analyse

"Il n'y a pas de place pour une fintech belgo-belge"

Les banques ont encore une relation opportuniste, mais moins tendue que par le passé avec les fintechs belges. ©© Bernard Vanden Eynde/whitevis

Les fintechs belges pullulent mais grandissent lentement, faute d’ambitions internationales et de cadre régulatoire adapté. Mais les choses bougent.

C’est vrai. L’écosystème fintech belge est en plein essor. Ces trois ou quatre dernières années, le nombre de start-ups actives dans le domaine financier avec une approche majoritairement technologique n’a cessé d’augmenter. Mais celles qui ont atteint une taille suffisamment grande pour jouer dans la cour des grands se comptent encore sur les doigts d’une main. "Techniquement, si on regarde dans le rétroviseur, nous avons clairement perdu notre position. Nous avions des entreprises très fortes dans le domaine des paiements et des infrastructures bancaires et financières. Nous aurions dû avoir une scène fintech beaucoup plus développée", juge Jurgen Ingels, fondateur de la fintech The Glue.

"L’immense majorité des fintechs sont actives dans le BtoB. Et plus précisément, c’est du BtoB vers l’industrie financière."
Xavier Corman
CEO d’Edebex

Nombreuses mais petites, les fintechs ou plus justement "tech for fin" belges sont souvent associées au crowdfunding et au marché du BtoC. En réalité, rien n’est plus faux. "L’immense majorité des fintechs sont actives dans le BtoB. Et plus précisément, c’est du BtoB vers l’industrie financière. Ce sont donc essentiellement des fournisseurs de solutions en banque", explique Xavier Corman, CEO d’Edebex et cofondateur de l’ASBL Fintech Belgium qui organise le FinTech Belgium Summit ce lundi.

On n’est donc pas surpris que 36% des levées de fonds en equity se fassent dans l’infrastructure, dans l’analyse des données et les services en banques. Viennent ensuite les fintechs spécialisées dans le paiement qui représentent 25%. La raison est en grande partie historique dans la mesure où la Belgique a été forte dans ces matières. On pense notamment à Swift, Bancontact ou Isabel qui ont été des précurseurs. Par comparaison, le crowdfunding dont on parle le plus, ne représente que 4% des fintechs en Belgique.

Rêver plus grand

Si l’écosystème est encore jeune, il n’a cependant rien à envier à ses voisins. "Si on compare par rapport au marché voisin, on est dans la norme par rapport à la taille de la population", souligne Xavier Corman. Mais l’on observe également qu’en règle générale, les fintechs belges mettent plus de temps à démarrer et à développeur leurs activités. "Une fintech belge vise d’abord la Belgique. Cela va lui prendre six voire douze mois, voire plus. Pendant ce temps, une fintech suédoise aura eu le temps d’avoir déjà 10 clients, de lever des fonds et d’avoir un capital risque dans le board", commente Jurgen Ingels.

"Les montants vont être de plus en plus grands parce qu’on a besoin de davantage d’argent pour conquérir le monde."
Jurgen Ingels

Transformer toutes ces start-ups prometteuses en scale-ups capables de rivaliser sur la scène internationale est un enjeu majeur qui passe par de l’accompagnement… et du financement. "En seed et en série A, il y a suffisamment de fintechs pour qu’il y ait un écosystème de financement. Au-delà, ça se complique parce qu’il y a beaucoup moins de fintechs qui montent en série B ou C. Dans ces cas-là, il n’y a pas d’autre choix que d’aller chercher les capitaux à l’étranger", explique Xavier Corman.

Jurgen Ingels estime, lui, qu’il est indispensable d’augmenter la taille des fonds belges. "Les montants vont être de plus en plus grands parce qu’on a besoin de davantage d’argent pour conquérir le monde. Il ne s’agit pas seulement de concurrencer les autres entreprises belges. Actuellement, avec un fonds de 75 millions et une entreprise qui a besoin de 20 millions d’euros (au lieu de 5 il y a dix ans), le risque est beaucoup trop élevé", juge-t-il.

