analyse

Warren Buffett perd-il la main?

©Bloomberg via Getty Images

Les performances réalisées par Berkshire Hathaway à Wall Street au cours des 20 dernières années ne sont plus aussi brillantes que précédemment. Son président Warren Buffett attend un repli des marchés pour pouvoir confirmer son statut d’"oracle d’Omaha".

À 88 ans, être considéré comme un oracle sur les marchés financiers tient tout simplement du miracle. Ce statut, personne au monde ne le conteste à Warren Buffett. Le champion de l’investissement boursier avait acquis en 1962 Berkshire Hathaway, une entreprise active dans le textile aux finances délabrées. Il en a fait sa holding, une société d’investissements au départ active essentiellement dans le secteur de l’assurance.

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milliards
Berkshire Hathaway vaut actuellement 498 milliards de dollars à la Bourse de New York.

La suite, on la connaît. Les multiples placements qu’il a réalisés au fil des ans avec le soutien sans faille de son complice de toujours Charlie Munger, ont permis à Berkshire Hathaway de se hisser dans le Top 5 des plus grandes sociétés au monde en termes de capitalisation boursière. Berkshire Hathaway vaut actuellement 498 milliards de dollars à la Bourse de New York. Soit un peu plus de la moitié du numéro un dans ce registre, Microsoft. Cette société co-fondée dans les années 1980 par son ami Bill Gates, pèse 856 milliards de dollars.

L’objectif de Warren Buffett a été, et est toujours, de surperformer le marché américain des actions. De faire croître la valeur comptable de la société à un rythme supérieur à celui du S&P 500 Total Return, un des principaux indices de la Bourse de New York qui inclut dans son calcul les dividendes distribués par les sociétés qui le composent et qui sont réinvestis dans les actions de ces sociétés.

"L’oracle d’Omaha"

20,5%
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Entre 1965 et 2018, Berkshire Hathaway a progressé de 20,5% en moyenne chaque année à Wall Street.

Et là chapeau! En 53 ans, entre 1965 et 2018 donc, celui que l’on surnomme "l’oracle d’Omaha" en référence à une ville située dans le Nebraska aux Etats-Unis où il vit, a réussi cet exploit à 43 reprises! En annexe à la lettre que Warren Buffet adresse à ses actionnaires chaque année à la fin du mois de février, Berkshire Hathaway indique que la valeur comptable par action a affiché un gain composé de 18,7% par an sur cette période. Ce qui s’est traduit par une progression de 20,5% en moyenne par an du cours de son action à Wall Street. Ces performances sont plus que séduisantes en regard des 9,7% en moyenne par an enregistrés par le S&P 500 Total Return.

Petit détail, parce que Warren Buffett préfère dédier sa trésorerie à l’investissement plutôt qu’à la rémunération des actionnaires, Berkshire Hathaway ne distribue pas de dividende. C’est la raison pour laquelle Warren Buffett compare les performances de sa société en Bourse à celles du S&P 500 Return.

Victime de ses principes…

Mais même à un oracle, on ne peut pas demander d’être parfait jusqu’au bout des ongles. On observe en tous les cas que les performances réalisées au cours des 20 dernières années sont généralement moins brillantes que celles enregistrées auparavant. Si Berkshire Hathaway a surperformé le marché boursier à 43 reprises depuis 1965, il reste que depuis 1997, cela n’a pas été le cas durant 8 années. C’est beaucoup pour l’oracle d’Omaha. Il faut se rendre à l’évidence. Berkshire Hathaway rencontre depuis quelque temps des difficultés à atteindre son principal objectif qui est, rappelons-le, de faire mieux que le marché.

Beaucoup d’observateurs seraient enclins de mettre en avant son âge avancé pour justifier ses moindres performances.

Warren Buffet ne cache pas cette faille, affirmant qu’elle ne le satisfait pas du tout. Beaucoup d’observateurs seraient enclins de mettre en avant son âge avancé pour justifier ses moindres performances. Les raisons, pensons-nous, sont plutôt à aller rechercher ailleurs. Quelles peuvent-elles bien être? On épinglera par exemple la politique d’investissement de Warren Buffett qui consiste à détenir des positions pour le long terme, alors que cette façon de faire (buy and hold ou acheter et conserver) ne correspond plus vraiment dans ce monde qui subit constamment des changements dans beaucoup de domaines.

