interview

"Albert Frère m'a mis à la porte au moins trois fois" (Gilles Samyn)

©Kristof Vadino

À 69 ans, Gilles Samyn prend sa retraite. Le bras droit d’Albert Frère se livre dans un entretien à bâtons rompus. "Désormais, je peux être moi-même. Je ne dois plus me soucier de l’impact que mes propos pourraient avoir sur le groupe ou sur les autres."

Ses commentaires dans la presse ont toujours été rares, millimétrés, prudentissimes. Trente-cinq ans au service d’Albert Frère, décédé en décembre dernier à l’âge de 92 ans, ça vous apprend la prudence. Alors, à l’idée d’un long entretien à l’heure de la retraite, Gilles Samyn n’a pas bondi de joie. Il a pris le temps de réfléchir. "J’ai demandé l’autorisation de ma femme." Et puis il a dit oui (merci Madame). "D’accord, mais pas chez moi. Je propose qu’on aille manger un bout quelque part. Je ne viendrai pas en costume."

Pile à l’heure. Gilles Samyn est un homme précis. Ni veston, ni cravate. Casual. "Bien sûr! je suis libre à présent. J’ai quitté la présidence de la CNP la semaine dernière. Je n’ai plus de mandat lié au groupe Frère, sauf celui d’administrateur chez Pernod Ricard", dit-il en se servant un verre d’eau plate.

Ironman

Pour fêter sa retraite, ce marathonien prépare son premier… Ironman. Début juillet à Klagenfurt, en Autriche, il sera sur la ligne de départ pour 3,8 km de nage, 180 km de vélo et un marathon pour finir en beauté. "Je ne me mets pas la pression. L’objectif, c’est de terminer."

Ce dimanche, comme d’hab, il court les 20 km de Bruxelles. En général il plie l’affaire en 1h35, 1h38. Cette année, c’est un peu différent. "J’ai décidé de rejoindre Bruxelles en vélo depuis Bousval, où j’habite depuis peu. Cela fait 38 bornes. Je cours les 20 km et puis je rentre en vélo. Comme ça, ça me fait une bonne journée d’entraînement pour l’Ironman."

Il n’a pas toujours été ultra-sportif. Ça lui est venu à la quarantaine, pour se muscler le dos et en finir avec les hernies discales à répétition. "C’était ça ou me faire opérer. J’ai choisi de me mettre au sport. C’est comme ça la vie, elle vous amène des opportunités. In every danger, an opportunity."

Ce que j’ai économisé, ce n’est pas mon argent, je dois le léguer à mes enfants.

Gilles Samyn, qui se décrit comme un perpétuel insatisfait, est du genre à faire les choses à fond. C’est vrai pour le sport, ce fut le cas aussi pour le boulot. "Travail, travail, travail. C’est une des valeurs que mon père m’a inculquées, je l’ai retrouvée aux côtés de Monsieur Frère." Pourquoi ce stakhanovisme, si l’on ose dire pour un professionnel de la haute finance "profondément libéral", comme il dit? "Pour éviter la médiocrité. C’est mon moteur. Je ne dis pas qu’il faut être le premier, le meilleur. Si je suis sorti major de ma promotion à la Solvay Business School, je sais aussi qu’il y avait sûrement meilleur que moi l’année d’avant ou d’après. Être premier, comme dans un marathon, cela ne dépend pas que de votre performance, cela tient aussi à la forme des autres à un moment précis. Il ne faut pas nécessairement viser la première place. Par contre, il faut viser le quartile du haut. Éviter à tout prix la médiocrité. Ne pas être dans la masse."

Il repousse l’assiette de légumes qu’il a à peine touchée. "Très bon. Mais je parle trop, je n’ai pas le temps de manger."

Travail et chance

Une gorgée d’eau et il plonge dans les souvenirs professionnels. Il aime l’idée que, "travail et chance vont ensemble. Je ne considère pas du tout avoir fait une carrière. La vie m’a apporté des opportunités, c’est comme cela que les choses se sont faites. Quand vous acquérez une compétence dans un domaine, les opportunités viennent à vous. Si vous travaillez plus qu’un autre, vous aurez plus de chance. En 1969, en 3e année chez Solvay, Eugène de Barsy me propose de devenir l’élève-assistant de François Narmon. C’est une chance – il y avait un besoin à ce moment-là — mais c’est aussi grâce à mon travail qu’il a pensé à moi. Travail et chance, chance et travail."

Il ne faut pas nécessairement viser la première place. Par contre, il faut viser le quartile du haut. Éviter à tout prix la médiocrité.

À sa sortie de Solvay, il se trouve face à 14 offres d’emplois. "J’avais même vu Monsieur Frère. Il m’a demandé: comment est-ce que tu viendrais au bureau? Quand je lui ai répondu en voiture, il m’a dit: non, tu viendras "au" train! J’étais jeune, et je n’avais pas envie de travailler pour un gars qui me disait comment venir au bureau. L’entretien s’est terminé assez rapidement", raconte lionceau impulsif – son totem chez les scouts.