"La maladie typique des entreprises belges, c’est qu’elles ont tendance à rester en Belgique. Or, si tu es un petit pays, tu n’as pas le volume nécessaire pour devenir un acteur européen."
Jurgen Ingels
Fondateur de The Glue

En Belgique, les fintechs qui ont procédé à des levées de plusieurs millions d’euros sont encore peu nombreuses. Et celles qui l’ont fait – comme Qover, Rydoo ou IbanFirst – avaient l’internationalisation dans leur ADN dès le départ. "Il n’y a pas de place pour une fintech belgo-belge", assène sèchement Xavier Corman. "La maladie typique des entreprises belges, c’est qu’elles ont tendance à rester en Belgique. Or, si tu es un petit pays, tu n’as pas le volume nécessaire pour devenir un acteur européen", renchérit Jurgen Ingels.

Les propos de Fabian Vandenreydt, président de la plateforme d’incubation pour les institutions financières et les assureurs B-Hive, vont dans le même sens avec un brin d’optimisme supplémentaire. "Nous avons suffisamment de niches pour nous distinguer sur le marché international. Ce qu’il nous manque, c’est un outil ‘killing marketing’ qui mettrait en avant tous les assets de nos fintechs."

©MEDIAFIN

Des liaisons bancaires complexes

Les business angels sont particulièrement actifs sur la scène fintech belge puisqu’ils ne représentent pas moins de 47% des investisseurs, suivis par les fonds (43%) et le public (10%). Les banques ont encore une relation "opportuniste", mais moins tendue que par le passé, avec les fintechs. "Les grosses banques possèdent des fonds d’investissements pour investir dans les fintechs. Elles commencent doucement à le faire avec différents degrés de succès. La question est pourquoi le font-elles? Pour le return, par peur de rater un concurrent ou une opportunité potentielle?", s’interroge Fabian Vandenreydt.

En outre, elles préfèrent en général travailler avec des fournisseurs de solutions plutôt que de racheter de petits acteurs. "C’est assez logique. Si vous êtes une banque et que vous rachetez une fintech, vous allez en faire une filiale et lui appliquer la même masse de régulation qu’une banque. Avant même que la fintech commence à faire du business, vous l’avez tuée", juge Xavier Corman.

De la nécessité de consolider

Les enjeux des fintechs sont finalement assez similaires à ceux de n’importe quelle autre start-up, à une grosse différence près: le secteur est hautement plus réglementé. "C’est une des raisons de l’existence de Fintech Belgium. Il faut un dialogue avec les régulateurs et éviter le ‘gold plating’ qui consiste à prendre une règle européenne, commune à tous les pays, et la rendre plus restrictive au niveau national", explique notamment Xavier Corman.

Historiquement cantonnées dans leur rôle de protecteur du consommateur et de policy maker, les autorités de régulation garantissent un cadre régulatoire strict et stable, fort apprécié des entreprises étrangères, mais à l’instar des banques, elles se montrent aujourd’hui plus pragmatiques et jugent moins sévèrement le risque inhérent à ces nouveaux acteurs du monde bancaire et financier. "Leur rôle n’est plus seulement de protéger le marché, mais également d’envisager les opportunités", analyse Xavier Corman.

"Il faut davantage de coordination et de cohérence entre les acteurs de l’écosystème, tant au niveau de l’accompagnement que du financement."
Fabien Vandenreydt
Président de B-Hive

À proprement parler, la Belgique ne propose pas encore de véritables sandbox parce qu’elle n’a pas les ressources et certainement parce que la taille du marché ne le justifie pas encore. Mais des guichets dédiés aux fintechs ont vu le jour, autant à la FSMA qu’à la Banque nationale de Belgique (BNB). "C’est un mouvement évidemment très positif, juge Fabian Vandenreydt. Mais on pourrait aller plus loin encore, instaurant des labs ou de sandbox orientés technologies et régulations."

Pour ce dernier, il est plus globalement temps de défragmenter la scène fintech belge. "On arrive à un moment où il faut amorcer un mouvement de consolidation. Il faut davantage de coordination et de cohérence entre les acteurs de l’écosystème, tant au niveau de l’accompagnement que du financement", résume-t-il. Jurgen Ingels ajoute, lui, qu’il faut être conscient de ses forces. "À l’échelle du pays, nous devons nous focaliser sur ce que nous savons bien faire et ne pas essayer de tout faire", conclut-il.

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