Lutgen contre Lutgen

©Anthony Dehez

C’est une querelle de clocher qui aurait pu ne jamais sortir des enceintes de la Ville. Mais Bastogne n’est pas une cité comme une autre. Elle abrite Jean-Pierre Lutgen, CEO d’Ice-Watch, et Benoît Lutgen, président du cdH et bourgmestre de la Ville. Aujourd’hui, les deux s’affrontent autour du dépôt de la marque Bastogne. Et l’opposition s’en mêle en déposant un recours en annulation d’un conseil communal.

Jean-Pierre Lutgen aime Bastogne, sa ville natale. Son frère, Benoît, également. Le premier a créé Ice-Watch, un groupe horloger présent et connu dans le monde entier. Le second est président du cdH et dirige les destinées de la Ville, connue jusqu’aux confins des Etats-Unis. Mais aujourd’hui, entre les frères, la bataille fait rage. Et si d’aucuns voulaient contenir le conflit dans l’enceinte de la ville, c’est raté. Jean-Pierre Lutgen a fait enregistrer le dépôt de la marque Bastogne auprès de l’Office de l’Harmonisation dans le Marché intérieur (OHMI), l’office européen de protection des marques. En réaction, le collège communal de Bastogne, réuni en huis clos, a décidé d’intenter une action en nullité du dépôt de la marque "Bastogne". Comment en est-on arrivé là?

"Ce n’est pas un combat entre frères."
Fabian Lafontaine
échevin des finances a bastogne

Pour le comprendre, nous sommes allés à la rencontre des principaux acteurs de cette mauvaise pièce: Jean-Pierre Lutgen, les autorités de la Ville et une représentante de l’opposition. Dans son bureau du troisième étage de la maison communale, Fabian Lafontaine, l’échevin en charge des Finances, plante le décor. "Ce n’est pas un combat entre frères. Notre attitude, nous l’aurions eue vis-à-vis de n’importe quel autre interlocuteur. C’est la conduite que nous nous donnons et nous ne sortirons pas de ce cadre". Nous voilà prévenus.

Guerre des musées

©Anthony Dehez

Tout démarre en réalité autour de l’inauguration, par la Ville, du "Bastogne War Museum", le passage obligé pour ceux qui souhaitent en savoir plus sur la bataille des Ardennes qui a fait rage au cœur de l’hiver 44. C’est Coralie Bonnet, conseillère communale cdH qui raconte. "Dans le cadre de l’inauguration du musée, nous nous sommes rendu compte que de nombreuses marques similaires avaient été déposées", explique-t-elle. Par qui? Jean-Pierre Lutgen en personne. Ce dernier a déposé les marques "Bastogne Patton Museum", "Battle of Bastogne Museum", "Bastogne Original Museum", "Bastogne Nuts Museum" et "Bastogne Battle Museum". Mais quelle mouche a donc piqué le CEO d’Ice-Watch? À l’époque, le chantier d’Ice-Watch, face au char de la place Mac Auliffe, a été bloqué par l’urbanisme. Rien n’indique que le nouveau quartier général du groupe horloger puisse sortir de terre. "On s’était dit qu’au pire, on pourrait faire un musée en face du char. Comme on a gagné devant la cour d’appel, on a pu finir les travaux, on n’a pas fait de musée", explique Jean-Pierre Lutgen.

Bastogne aux Bastognards

"Bastogne appartient aux Bastognards. La Ville en est la garante."
Benoît Lutgen, bourgmestre de bastogne

C’est le début de l’engrenage. "Dans notre souci de protéger le dépôt du nom du musée, nous sommes allés plus loin dans nos recherches", précise l’échevin Fabian Lafontaine. Le 1er octobre 2013, Ice-IP, société de Jean-Pierre Lutgen, établie au grand-duché du Luxembourg, a introduit une demande d’enregistrement de la marque Bastogne devant l’Office Benelux de la propriété intellectuelle (OBPI) dans toute une série de catégories. Quand elle découvre cela, la Ville réagit au quart de tour. "Il s’agit ni plus ni moins d’une confiscation d’un nom public qui appartient à tout le monde pour le profit purement personnel d’une société privée installée au Grand-Duché. (…) Bastogne appartient aux Bastognards. La Ville en est la garante", déclarait alors Benoît Lutgen, bourgmestre de Bastogne, à nos confrères de "Vers l’Avenir".

La ville, on le voit, réagit au quart de tour, mais monte au créneau et fait valoir ses arguments. Jean-Pierre Lutgen fait volte-face, il annule ses dépôts pour toutes les catégories de produits, sauf pour la 14, celle des montres et des bijoux. "Nous nous sommes arc-boutés en défenseurs des intérêts généraux de Bastogne. Bastogne a une valeur historique et une renommée internationale. On ne peut pas rester au balcon de cette confiscation", explique Fabian Lafontaine. À l’époque, personne ne le sait, mais cette affaire n’est qu’un apéritif. Léger.