Le cas de General Electric, une ligne que Berkshire Hathaway détenait depuis des lustres, constitue un bel exemple. Ce conglomérat a entamé une descente aux enfers depuis 2008 qui a contraint Berkshire Hathaway à se défaire de cette participation l’an passé.

L’obsession de Warren Buffett à privilégier avant tout les entreprises américaines peut aussi expliquer la récente sous-performance de Berkshire Hathaway à Wall Street. Elle s’explique, cette obsession, par son principe d’investir dans les entreprises dont il est possible de suivre en permanence l’évolution de leurs produits parmi les consommateurs.

…et focalisé à l’excès sur Wall Street

Les quelque 200 lignes d’investissements en actions que renferme le portefeuille de Berkshire Hathaway, sont de ce fait occupées à une très forte majorité par des titres d’entre

prises américaines. Et pas n’importe lesquels. On trouve ceux de sociétés représentant des marques fortes souvent séculaires qui sont rentrées dans l’inconscient de tout un chacun. Ces titres comptent parmi les poids lourds du portefeuille. On trouve entre autres Bank of America, Wells Fargo, General Motors, JP Morgan et Visa. Ajoutons à cette liste Apple qui affiche une valeur de 44 milliards dans le portefeuille ou encore Coca-Cola (18 milliards de dollars).

"À l’inverse de ce que l’on pouvait observer auparavant, les sociétés auront de plus en plus difficile à détenir un monopole sur leur marché."
Philippe Gijsels
Directeur de la stratégie marchés auprès de BNP Paribas Fortis

"Le monde est en train d’évoluer. À l’inverse de ce que l’on pouvait observer auparavant, les sociétés auront de plus en plus difficile à détenir un monopole sur leur marché", explique Philippe Gijsels, directeur de la stratégie marchés auprès de BNP Paribas Fortis. "Pourquoi Berkshire Hathaway n’est pas davantage investi dans des entreprises en Asie, là où sont en train de se créer des géants?", se demande-t-il. "Pourquoi la société reste accrochée aux actions du distributeur WalMart? N’eût-il pas mieux valu qu’elle se tourne vers actions du site de commerce en ligne chinois Alibaba?"

Berkshire Hathaway détient bien des actions d’entreprises non-américaines. On y trouve des noms tels que Lanxess, Novartis, GSK, BAT, Royal Dutch, et même AB InBev, une position que le groupe financier a réduite en 2018. Mais toutes ces participations restent dans l’ensemble assez anecdotiques par rapport à l’ensemble du portefeuille-actions qui totalise une valeur de 173 milliards de dollars. Cela dit pour être précis, dans sa dernière lettre aux actionnaires, Warren Buffett indique vouloir corriger le tir. "Nous espérons investir des sommes importantes à l’étranger", écrit-il.

Ce que l’oracle n’a pas vu venir

Autre point faible de ces 20 dernières années, Warren Buffett n’a pas vraiment vu venir l’avènement de la technologie dans le paysage économique mondial. Son intérêt pour ce secteur est assez récent. Et ses premiers pas dans cette partie de la cote américaine, faut-il le reconnaître, n’ont guère été couronnés de succès.

Peut-on reprocher à Warren Buffett de ne pas être parvenu à s’accrocher à la vague technologique, lui qui est loin de faire partie de la génération dite des "millenials"?

Entre 2011 et 2018, il a détenu jusqu’à 10% du capital d’IBM sans réaliser un dollar de plus-value. Il avait acquis à l’automne 2018 des actions Oracle dont il s’est très rapidement débarrassé. Et cela, au motif qu’"il ne comprenait pas le business de ce groupe dans le cloud". Mais peut-on reprocher à Warren Buffett de ne pas être parvenu à s’accrocher à la vague technologique, lui qui est loin de faire partie de la génération dite des "millenials"? Cette génération née entre 1980 et 2000 et qui a grandi avec les nouvelles technologies d’information et de communication. "Pourtant, souligne Philippe Gijsels, il y a un risque pour la performance d’un portefeuille de ne pas être investi dans ce secteur".

©Mediafin

Dans un tout autre secteur, celui de l’agroalimentaire, l’oracle d’Omaha n’a pas davantage vu arriver les changements dans le comportement des consommateurs. Berkshire Hathaway détient une participation dans Coca-Cola depuis 1990. Mais, alors que les consommateurs sont moins friands de boissons sucrées, la prestation de cette participation à Wall Street n’est guère reluisante depuis cinq ans.

