interview

"Val Saint Lambert? Nous ne laisserons pas ce fleuron tomber aux oubliettes" (George Forrest)

©Kristof Vadino

Au départ de l’entreprise de construction et travaux fondée par son père au Congo, George Forrest a développé un groupe diversifié actif dans le génie civil, le BTP, les services miniers, l’agroalimentaire et l’énergie.

À la tête du groupe GFI, ce citoyen d’origine néo-zélandaise devenu congolais et belge est toujours resté en République démocratique du Congo (RDC), même durant les heures les plus sombres qu’a connues ce pays. Il a surpris récemment l’establishment belge en rachetant Val Saint Lambert sur ses deniers personnels. Il nous détaille ses projets pour le Val et répond à nos questions sur ses investissements et le Congo.

Les phrases clés

"Relancer Val Saint Lambert un grand challenge, c’est vrai, mais j’aime relever les défis."

"Nous avons redémarré New Lachaussée avec une cinquantaine de personnes, en majorité des ingénieurs. Aujourd’hui, elle en emploie cent."

"Personne ne quitte volontiers son pays, si ce n’est pour chercher un mieux. Il faut leur donner la chance de pouvoir le chercher chez eux."

Concernant les élections au Congo: "Tout ce que je demande et que j’espère, c’est qu’il y ait la paix et que les choses puissent évoluer positivement."

Qu’est-ce qui vous a poussé à reprendre la cristallerie du Val Saint Lambert?
Je connaissais de longue date Jacques Somville, à qui appartenait l’entreprise. Comme le Groupe Forrest (GFI) avait repris, par le passé, une de ses activités en Afrique, il nous a demandé si nous étions intéressés par Val Saint Lambert. Le groupe a dit non, mais, à titre personnel, j’ai dit: pourquoi pas? Mon objectif: ne pas laisser ce fleuron aux oubliettes de l’histoire. Comme nous avions déjà sauvé deux ou trois sociétés, pourquoi pas celle-là? C’est un grand challenge, c’est vrai, mais j’aime relever les défis. On a nommé Pierre Chevalier président du Val Saint Lambert, on y a installé une nouvelle équipe. On va restructurer l’entreprise et faire en sorte qu’elle retrouve son prestige. Elle a gardé son nom, mais a beaucoup perdu sur le plan commercial. On a déjà repris contact avec plusieurs autres cristalleries, en vue de nouer des collaborations entre le Val et elles. On a fait venir quelques jeunes designers, pour enrichir sa gamme par des nouveautés. Nous allons aussi développer une gamme de produits accessible à la classe moyenne, en ciblant les jeunes de 30 à 45 ans qui n’ont pas nécessairement les moyens de se payer du Val Saint Lambert actuellement. Tout cela en conservant la qualité et l’esthétique des produits.

Cela suppose des investissements: combien?
On a prévu des investissements. Je ne peux pas encore vous dire combien. On va également développer le commerce en ligne, un canal qui n’existe pas pour le moment au Val. D’ici la fin de l’année, on aura déjà une bonne idée de la manière dont on va développer tout cela.

Avez-vous aussi acquis les droits sur la marque?
Oui, bien sûr. Il y a des gens qui l’avaient usurpé, nous leur avons intimé d’arrêter cela. Je voudrais aussi illustrer le dialogue entre les cultures africaine et européenne au niveau du Val Saint Lambert. Les jeunes designers qu’on recrute favoriseront le mélange des cultures, de sorte que le Val deviendra un centre de dialogue par ses produits.

Allez-vous y recréer de l’emploi?
Oui, à l’avenir, certainement. Comme nous l’avons fait dans d’autres entreprises. On organisera aussi des expositions. Je suis un grand promoteur de l’art africain et, en particulier, de l’art congolais. Si l’on réussit à mélanger l’art africain et Picasso au niveau du Val, l’exposition des pièces qui en résulteront constituera un "plus".

"Avec tout cet argent qu’on dépense ici pour l’accueil, on pourrait aider des personnes et des sociétés à recréer de l’activité dans les pays de départ."
george Forrest président, GFI

Vous allez faire voyager Val Saint Lambert par ses modèles, en somme?
On va essayer, oui. Tel est notre objectif.

Quelle est votre vision aujourd’hui de tous les intérêts que vous avez en Belgique?
Val Saint Lambert est une entreprise dont la création remonte à 1826. C’est l’un des anciens empires de la Belgique qui sont partis à la dérive. Lachaussée, c’est la même chose: la société date de 1830. Nous l’avons récupérée et sauvée. Nous avons redémarré New Lachaussée avec une cinquantaine de personnes, en majorité des ingénieurs. Aujourd’hui, elle en emploie cent, et si l’on ajoute les sous-traitants, cela fait 220 personnes à temps plein. New Lachaussée, je tiens à le préciser, n’est pas une société d’armement, mais de machines-outils: elle fabrique des machines pour faire des lignes de production de munitions et de détonateurs, militaires ou civils. Elle travaille non seulement pour la défense, mais aussi pour le secteur minier et la construction. La Région wallonne y détient une participation de 20%. Et avec New Lachaussée, nous venons de reprendre à 100% le groupe allemand Fritz Werner. Une opération finalisée en mai dernier, avec l’autorisation du gouvernement allemand. Il faut savoir qu’il n’y a que trois grands acteurs sur ce marché au niveau mondial: New Lachaussée, Fritz Werner et le français Manurhin. Suite au rachat de Fritz Werner, nous maîtrisons 60 à 65% de parts de ce marché. Ce secteur est soumis à des règles strictes par la Région wallonne; chaque machine n’est expédiée qu’après l’obtention d’une licence.