L’Office Benelux de la propriété intellectuelle a refusé le dépôt de la marque Bastogne.

In fine, l’OBPI refuse le dépôt de la marque. Jean-Pierre Lutgen ne va pas en appel. Il faut dire qu’entre le 11 février 2014 et le 23 septembre de la même année, il a fait enregistrer la marque verbale Bastogne auprès de l’OHMI (niveau européenne), et ce dans toutes les catégories possibles et imaginables. Cela va des pierres précieuses aux cartables, en passant par des gants, des tabliers, de la viande, des boissons alcoolisées, pour ne dresser qu’un bref aperçu d’un véritable inventaire à la Prévert. C’est ce dépôt multicatégories qui a (re)fait monter la Ville au créneau.

Procès d’intention

"Bastogne ne peut pas être confisquée par une société dont les décisions dépendent d’un conseil d’administration. Il y a un intérêt général de se prémunir de la confiscation du nom de Bastogne par une société privée", précise l’échevin Fabian Lafontaine.

©Ice-Watch

Bien installé dans ses bureaux de la place Mac Auliffe, à un jet de pierre de l’hôtel de ville, Jean-Pierre Lutgen, on s’en doute, ne l’entend pas de cette oreille. "J’ai toujours créé de la valeur à Bastogne pour les Bastognards et je n’ai jamais eu l’intention de prendre un euro à qui que ce soit à Bastogne. C’est un procès d’intention de dire que j’ai confisqué la marque et que j’irais demander des royalties pour cela. Mais empêcher quelqu’un de venir marcher sur les plates-bandes de mon projet, je le ferai", explique le CEO d’Ice-Watch.

Finalement, c’est un conseil communal, organisé à huis clos à 7h30, le 25 septembre dernier, qui met le feu aux poudres. L’ordre du jour de ce conseil matinal est clair comme de l’eau de source. "Enregistrement de la marque verbale communautaire "Bastogne". Introduction d’une demande en nullité. Approbation." Huis clos, portes fermée, on ne sait donc pas ce qu’il s’est dit à l’hôtel de ville ce matin-là. "On se positionne contre l’appropriation verbale de Bastogne", précise Fabian Lafontaine. C’est reparti pour un tour, donc.

Et les biscuits?

"Quelle que soit la décision, la Ville perdra deux fois."
Jean-Pierre Lutgen
CEO d’Ice-Watch

"Quelle que soit la décision finale, la Ville perdra deux fois. Soit ils n’obtiennent pas gain de cause. Soit ils gagnent et les marques sont déclarées nulles. Cela veut dire que plus personne n’investira dans la marque Bastogne et que la réputation de la ville ne sera plus marketée", prévient Jean-Pierre Lutgen. Le patron d’Ice-Watch en est sûr, cette décision ne vise que lui. "Ce dépôt de la marque Bastogne pose problème en horlogerie, mais pas pour les biscuits. Pourquoi? Ils essaient de monter les gens de Bastogne contre ces dépôts en disant qu’on confisque le nom de la ville. Ce n’est pas une confiscation, c’est une protection", continue Jean-Pierre Lutgen.

©Anthony Dehez

Quand il parle de biscuits, Jean-Pierre Lutgen fait référence aux "Bastogne" de Lu, une marque verbale déposée par Kraft Foods au niveau Benelux (OBPI) le 23 janvier 1976. Le raisonnement du patron d’Ice-Watch est simple. Vous vous opposez au dépôt de la marque Bastogne pour des montres? Faites-le aussi pour les biscuits! "Il y avait des marques existantes avant la mienne. S’ils avaient un souci, on aurait pu avoir une discussion pour aborder cette problématique. Mais ils confondent le droit des marques et le nom de la ville, cela n’a rien à voir", précise Jean-Pierre Lutgen.

Que pense la ville de ce dépôt fait par Kraft Foods, un géant de l’alimentaire? "On n’est pas dans la même démarche, ils n’ont pas déposé le nom Bastogne pour toute une série de produits. Ils ont déposé une entité visuelle. Qu’on mange des biscuits Bastogne dans le monde entier, tant mieux!", explique l’échevin des Finances.

"Qu’on mange des biscuits Bastogne dans le monde entier, tant mieux!"
Fabian Lafontaine
Échevin des Finances

Qui commet une erreur au passage. Le dépôt fait par Kraft Foods n’est pas visuel ou figuratif; il est verbal, comme celui fait par Ice IP. Nous lui faisons remarquer que le cas est tout de même fort similaire. La Ville compte-t-elle également attaquer Kraft Foods? "Par rapport à toute appropriation de la marque Bastogne, nous aurons la même attitude devant tous les acteurs, quels qu’ils soient", enchaîne l’échevin. Le dossier pourrait évoluer prochainement, le dépôt de Kraft Foods arrivant à échéance le 23 janvier 2016.