Et que dire de celle dans le fabricant de ketchup Kraft Heinz (26%) acquise en 2013 et en 2015, et qui est le principal responsable de la perte subie par Berkshire Hathaway en 2018. "Après celle du baby-boom, une nouvelle génération arrive. S’il est trop tôt pour tirer des conclusions sur ce que seront ses habitudes de consommation, il reste que ce n’est pas la manière de Warren Buffett de regarder les marchés", explique le stratégiste de BNP Paribas Fortis.

Goût prononcé pour les vents contraires

Pour Philippe Gijsels, "il sera difficile de surperformer le marché au cours des 20 prochaines années". Warren Buffett semble en être conscient. Berkshire Hathaway dispose en ce moment d’une trésorerie de 112 milliards de dollars. Mais il ne sait pas quoi en faire. Berkshire Hathaway cherche depuis de longs mois à faire une grosse acquisition. Hélas, comme le précise son président, "tout est cher".

"Nous nous débrouillons mieux quand les vents sont contraires."
Warren Buffett

Ce n’est pas la première fois que Warren Buffett s’exprime de la sorte. Sa difficulté à investir lorsque les marchés sont résolument tournés à la hausse – Wall Street monte depuis quasi 10 ans –, pèse inéluctablement sur la performance de l’action Berkshire Hathaway à la Bourse de New York. Lors de l’assemblée générale de mai 2013 qui avait réuni des milliers d’actionnaires de la société, Warren Buffett affirmait déjà: "Nous nous débrouillons mieux quand les vents sont contraires".

De fait, au sommet de la bulle des valeurs internet en 1999, l’action de son holding s’était lamentablement comportée. Son cours avait chuté de 19,9% cette année, alors que l’indice S&P 500 Total Return avait accumulé un return positif de 21%! Par la suite, au moment du dégonflement de la bulle internet, Warren Buffett était parvenu à reprendre très nettement la main. Même constatation lors de la crise financière de 2008 qui avait fait chuter les Bourses. Ou encore l’an passé, quand le S&P Total Return avait fini l’année en repli de 4,4%, tandis que l’action Berkshire Hathaway avait engrangé un gain de 2,8%.

Il n’y a pas à en douter. Warren Buffett attend le moment opportun pour prendre sa revanche. Il y a fort à parier qu’il s’impatiente de voir les prix des actifs financiers baisser, pour enfin pouvoir conduire une acquisition d’envergure et confirmer son statut d’oracle.

Holdings belges

La Bourse de Bruxelles a aussi ses Warren Buffett

Est-il indispensable pour un investisseur belge de courir jusqu’à la Bourse de New York pour profiter du talent d’investisseur financier de Warren Buffett? Pas si sûr, dans la mesure où la Bourse de Bruxelles renferme également des gestionnaires aussi talentueux, si pas davantage, que le milliardaire américain.

Une poignée de holdings se trouvent inscrites chez nous sur les écrans de cotations. Et à observer l’évolution des cours de leurs actions, il y a de quoi faire le bonheur des investisseurs.

En prenant en compte la période qui s’étend du 1er janvier 2000 à aujourd’hui, le cours de l’action Berkshire Hathaway à Wall Street est monté de 440%, soit un gain moyen annuel de 9,2% selon des données compilées par Bloomberg. Pas mal, reconnaissons-le, quand on sait que les rendements de la plupart des autres produits financiers sont proches de zéro depuis quelque temps déjà.

AvH, le champion belge

Certains gestionnaires belges n’ont cependant pas à rougir des prestations réalisées par leurs actions à la Bourse de Bruxelles.

Prenons le cas d’Ackermans & van Haaren (AvH) qui est le champion chez nous sur la période prise en compte. Son action accumule un gain de 383%. Si l’on ajoute les dividendes versés par le holding anversois aux actionnaires depuis 2000, et en considérant qu’ils ont été réinvestis dans des actions de la société, le gain total (return) se monte à 608%. Soit l’équivalent d’un gain annuel moyen de 10,75%!

À côté d’AvH, d’autres gestionnaires encore font mieux que Warren Buffett. Avec un return de 579% (10,5% en moyenne par an), Sofina ne manque pas non plus de combler ses actionnaires. L’action de ce groupe d’investissements financiers est montée de 330% depuis 2000.

Citons encore Bois Sauvage dont le return s’élève à 569% (10,4% en moyenne chaque année). Pour GBL et Brederode par contre, les performances sont inférieures à celle de Warren Buffett. Leur return est respectivement de 292% (7,4% par an) et de 153% (+ 4,95% par an).

M.C.

 

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