interview

"Trop peu de nos jeunes choisissent une carrière technique ou technologique", Françoise Chombar (Melexis)

©Jonas Lampens

Pour Françoise Chombar, CEO de Melexis, la culture d'entreprise du groupe est leur force. "Nous sommes la seule entreprise du top 4 à n'avoir jamais fait partie d'un géant."

Nous sommes intrigués quand Françoise Chombar sort de son sac à main une petite boîte carrée au couvercle décoré d’un motif de panthère. "Je vais vous montrer ma sexy box." Les yeux brillants, elle nous dévoile ses "bijoux": des puces de Melexis, l’entreprise qu’elle a créée il y a 30 ans avec Roland Duchâtelet et son mari, l’ingénieur Rudi De Winter.

"À peine 25% des diplômés du technique sont des femmes. Le potentiel est inexploité."
Françoise Chombar
CEO de Melexis

"Regardez, cette puce brillante est un capteur 3D qui permet au conducteur d’une BMW Série 7 de modifier le volume de la musique, ou de se servir du téléphone d’un simple geste", explique fièrement celle qu’on peut considérer comme la "première dame" de l’industrie technologique belge.

Le nombre croissant de puces utilisées dans les voitures – qui doivent être de plus en plus économes en carburant, sûres et confortables – a transformé Melexis en une entreprise prospère. En 2017, son chiffre d’affaires a affiché une hausse de 12% à 512 millions d’euros. Le bond du bénéfice d’exploitation et du bénéfice est encore plus spectaculaire. Ces cinq dernières années, la valeur de l’action Melexis a été multipliée par six, faisant des trois actionnaires fondateurs – qui détiennent ensemble 54% des actions – des milliardaires virtuels.

Vous vous développez deux fois plus vite que le marché, ce qui vous propulse aujourd’hui à la quatrième place du secteur, après les géants comme Bosch, Infineon et NXP. Qu’est-ce qui vous différencie? Nos clients disent que nous sommes davantage à leur écoute. Cela s’explique sans doute par notre culture d’entreprise. Nous voulons que nos collaborateurs s’amusent en travaillant. Et cela se reflète sur nos clients. Nous sommes la seule entreprise du top 4 à n’avoir jamais fait partie d’un géant comme Siemens ou Philips. Nous avons décidé de nous développer uniquement de manière organique, donc sans acquisitions. Car en cas d’acquisition, il est très difficile de conserver intacte sa culture d’entreprise.

Ablynx vient d’être rachetée par Sanofi, et Brussels Airlines est définitivement absorbée par Lufthansa. En faisons-nous assez en Belgique pour ancrer nos entreprises performantes? Je n’y vois aucun problème. En tant que petit pays, nous ne pouvons pas nous offrir le luxe d’être protectionnistes. La Belgique ne peut être forte que dans une grande Europe. Je suis donc une Européenne convaincue.

melexis
  • Développeur de puces et de capteurs électroniques. Fondé en 1988 par Roland Duchâtelet, Françoise Chombar et son mari, Rudi De Winter.
  • Le trio détient encore 54% des actions, valorisées à 1,8 milliard d’euros.
  • Chiffre d’affaires 2017: 512 millions d’euros dont 89% sont réalisés dans le secteur auto. Chaque nouveau véhicule contient en moyenne 10 puces et capteurs de Melexis.
  • Bénéfice d’exploitation: 136 millions d’euros (+ 20%)
  • Siège social à Tessenderlo. Dispose de 14 établissements à l’étranger.
  • 11.400 collaborateurs.

Les trois fondateurs de Melexis détiennent ensemble 54% des actions. Est-ce une manière d’assurer un ancrage? Oui, mais parce que nous aimons ce que nous faisons et que nous voulons continuer à être maîtres de notre destin. Nous avons un ancrage flamand, certes, mais parmi nos collaborateurs, nous comptons 40 nationalités et nous exportons dans le monde entier.

Vous êtes administratrice chez Umicore, qui est spécialisée dans les technologies de matériaux pour batteries. Melexis fait partie du top mondial dans le secteur des puces. Deux exemples qui démontrent que la Belgique peut y parvenir… J’ai pourtant une raison de me faire du souci: notre enseignement. Trop peu de jeunes choisissent une carrière technique ou technologique, ce que l’on appelle les métiers Stem (science, technology, engineering, mathematics, NDLR). En Belgique, nous ne comptons que 13 diplômés de l’enseignement technique-scientifique par 1.000 habitants. En Finlande, on en compte 26, et en Irlande, plus de 30. Cette pénurie fait peser une très lourde hypothèque sur l’avenir de notre économie et de notre société. Les chiffres sont encore plus alarmants chez les filles. À peine 25% des diplômés de l’enseignement technique sont des femmes. Une gigantesque source de talents inexploitée.

Ressentez-vous aussi cette pénurie de techniciens et d’ingénieurs chez Melexis? Nous réussissons à en trouver, mais cela nous prend plus de temps qu’auparavant. Toutes les entreprises belges en souffrent, et cela représente un frein pour notre économie. J’entends régulièrement des collègues déclarer qu’ils ne peuvent pas se développer en Belgique parce qu’ils ne trouvent pas le personnel adéquat. Nous manquons même davantage de techniciens que d’ingénieurs.

Comment expliquer ce handicap dans notre enseignement technique? Nous continuons à associer ces emplois à du travail pénible et mal payé. Les gens ne voient pas à quel point les techniciens sont importants pour le développement et la création de nouveaux produits. Les ingénieurs peuvent les concevoir, mais nous avons également besoin de personnes pour transformer ces idées en prototypes ou qui soient capables de régler une machine pour fabriquer le nouveau produit. Nous devons montrer comment les technologies peuvent améliorer la vie des citoyens et résoudre les grands problèmes de ce monde. L’Ocean Cleanup par exemple, un immense projet destiné à nettoyer les océans de la mer de plastique, a commencé avec le rêve d’un jeune étudiant entrepreneur. Il collabore avec des biologistes marins, des météorologues, des ingénieurs mécaniciens, des mathématiciens, des chimistes.

Mettre en avant la pratique… Nous devons intégrer le travail d’équipe dans toutes les disciplines de notre enseignement. C’est la seule manière de faire comprendre aux jeunes pourquoi ils doivent connaître le théorème de Pythagore ou à quoi servent les intégrales. Si vous leur montrez comment une personne paralysée peut à nouveau marcher grâce à un exo-squelette high-tech, les yeux des parents et des enfants s’ouvriront tout grands. Il est très important de faire connaître aux filles les applications de la technologie, car elles ne s’y intéresseront que si cela peut leur servir à aider leur grand-mère. Malgré tout, j’entends encore que la technologie est un domaine pour les garçons et pas pour les filles.

Les voitures électriques et autonomes pourraient également servir de motivation pour les jeunes. Comment nous déplacerons-nous dans dix ans? Nous avons imaginé quatre scénarios sur lesquels nous basons notre stratégie. Le plus optimiste prévoit que dans dix ans, la moitié des voitures seront 100% électriques. Cela ne me semble pas vraiment réaliste, à cause de leur coût. Un scénario que j’estime plus réaliste prévoit une hausse sensible du nombre de voitures hybrides. D’après les analystes, en 2024, sur 120 millions de nouveaux véhicules, 23 millions seront hybrides et 5,8 millions seront 100% électriques. Mais on oublie souvent que les moteurs à combustion peuvent aussi être plus propres et moins gourmands en carburant. Une voiture hybride pourrait offrir le meilleur des deux mondes.

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