S’enterrer à Charleroi

Albert Frère. ©Photo News

Après quelques détours, leurs routes vont se recroiser. Quand Albert Frère rachète GBL, où Gilles Samyn était d’abord entré. "Six mois après mon arrivée, j’ai quitté le groupe, en désaccord total avec les administrateurs délégués, ne voyant pas clair dans leur stratégie. J’étais la jeune étoile montante qui avait travaillé pour le baron Lambert, et j’avais l’impression que la nouvelle direction me mettait dans un placard, le plus loin possible des lieux de décisions. J’aurais dû avoir la patience que Monsieur Frère me découvre dans le groupe. Mais j’avais 32 ans, j’allais devoir attendre des âges."

"Je me suis installé à mon compte, et cela a très bien démarré. Six mois plus tard, Monsieur Frère m’a téléphoné. Il devait remplacer sa directrice financière qui s’en allait. J’ai mis trois jours à lui répondre, me posant plein de questions existentielles. Je venais de lancer mon affaire qui marchait, j’allais me retrouver à gérer deux lignes de participations dans un bureau à Charleroi. Et puis je ne sais pas pourquoi, je lui ai dit oui. Quand j’ai annoncé ça dans les dîners bruxellois, on m’a dit: mais Gilles, tu es fou, tu vas aller t’enterrer à Charleroi?!"

C’était comment? "Quand on est avec Bebert — je l’appelais parfois comme cela dans les restaurants - quand on est avec Monsieur Frère et qu’on négocie pendant neuf mois l’alliance avec les Desmarais, le deal Bertelsmann ou Petrofina-Total, ce sont des moments inoubliables. C’est à la fois très sérieux et, en même temps, c’est du théâtre. Il y a du bluff, de la psychologie et puis, à un moment donné, on se marie. Tout le jeu est alors remisé, on en arrive aux fondamentaux d’une entreprise, on en vient aux personnes qui travaillent ensemble. C’est une chance d’avoir connu ces moments."

Si les actions à vote multiple avaient existé, c’est nous, les Belges du groupe Frère, qui aurions mené des fusions en gardant le contrôle.
Gilles Samyn

Gilles Samyn insiste beaucoup sur un point: ce fut une vie d’artisanat financier. "On était des artisans. Une chose que je regrette dans la finance actuelle, c’est qu’elle fait du processing. Elle commande une ‘due diligence’, prend un avocat, un fiscaliste, un banquier, des experts en ceci ou cela et met le tout en process. Nous, on ne voyait pas une entreprise comme une chose. Pour moi, une entreprise, c’est un être vivant, forcément unique puisqu’il s’agit à chaque fois d’une équipe particulière. Parfois, on s’est trompés. Sur le groupe Flo par exemple, nous nous sommes cassé la figure parce que nous nous sommes trompés sur les qualités de l’entreprise et sur notre capacité à bien les manœuvrer. D’ailleurs, on a trouvé un meilleur artisan pour travailler la matière de ce groupe."

Utile?

Soit. Mais au final, à quoi auront servi ces coups financiers? Quelle aura été l’utilité des holdings d’Albert Frère, en dehors de l’enrichissement spectaculaire de quelques-uns? Gilles Samyn s’attendait évidemment à la question. Et là, oubliant sa mousse au chocolat, il déroule d’un trait une explication manifestement rôdée. "L’utilité du groupe Frère? J’en vois au moins trois. Un, nous avons créé de la valeur. Nous offrions à des actionnaires la possibilité d’avoir un rendement supérieur à celui du marché. En moyenne, la CNP que j’ai dirigée a réalisé entre 3 et 4% par an de plus que le marché. Deux, nous avons permis à des entreprises de taille petite et moyenne de se développer mieux et plus vite, en leur apportant une stratégie, des capitaux. Il est vrai que, parfois, nous n’y sommes pas arrivés, comme dans le cas d’Entremont. Trois, dans les grands dossiers, nous avons contribué à l’émergence de l’Europe de l’entreprise."

©Kristof Vadino

"Beaucoup de gens ont dit: vous avez vendu la Belgique. Non, nous avons constitué des ensembles en arrimant des entreprises belges à des groupes européens devenus mondiaux. Nous avons eu cette action structurante pour une série d’entreprises belges. Si les actions à vote multiple avaient existé en Belgique, comme je l’ai d’ailleurs proposé en son temps, c’est nous, les Belges du groupe Frère, qui aurions mené des fusions en gardant le contrôle, comme les Suisses ou les Suédois le font. Mais nous sommes un petit pays, avec peu de capitaux, nous n’avons pas la même surface que les Français ou les Allemands."

Mon seul problème maintenant, c’est de placer ma pension. Parce que je me rends compte que sans équipe, je suis nettement moins bon investisseur.

Cela ne l’empêche pas de considérer la Belgique comme "un pays de Cocagne". "Attention, cela ne veut pas dire qu’elle est bien gérée! Nous, entrepreneurs, on nous demande sans cesse de nous comparer avec les ‘best in class’. Si les politiciens s’imposaient ce calcul tout simple, comparer ce qu’ils coûtent à ce qu’ils rapportent à la population par rapport à des pays aussi bien gérés que la Suisse, le Luxembourg, ou les Pays-Bas, ce serait très utile."

"Ce n’est pas mon argent"

Et lui, comment se situe-t-il par rapport à l’argent? "Je n’ai pas de problèmes d’argent, mais je ne me considère pas comme riche. Ce que j’ai économisé, ce n’est pas mon argent, je dois le léguer à mes enfants (ndlr, il en a cinq). Mon état d’esprit, c’est que, quand je dépense quelque chose, je dois quasiment demander la permission à mes enfants. Je vois l’argent comme une responsabilité, une charge, plutôt que comme un bienfait."

"Mon seul problème maintenant, c’est de placer ma pension. Parce que je me rends compte que sans équipe, je suis nettement moins bon investisseur. Je ne vais pas dire que je suis mauvais, mais je suis un bon membre d’équipe. Quand on me demandait si j’étais CEO de la CNP, je disais "je suis chef de patrouille", comme chez les scouts. Et j’avais la joie d’avoir un seul patron. Je ne devais pas demander à mille actionnaires, je toquais à la porte de Monsieur Frère, et c’était oui, non, on exécute…"

Jardin secret

Un café? "Non merci. Eau plate, c’est très bien." Revenons à "Monsieur Frère". N’a-t-il jamais été lassé, lui le virtuose de la finance, d’être le bras droit de l’homme d’affaires carolo? "Jamais, mais il faut dire qu’il m’a laissé un champ de liberté totale sur une série de dossiers, Transcor, Dupuis ou Hélio Charleroi, par exemple. J’avais mon jardin secret, comme les autres membres de l’équipe d’ailleurs. Nous étions quelques-uns, son cercle restreint de Charleroi, à pouvoir tout lui dire. Il nous écoutait, on en discutait. Mais une fois terminé le temps de l’écoute et de la discussion, il y avait une décision de Monsieur Frère, le plus souvent dans la foulée."

Une fois, il a même appelé Gérald (ndlr, le fils d’Albert Frère) pour lui dire: tu prépares les papiers de clôture de Gilles. Il est dehors, je ne veux plus le voir.

"C’était mon patron, mais il m’autorisait toujours à être en désaccord avec lui. Dans le dossier Transcor, par exemple, quand on a voulu racheter des raffineries aux Etats-Unis, pour le convaincre de faire cela, j’aime autant vous dire que ce fut… un processus… génial. On le respectait beaucoup, notamment parce qu’il nous respectait. À ceux qui le méritaient, Monsieur Frère faisait une confiance totale. Maintenant que Monsieur Frère n’est plus là, je ne suis plus grand-chose. On ne peut pas être la main droite de quelqu’un qui n’est plus là. Aujourd’hui encore, je me surprends de temps en temps à vouloir lui téléphoner. Pour savoir ce qu’il ferait dans telle ou telle situation."

Se sont-ils parfois engueulés, "Monsieur Frère" et lui? "Avec d’autres dans le groupe, ça m’est arrivé souvent de hausser le ton. En négociations aussi. Mais avec lui, jamais. Lui, par contre, il m’a engueulé, ça oui! Il a dû me mettre au moins trois fois à la porte. Une fois, il a même appelé Gérald (ndlr, le fils d’Albert Frère) pour lui dire: tu prépares les papiers de clôture de Gilles. Il est dehors, je ne veux plus le voir. C’était un patron merveilleux mais…"

Charleroi for ever

Gilles Samyn et son épouse viennent de quitter Ham-sur-Heure pour le Brabant wallon. Pour se rapprocher des enfants et petits-enfants. "Heureusement, je n’ai jamais dû annoncer à Monsieur Frère que je quittais Charleroi. Je crois que cela lui aurait déplu. Je suis venu à Charleroi parce qu’il me l’a demandé, et parce que je voulais être à 10 minutes du travail. Autant j’avais une vision négative de Charleroi, je trouvais cette ville horrible, autant j’ai découvert une région extraordinaire, avec des gens super sympas. J’ai presque le regret d’être parti. Mais je reste président d’honneur de la marche Saint-Roch de Ham-sur-Heure!"

Ce ne sera pas la seule occupation de cet hyperactif: Gilles Samyn a encore gardé la responsabilité d’un ou deux dossiers pour le groupe Frère. "Sinon, je viens de faire un petit investissement. J’en ferai encore l’un ou l’autre, parce que je crois que je ne suis bon que là-dedans."

Lire également

Publicité
Publicité

Echo Connect