interview

Bart De Smet et Hans De Cuyper: "On ne découpera pas Ageas avec des ciseaux comme en maternelle"

Bart De Smet, qui va prendre la présidence d'Ageas, et Hans De Cuyper, qui en prendra la direction, devront réaliser le nouveau plan stratégique. ©JONAS LAMPENS

A l'issue de l'AG, Jozef De Mey quittera la présidence d'Ageas, entraînant un jeu de chaises musicales pour Bart De Smet et Hans De Cuyper. Rencontre avec les deux "futurs" hommes forts du groupe.

Passage de flambeau chez Ageas . Le 22 octobre, Hans De Cuyper, CEO d'AG Insurance, prendra la direction d'Ageas, Bart De Smet étant promu à la présidence du groupe d'assurance. Une succession prévue de longue date. "La volonté du groupe est d'anticiper à temps tous les changements." Le départ "avancé " de quelques mois du président Jozef De Mey a juste accéléré les plans.

Il est vrai que cette succession s'organise dans une période particulière. Certes, le groupe d'assurance a sorti quasi tous les squelettes laissés dans le placard par Fortis, sur les cendres duquel il s'est développé. Mais il y a aussi la crise sanitaire, la situation économique, le cours de bourse en berne et surtout une tentative échouée d'OPA.

"Il y a tellement d’argent qui circule dans le monde, que tout groupe peut être repris. Pour y échapper il faut être performant."
Bart De Smet
CEO d'Ageas

La récente chute de votre cours est-elle la raison de cet intérêt?

Bart De Smet: Toutes les sociétés sont affaiblies et celles convoitées sont souvent celles qui sont plus faibles qu’avant. Mais il y a tellement d’argent qui circule dans le monde que nous sommes tous une cible. Pour y échapper, il faut être performant.
Alors oui, nous avons reçu il y a plus d’un mois une offre non liante de BE Group. Nous l’avons sérieusement analysée et avons décidé qu’elle n’était pas réaliste. Mais ce n’est pas comme si on parlait depuis un an.

BE Group est-il un actionnaire activiste d'Ageas?

BDS: Je ne sais pas s'il est actionnaire. Il ne détient en tous les cas pas plus de 3%, sinon on le saurait.

Et un rachat suivi d'un découpage, est-ce possible?

Ce n’est pas comme dans une école maternelle où il suffit de prendre des ciseaux (rires). Mais tout est possible!
N’oubliez pas que nous avons un portefeuille particulier avec beaucoup de joint-ventures en Asie avec lesquelles nous avons une relation personnelle, de confiance et juridique. En cas de reprise, on ne sait pas comment elles vont réagir. Ce n’est donc pas évident.

L'actionnariat morcelé d'Ageas peut-il aussi expliquer cette tentative de reprise?

Hans De Cuyper: Nous avons une base diversifiée d’investisseurs qui a évolué depuis les actionnaires court terme du début. Néanmoins, ce qui compte c’est la performance de l'activité. Nous avons là notre destin en main et les actionnaires sont satisfaits du parcours de ces dix dernières années. Le futur sera focalisé sur la croissance du business et la performance avec un focus sur l’Europe et l’Asie.
BDS: C’est clair qu’un actionnaire de référence apporte de la stabilité, mais il peut aussi rendre d'autres investisseurs plus frileux.
HDC: Si nous avons des opportunités de faire évoluer l'actionnariat, nous l'évaluerons. Ce n’est pas une fin en soi.

"C’est clair qu’un actionnaire de référence apporte de la stabilité, mais il peut aussi rendre certains investisseurs plus frileux."
Bart De Smet
CEO d'Ageas

Et cette performance, où la voyez-vous à l'avenir?

HDC : Nous travaillons à une actualisation de notre stratégie pour mi-2021. Certes le jeu de cartes est différent. Il y a 10 ans, nous avions la legacy (héritage juridique de Fortis, NDLR), un portefeuille à épurer, nous avons fait des acquisitions. Le monde a aussi changé. La digitalisation, l'automatisation et la gestion des données sont venues compléter les thèmes de compliance, solvency et risk management qui nous occupaient avant.
Chez Ageas, des groupes travaillent déjà pour 2030 sur le thème du "future of work" ou comment concilier vie privée-professionnelle, l'environnement de travail, le leadership...

BDS : Je peux aussi vous assurer que dans 3 ans, le groupe sera différent. Il gardera sa culture, ses valeurs, ses objectifs, son esprit, mais l’activité aura, elle, évolué.

Dans quel sens?

HDC: Notons d’abord qu'Ageas a résisté à cette crise grâce à sa diversité géographique, de son business et de son portefeuille d’investissement. Mais dans un monde en changement, nous devons intégrer des éléments comme la "sustainability" ou le comportement du client.

Continuerez-vous à oeuvrer entre croissance, dividende et share buy-back?

