelle un essaimage à Tour&Taxis il y a quelques années. "Il y avait beaucoup d'effervescence, d'agitation. J'ai d'abord paniqué, avant de vraiment profiter de ce moment que j'avais la chance de vivre de l'intérieur. C'était magique", relate-t-elle avec passion.

"Apiculteurs du dimanche"

Sa carrière va prendre un nouveau tournant en 2014, grâce à sa rencontre avec Magali Noël. "Elle est passionnée par les abeilles et les ruches. C'est une pharmacienne idéaliste et perfectionniste", explique Alexia van Innis. Très vite, elles ambitionnent de créer un projet apicole, dont les contours vont se dessiner au cours d'innombrables discussions sur Skype, Magali Noël vivant au Maroc à cette époque. Après un an et demi de réflexion, les deux jeunes femmes arrêtent l'objectif qui leur correspond.

"Une apiculture plus naturelle contribue à la survie des abeilles, à faire des produits de qualité et à donner plus de sens à cet élevage, que ce soit pour les abeilles ou pour les hommes."
Alexia van Innis
CEO Habeebee

"On ne voulait pas d'un produit qui réponde à un besoin du marché. Nous voulions quelque chose qui allait loin dans nos idéaux pour exprimer notre engagement", poursuit Alexia van Innis. Elles entendent d'abord se distancier de l'apiculture conventionnelle. C'est de cette manière qu'est née Habeebee, une savonnerie dont les produits sont fabriqués à partir de cire et de propolis essentiellement récoltées au sein d'une communauté d'apiculteurs amateurs.

Via des achats groupés, ces "apiculteurs du dimanche", comme les appelle Alexia van Innis, font l'acquisition de ruches dites "kenyanes". Celles-ci sont horizontales et plus faciles à manier pour un débutant. Leur principal avantage est qu'elles ne contiennent pas de cire gaufrée, ce sont les abeilles elles-mêmes qui produisent leur cire. "Une apiculture plus naturelle contribue à la survie des abeilles, à faire des produits de qualité et à donner plus de sens à cet élevage, que ce soit pour les abeilles ou pour les hommes."

Les "habeebeeculteurs" laissent leurs abeilles construire elles-mêmes leur colonie. Ils ne les nourrissent pas avec de l'eau sucrée comme c'est généralement le cas, ce qui cause une plus grosse mortalité en raison des antibiotiques et pesticides présents dans l'eau, mais leur permettent de se repaître de leur propre miel. Les apiculteurs se contentent de récupérer pour eux le surplus, qui s'élève quand même à six à huit kilogrammes par an, soit largement de quoi satisfaire une famille.

Si l'entretien et le contrôle de ce type de ruche sont relativement aisés et ne prennent que peu de temps, on ne s'improvise pas apiculteur pour autant. Généralement, une formation de deux ans avec des cours le samedi est dispensée. Habeebee a réduit cet écolage à cinq séances, qui doivent permettre de gérer sa ruche en bon père de famille. "Nous apprenons notamment aux habeebeeculteurs comment intervenir lorsqu'un essaimage a lieu ou comment détecter une maladie", indique Alexia van Innis.

Ce type d'apiculture s'avère beaucoup plus sain pour les abeilles selon elle: 80% d'entre elles survivent à l'hibernation dans une ruche kenyane, soit bien plus que dans l'apiculture traditionnelle ou intensive.

Projet collaboratif

228.000
euros
Habeebee a levé 228.000 euros de fonds auprès de 88 investisseurs entre mars et avril.

Au total, l'investissement se chiffre à quelque 1.000 euros pour les apiculteurs volontaires. Un montant sur lequel Habeebee ne prend pas de bénéfice, s'en tenant à participer au placement de la ruche et des abeilles et à la formation. Pour entrer dans la communauté, qui organise des événements et entretient par ailleurs un groupe sur WhatsApp pour s'entraider et répondre aux questions de chacun, les habeebeeculteurs sont invités à signer une charte par laquelle ils s'engagent à respecter trois grands principes: penser abeille, trouver un juste équilibre et participer au projet collaboratif en troquant la cire et la propolis dans le respect du rythme de la colonie.

Pour produire ses savons, baumes et huiles essentielles, Habeebee récupère ces deux substances auprès de sa centaine d'apiculteurs. Ceux-ci ne sont pas rémunérés pour leur contribution, mais bénéficient de 30% de réduction sur les produits. L'entreprise achète également de la cire par ailleurs pour suivre le rythme de sa production, qui a doublé chaque année depuis ses débuts. 

En plus de sa patronne, Habeebee emploie quatre personnes à temps plein. Camille et Eve, deux indépendantes, collaborent également au projet en installant les abeilles et en faisant du coaching. Magali Noël a quitté l'aventure pour lancer un projet personnel au Kenya, et Alexia van Innis a racheté ses parts. Entre-temps, Marc, un investisseur, est venu apporter des fonds, son expérience et ses conseils pour peaufiner le business model.

"Quand je me suis retrouvée seule, j'ai vécu quelques difficultés", confie Alexia van Innis. "Je suis une jeune femme entrepreneuse sans diplôme d'ingénieur commercial. Mais j'aime beaucoup l'entreprenariat et l'arrivée de Marc a fait beaucoup de bien. Je n'ai aucun regret après ces deux ou trois années plus difficiles."

Nouvelle savonnerie

"Nous sommes parvenus à mettre sur pied un système où les abeilles prennent soin des hommes et où les hommes prennent soin des abeilles."
Alexia van Innis
CEO Habeebee

En avril dernier, Habeebe mettait un point final à sa campagne de levée de fonds: au total, 88 personnes ont investi 228.000 euros dans ce projet artisanal qui se mue en start-up. Un montant qui servira notamment à aménager une nouvelle savonnerie, à deux pas du site actuel, et à améliorer la production.

Les produits d'Habeebee sont aujourd'hui distribués à travers 180 points de vente, dont de grandes enseignes. "Quand nous avons commencé en 2016, je faisais les marchés avec mon vélo", s'amuse Alexia van Innis. Son objectif est maintenant de tripler son chiffre d'affaires, via le marché belge et éventuellement en investissant en France. "Je veux renforcer la marque, mais surtout conserver une taille humaine", explique-t-elle.

"Nous sommes parvenus à mettre sur pied un système où les abeilles prennent soin des hommes et où les hommes prennent soin des abeilles", conclut Alexia van Innis dans un sourire.

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