Il y a une douzaine d’années, New Lachaussée avait obtenu une licence pour construire une ligne de production de munitions en Tanzanie, avant que cette licence ne soit annulée…
Oui, c’était inadmissible. On avait voulu aller en procès contre la Région, mais celle-ci avait promis de nous rembourser. Ce qu’elle n’a jamais fait en définitive.

Combien avez-vous perdu sur l’annulation de ce contrat?
Entre 4 et 5 millions d’euros.

Vous avez aussi investi en Belgique dans la biotech Bone Therapeutics. Pourquoi?
C’est un petit investissement. On y a investi pour aider la promotion de la recherche, comme on intervient dans d’autres domaines, sans nécessairement prendre de parts. On nous a proposé d’aider Bone et, en contrepartie, d’en recevoir des actions. On a dit oui. Et s’ils se débrouillent bien, ce sera tant mieux. C’est important de soutenir la recherche et la Belgique est un pays qui y réussit très bien.

©Kristof Vadino

Vous êtes né au Congo. Que pensez-vous de la Belgique aujourd’hui, avec vos yeux d’Africain ou d’Européen?
(Rires) J’ai les deux sortes d’yeux, les africains et les belges…

Mais depuis le Congo, comment voyez-vous la Belgique?
Comme un pays européen développé, avec une économie assez solide comparativement aux autres pays, et qui malgré ses problèmes linguistiques est bien géré. C’est un pays d’accueil. Moi-même, j’y ai été accueilli. La Belgique a souvent une bonne vision de la politique internationale. Et malgré ses conflits, c’est un peuple de dialogue. Dans le concept de dialogue, il y a l’idée qu’il faut trouver une solution. Et la Belgique en a donné l’exemple à plusieurs reprises, dans certains endroits. On dit chez nous les "pourparlers", les "palabres"…

Que pensez-vous du gouvernement belge, de sa politique en matière d’immigration? Est-elle la plus adéquate?
Je crois qu’on devrait analyser ce qui se passe au départ. Si l’on intervenait beaucoup plus en Afrique, dans les pays de départ, on créerait plus de développement. Avec tout cet argent qu’on dépense ici pour l’accueil, on pourrait aider des personnes et des sociétés à recréer de l’activité là-bas. Ce phénomène n’a pas été bien compris. Quant aux ONG, elles font du business: comme elles reçoivent de l’aide, elles poussent à l’émigration et à l’accueil. Mais pourquoi n’encouragent-elles pas plutôt la prise d’initiatives sur place, dans les pays d’émigration? Pourquoi ne pas investir, créer de l’emploi là-bas? On diminuerait de beaucoup l’émigration. Ce serait un bon point de départ. Parce que personne ne quitte volontiers son pays, si ce n’est pour chercher un mieux. Il faut leur donner la chance de pouvoir le chercher chez eux.

"Je voudrais illustrer le dialogue entre les cultures africaine et européenne au niveau du Val Saint Lambert."
george forrest président, GFI

Que pensez-vous de la politique en RDC? Qu’attendez-vous des élections?
Je suis un opérateur économique, je ne suis pas politique, heureusement. Tout ce que je demande et que j’espère, c’est qu’il y ait la paix et que les choses puissent évoluer positivement. Le président Kabila s’est engagé à se retirer, puis s’est retiré. Les choses évoluent. Nous espérons que tous les accords signés seront respectés dans l’intérêt général.

Moïse Katumbi a été empêché de se présenter aux élections. Qu’en pensez-vous?
Pas de commentaire.

Vous êtes associé avec lui dans le club de football Tout Puissant Mazembé à Lubumbashi…
Oui, nous avons toujours sponsorisé le TP Mazembé. Mon père le faisait déjà. J’ai été vice-président du club, mon fils Malta l’est aujourd’hui. Il assure sa présidence ad interim en l’absence de Moïse Katumbi.

Combien de personnes emploient votre groupe aujourd’hui?
GFI a employé 15.000 personnes à son maximum. Aujourd’hui, nous employons entre 6.000 et 8.000 personnes en direct, dont la majorité au Congo.

L’agence AFP a évalué la valeur de votre empire à 800 millions de dollars: une bonne estimation?
Je ne sais pas. Je suis atteint de la maladie d’Alzheimer… (rires)

Que fait GFI pour l’éducation et la santé?
Nous avons un centre médical à Lubumbashi, le meilleur du Katanga, ainsi que des antennes médicales à Kolwezi et Kalemie. Nous avons aussi créé deux fondations, qui déploient beaucoup d’activités sociales. Parmi celles-ci, je citerai le Zoo de Lubumbashi, qui accueille 18 à 20.000 visiteurs par mois, dont 15.000 enfants. Le but du zoo est l’éducation. Il s’inscrit dans une démarche de protection de la faune et de la flore. Il abrite aussi le musée "La Termite", développé avec l’Université de Gand. Et l’on vient d’y inaugurer le Musée des sciences naturelles.

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