HDC: Le point d’attention reste la confiance des investisseurs. Le signal donné aujourd’hui tant en matière de dividende que de la prudence des prévisions est positif. Je ne doute pas qu’on puisse poursuivre avec un dividende fort. Quant au programme de share buy-back, nous avons toujours dit qu’il dépendait des acquisitions; des acquisitions qui respectent nos critères financiers et stratégiques.
BDS: Depuis 2009, notre "total shareholders return" est de 577%. Cela fait 18% par an. Bien sûr cette dernière année, nous sommes 30% plus bas. En février, nous avons communiqué notre volonté de distribuer un dividende de 2,65 euros. Début avril, après analyse sous tous les angles, nous ne voyions pas de raison de suspendre nos plans. Mais par respect des recommandations des superviseurs, nous avons payé un premier dividende de 0,27 euro. Cela empêchait aussi tout risque juridique des détenteurs de certains instruments financiers émis à l’époque. L'AG fin octobre décidera du versement du solde. Mais selon notre analyse fin août, tout est là pour confirmer la décision.

577
%
Depuis 2009, le "total shareholders return" d'Ageas est de 577%.

Nous comprenons le souci des superviseurs qui avaient conseillé la suspension du versement du dividende, mais en période de stress, juger identiquement tous les acteurs, c’est donner le signal au marché que le niveau de solvabilité n’a pas beaucoup d'importance. Cela réduirait l’appétit des investisseurs attirés par la distribution de dividendes dans notre secteur.

"Le point d’attention reste la confiance des investisseurs. Le signal donné aujourd’hui tant en matière de dividende que de la prudence des prévisions est positif."
Hans De Cuyper
CEO d'AG Insurance

Pour la croissance, à quoi doit-on s'attendre?

BDS: Nous avons en Europe une activité solide pour laquelle il ne faut pas attendre de grandes annonces. Néanmoins, cette activité contribue aux bénéfices et donc à la politique de dividendes. En Asie, il y a de la place pour la croissance. Nous avons aussi du cash disponible.

Vous venez de vous renforcer dans la réassurance en Asie, est-ce un axe de croissance?

HDC: Le monde de la réassurance aide à la diversification du business. Nous étions d’ailleurs déjà actifs dans ce segment avant l’accord avec Taiping Reinsurance.
C'est aussi une opportunité pour optimaliser le capital management du groupe. Optimaliser notre capital nous a permis d’obtenir un A-rating nous offrant un accès plus flexible et moins coûteux aux marchés financiers.
Troisièmement, nous préparons le futur. Via l'"insurtech", la frontière entre la réassurance et l'assurance va se réduire.
Enfin, nous sommes le partenaire de Taiping depuis plus de 20 ans. Il cherchait un partenaire européen pour la réassurance, c’est donc normal qu’il ait pensé à nous.

Autre défi du moment: la faiblesse des taux. Jusqu'à quel niveau est-ce soutenable pour Ageas?

HDC: Sur le portefeuille actuel,  nous pouvons résister jusqu’à l’échéance du portefeuille. Nous restructurons continuellement le portefeuille avec les nouvelles affaires.
Si les taux devaient passer sous zéro, la question se posera sur l’avenir de la branche 21, car il faudra revoir la garantie du client avec un besoin accru de sécurité. La différence entre la branche 21 et la branche 23 deviendrait aussi plus floue. Néanmoins, nous ne jouerons pas sur ce paramètre pour réaliser de la croissance. La philosophie d'investissement de la branche 21 est gravée dans la pierre chez AG.

Anticipez-vous la perspective d'un taux zéro?

HDC: Actuellement, nous restons avec des taux garantis entre 0,25 et 0,50 en fonction de la durée des garanties envers le client et du type de produit. Nous n’avons pas de perspectives à court terme de les réduire.
BDS: Notez aussi que notre portefeuille est très diversifié. Nous avons des obligations quasi garanties par l’État et un portefeuille investi en immobilier, en fixed income et en infrastructures pour 2 milliards.

"Nous avons pris en 2008 la décision de ne pas jouer les Calimero."
Bart De Smet
CEO d'Ageas

Bart De Smet, vous vous retirez dans un mois de la direction d'Ageas. Que retenez-vous de cette décennie?

BDS: Si le parcours est positif, on ne peut pas oublier des périodes plus compliquées: la crise européenne en 2011 et l’héritage juridique de Fortis qui paraissait plus risqué. Je pense que tout s’est joué en 2008 quand nous avons décidé de ne pas jouer les Calimero. Nous avons créé une petite équipe de juristes et spécialistes financiers pour gérer cet héritage. À côté, nous nous sommes organisés de façon à ce que nos employés puissent se concentrer à 100% sur les activités. Ils ont d'abord dû reprendre confiance, car l’histoire Fortis a pesé. Aujourd’hui, on peut dire sans arrogance qu'Ageas est là pour ses clients, ses distributeurs, ses employés, et finalement les actionnaires en bénéficient.

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