Portes ouvertes ou fermées?

"Mon plan était de lancer une montre Bastogne et de faire du marketing autour, je ne voulais pas que quelqu’un d’autre, avec un autre produit, profite de cela."
Jean-Pierre Lutgen
CEO d'Ice Watch

Mais pourquoi Jean-Pierre Lutgen a déposé la marque dans toutes les catégories possibles et imaginables? Surtout lorsqu’on sait que son idée première était de produire une montre labellisée Bastogne. Et rien d’autre. L’explication relève de la stratégie marketing. "Je voulais protéger la montre que je comptais lancer. Quand on crée une valeur dans une marque, d’autres peuvent être tentés de déposer la marque dans une autre catégorie afin de lancer un produit en profitant de la notoriété de l’autre. Mon plan était de lancer une montre Bastogne et de faire du marketing autour, je ne voulais pas que quelqu’un d’autre, avec un autre produit, profite de cela."

©Anthony Dehez

Une chose encore nous chiffonne. Pourquoi avoir tenu ce conseil communal à 7h30 et à huis clos? Pour l’heure matinale, pas trop de souci. "On a un collège tous les vendredis à 7 h du matin. Nous avons des projets ambitieux, nous sommes une commune qui se lève tôt", assurent en chœur Fabian Lafontaine et Coralie Bonnet. Soit. Mais pourquoi le huis clos alors? "Selon l’Union des Villes et Communes, le huis clos est souhaité dès qu’on parle d’une personne physique ou qu’on peut identifier une personne au travers d’une société. Dans ce cas-ci, le huis clos se justifiait. Ce n’est pas deux poids, deux mesures. Si une partie du conseil travaille sous pression, ce n’est pas à chercher du côté de la majorité", précise l’échevin.

Si ce n’est à chercher du côté de la majorité, serait-ce du côté de l’opposition? Jocelyne Olivier, conseillère communale (groupe Avenir) était présente au conseil qui s’est déroulé à huis clos. Elle ne pourra rien en dire. Mais elle se pose toujours des questions sur la nature du huis clos. "Le débat intéresse tous les habitants de Bastogne, il n’y avait aucun élément personnel à l’ordre du jour. Nous avons tout de suite contesté la nature de ce huis clos", explique celle qui est également avocate.

Construire

"Bastogne se borne à dire qu’on ne peut pas utiliser le terme Bastogne. C’est de la folie!"
Jocelyne Olivier
conseillère communale

"Ce qui nous interpelle, s’il y a un projet, qu’on nous le dise. Nous voulons discuter avec ICE IP, voir quel est son projet. Bastogne se borne à dire qu’on ne peut pas utiliser le terme de Bastogne, c’est de la folie!", explique celle qui confirme que son intérêt est que, si quelque chose se fait, les retombées doivent être pour Bastogne. Et d’enchaîner en mode revendicatif. "Si on attaque le dépôt de la marque par ICE IP, on doit attaquer tout le monde, y compris Kraft. Mais nous voulons que les biscuits continuent à s’appeler Bastogne!" L’opposition pense également que Bastogne doit appartenir aux Bastognards, "mais le but ne doit pas être de détruire, mais bien de construire. Il vaut mieux avoir un discours positif sur la défense de la marque qu’un discours de fermeture", explique la conseillère communale. Avant de prévenir: "À force de tout interdire, on va avoir l’effet contraire. La marque Bastogne ne représentera plus rien, on la rendra inintéressante."

©ANTHONY DEHEZ

Fort de ce qui précède, le 7 octobre, l’opposition (Groupe Avenir, 8 membres) a introduit un recours auprès du ministre wallon Paul Furlan, en charge des Pouvoirs locaux et de la Ville. L’objet du recours? Obtenir l’annulation de la décision prise lors de ce conseil tenu à huis clos. Donc, laisser Jean-Pierre Lutgen et ICE-IP bénéficier de la marque Bastogne. Le recours se base sur le non-respect du délai d’affichage, la non-justification du huis clos et l’absence de mise à disposition du dossier aux conseillers communaux. L’affaire qui agite la ville est désormais dans les mains d’avocats et sur le bureau de Paul Furlan. Reste à espérer que chacun mette un zeste d’eau dans son vin afin de – qui sait? – s’attabler. "Si Paris vaut bien une messe, Bastogne vaut bien une discussion pour voir quels sont les projets qui la concernent", conclut Jocelyne Olivier.

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés