interview

"Dans le crowdlending, on se trouve en permanence face à ses juges"

©Dieter Telemans

En juin 2012, Frédéric Lévy Morelle créait avec quelques autres entrepreneurs bruxellois Look & Fin, la première plateforme belge de financement par la foule sous forme de prêt (crowdlending). Aujourd’hui, le bébé est devenu une entreprise en pleine expansion qui, après la France, s’apprête à essaimer dans deux autres pays européens.

Quel est le bilan de la plateforme à l’issue de ses cinq premiers exercices?

Nous avons collecté plus de 25 millions d’euros pour 118 entreprises, dont 41 sur la seule année 2017. Depuis 2013, nous avons progressé chaque année de plus de 100%. On a structuré le financement de PME à partir de 50.000 euros par dossier et progressivement, nous avons levé des montants de plus en plus importants, jusqu’au million d’euros. Le montant moyen emprunté s’est élevé à 340.000 euros l’an dernier, contre 250.000 euros en moyenne sur les cinq ans. À ce jour, 9 millions ont été reversés aux prêteurs. Et nous avons offert un rendement net de défaut de 7,6% sur la période.

CV express
  • Diplômé de l’école de commerce Solvay Brussels School, maîtrise en gestion fiscale.
  • Expérience en corporate finance chez Go Next.
  • Business analyst dans un cabinet de conseil fiscal et de gestion.
  • 2010: Investment manager pour les fonds d’investissement Théodorus et Sherpa Invest.
  • 2012: Création de la plateforme de crowdlending Look & Fin, dont il est depuis lors CEO.

Avez-vous enregistré des défauts dans le chef des emprunteurs?
Nous avons un taux de défaut total de 0,88%: il s’agit du rapport entre le montant ayant fait l’objet du défaut sur le total des fonds levés. Donc oui, il y a des accidents. La clé de la réussite est la maîtrise du taux de défaut et la diversification du portefeuille. À titre de comparaison, une grande plateforme de crowdlending comme la britannique Funding Circle affiche un taux de défaut de 2,1%.

Cela représente combien d’entreprises dans votre cas?
Trois dossiers sur 118. On fonctionne avec des remboursements progressifs: ce sont des prêts amortissables, où les risques sont dégressifs, de sorte que les défauts sont toujours partiels. Les emprunteurs ne font pas faillite au lendemain de leur levée de fonds. Sur les trois dossiers, le défaut est apparu grosso modo une année après la levée de fonds, pour des prêts sur trois ans. Il s’agit de trois faillites. Il faut pouvoir communiquer sur le taux de défaut, comme le fait Funding Circle: le mentionner dans ses rapports et en informer les souscripteurs. Dans le crowdfunding en actions, on lève des fonds puis on part pour "x" années avant de savoir ce qu’il se passe; dans le crowd en prêts, on paie tous les mois les prêteurs, autrement dit on est tout le temps face à nos juges. On est donc beaucoup plus rapidement confronté à un problème, quand il survient, qu’en crowd en actions.

Quels sont les principaux secteurs d’activité qui recourent au crowdlending?
Le premier secteur client est la distribution (et le retail), qui représente 28% des dossiers que nous finançons. Ils ont le plus souvent des problèmes de fonds de roulement. Le business-to-business suit, avec 12,5%, puis l’immobilier, 11%.

"Au début, on pouvait croire que le crowdlending serait surtout une approche locale. Avec l’expérience, on voit qu’il n’en est rien."
Frédéric Lévy Morelle
CEO de Look & Fin

Les promoteurs immobiliers y voient un intéressant effet de levier vis-à-vis de leur banque: une première tranche de financement en crowdlending est perçue comme des fonds propres par leur banquier. Quand un promoteur lève 200.000 euros en crowd, il obtiendra plus facilement un million auprès de sa banque. J’ajoute que nous prodiguons du financement à court terme: le plus souvent à 38 mois, le maximum étant à cinq ans.

Quelle est la taille moyenne des entreprises que vous financez?
Elles réalisent en moyenne 9 millions d’euros de chiffre d’affaires annuel. Ce ne sont pas des start-ups. Il y a des petites PME, mais aussi de grosses: nous avons levé un million d’euros pour une société industrielle employant 3.000 salariés et réalisant 400 millions d’euros de chiffre d’affaires.

À quoi utilisent-elles les fonds empruntés?
Le premier besoin de financement concerne les fonds de roulement, ce qui est logique vu qu’il s’agit plutôt de financement à court terme et qu’on traite beaucoup de sociétés du secteur de la distribution. Cela fait 35% des dossiers. Le deuxième objectif (18%) vise à financer la croissance ou l’expansion.

LES PHRASES CLÉS

"En cinq ans, nous avons collecté plus de 25 millions d’euros pour 118 entreprises."

"Nous avons un taux de défaut total de 0,88%. En comparaison, la plateforme britannique Funding Circle a un taux de 2,1%."

"Le premier besoin de financement des entreprises qui empruntent concerne les fonds de roulement, le deuxième la croissance et l’expansion."

"Les entrepreneurs sont prêts à payer un peu plus cher pour la rapidité que nous leur offrons."

Quel capital-séduction revêt le crowdlending pour les entreprises?
Un des principaux avantages du service qu’on propose est la rapidité avec laquelle nous structurons leur financement. Nous sommes très réactifs. Chez nous, le délai moyen d’analyse de dossier est de sept jours, contre quelque six semaines pour une banque. Et le délai moyen de souscription des fonds sur les plateformes est d’à peine quatre minutes. Les entrepreneurs sont prêts à payer un peu plus cher pour cette rapidité.

Quels sont les principaux enseignements que vous tirez de ces premières années d’activité?
Les PME emprunteuses reconnaissent de plus en plus l’utilité du crowdlending. Les dirigeants sont de plus en plus sensibles à cette forme de financement, qu’ils considèrent comme complémentaire ou alternative au financement bancaire. En 2017, on a reçu 4.000 demandes de financement chez Look & Fin. Cela montre l’engouement! C’est plus du double de 2016… Du côté des prêteurs, on note qu’ils sont de plus en plus nombreux et fidèles. Chacun d’eux investit en moyenne 2.400 euros par dossier et 18.500 euros au total sur la plateforme: il souscrit donc environ six prêts. Nos levées de fonds sont systématiquement sursouscrites: il y a des listes d’attente. Selon nous, toutefois, le niveau idéal de diversification serait de 20 à 30 dossiers par prêteur. Nous les poussons dès lors à accroître la diversité de leur portefeuille.

Comment réglez-vous la problématique de la liste d’attente à la souscription?
Nous travaillons sur la base du premier arrivé, premier servi. La plateforme enregistre l’heure du clic de chaque prêteur pour générer automatiquement la liste d’attente. Début de cette année, nous allons lancer une nouvelle offre à l’intention des prêteurs qui souhaiteraient fonctionner autrement. En fonction des critères d’investissement et des montants chers à chacun d’entre eux, on présélectionnera pour eux les dossiers qui leur correspondront le mieux, avec un système de souscription spécifique.

"Look & Fin va ouvrir deux nouveaux pays européens en 2018."
Frédéric Lévy Morelle
CEO de Look & Fin

Votre activité est-elle ancrée localement?
En 2012, on pouvait croire que le crowdlending serait surtout une approche locale, permettant à chacun d’investir dans le commerce ou l’atelier de sa ville ou de sa région. Avec l’expérience acquise, on voit qu’il n’en est rien, qu’il s’agit d’un placement à part entière pour l’investisseur, peu importe qu’il y ait un lien local. En 2015, nous avons lancé notre plateforme en France, ce qui nous a permis d’observer que l’investisseur français souscrit des projets en Belgique et vice versa. L’appétit des prêteurs est européen: sur notre plateforme, des particuliers belges, français, luxembourgeois et suisses investissent… Il n’y a d’ailleurs pas de limite géographique au niveau des prêteurs, excepté quelques limitations fiscales dans certains pays. À propos, Look & Fin va ouvrir deux nouveaux pays européens au premier semestre 2018. Je ne peux pas encore vous dire lesquels, mais nous sommes en train de recruter les équipes sur les deux marchés en question.

Comment a évolué votre effectif?
Nous sommes passés de cinq personnes à fin 2016 à 25 personnes aujourd’hui: 15 en Belgique, le reste en France et en Espagne, où nous avons un call center. Et nous allons engager cette année une dizaine de personnes supplémentaires, notamment des analystes pour traiter les dossiers.

Lire également

Contenu sponsorisé

Partner content