La déchéance de Wirecard, plus grosse fintech européenne en faillite

Markus Braun a donné sa démission en tant que CEO de Wirecard avant de se rendre à la Justice. Il a été libéré contre une caution de cinq millions d'euros. ©Lino Mirgeler/dpa

La fintech allemande a demandé sa mise en liquidation ce jeudi. Chouchou des investisseurs pendant des années, on découvre aujourd'hui qu'elle était bâtie sur du sable.

En septembre 2018, un séisme boursier frappait Francfort. Wirecard, une fintech munichoise fondée en 1999, remplace le mastodonte Commerzbank, vieux de quasiment un siècle et demi, au sein du principal indice boursier allemand, le Dax. À l'époque, l'annonce est qualifiée de "révolution" ou de "grand basculement bancaire". Wirecard pèse alors 24 milliards d'euros et devient la première entreprise technologique à intégrer le Dax depuis l'arrivée de SAP en 2003.

24
milliards d'euros
À son apogée boursier, Wirecard pesait 24 milliards d'euros et chassait Commerzbank de l'indice Dax.

Moins de deux ans plus tard, l'entreprise a demandé ce jeudi sa mise en faillite devant un tribunal munichois. Après avoir reporté à quatre reprises la publication de ses résultats, Wirecard est contraint d'admettre que 1,9 milliard d'euros ont tout simplement disparu de son bilan, et "n'ont très probablement jamais existé". Son patron Markus Braun a été arrêté avant d'être libéré sous caution, tandis que l'ancien numéro 2, Jan Marsalek, est recherché par les autorités, mais s'est évaporé dans la nature. Le cours de son action, qui flirtait avec les 200 euros en 2018, s'écroule et menace de devenir un penny stock.

Du porno au Dax

Comment donc Wirecard est-elle passée du statut de coqueluche des investisseurs à celui de plus gros scandale financier allemand contemporain? Plusieurs cadavres ont jalonné cette descente aux enfers, dont le dénouement est en train de se jouer.

L'entreprise a plusieurs métiers, mais son principal business est celui d'intermédiaire entre les commerçants et les émetteurs de cartes. Au début de ses activités, Wirecard se spécialise dans les portails de jeux en ligne et les sites pornographiques.

"Si le plus gros scandale boursier de l'histoire allemande peut prendre place sous les yeux de la BaFin, des têtes devront rouler."
Fabio de Masi
Député allemand - Die Linke

En 2010, Jan Marsalek embarque dans l'aventure et fixe l'international, et plus précisément les marchés émergents, comme horizon pour la croissance. Wirecard sera ainsi une des premières entreprises occidentales à nouer des accords avec les géants chinois Alipay et WeChatPay (après s'être déjà attiré les bonnes grâces de Visa, Mastercard, JCB, Apple et Google). La fintech poursuit par ailleurs son développement en multipliant les filiales sur des marchés où elle ne dispose pas de licence bancaire, rendant sa structure de plus en plus opaque.

En 2016, plusieurs vendeurs à découvert émettent des doutes sur la compagnie et révèlent des irrégularités dans ses comptes, la suspectant même de blanchir de l'argent pour d'obscurs sites américains de poker. En 2019, le Financial Times enquête à son tour sur Wirecard. Un journaliste se rend alors aux Philippines chez un des principaux sous-traitants de la fintech. L'adresse renseignée le mène au domicile d'un marin à la pension, sans aucun rapport avec le spécialiste du paiement. 

Supervision absente

Informée des faits, la BaFin, l'autorité fédérale allemande de supervision financière, ouvre des enquêtes... contre les donneurs d'alertes et le quotidien, accusés de vouloir manipuler le marché. Wirecard n'est pas inquiétée le moins du monde et signe des contrats avec Aldi, Lidl et une centaine de compagnies aériennes.

3,5
milliards d'euros
Wirecard affiche aujourd'hui une ardoise plombée de 3,5 milliards d'euros de dettes.

Alors qu'il était loué et admiré comme la plus grosse fintech du Vieux Continent, le colosse germanique s'est écroulé en à peine dix jours, incapable de dissimuler davantage la nature frauduleuse de son bilan. L'entreprise est aujourd'hui endettée à hauteur de 3,5 milliards d'euros.

Si sa faillite se confirme, Wirecard deviendra la première entreprise de l'histoire du Dax à être mise en liquidation. Un déshonneur sur lequel le Bundestag n'entend pas passer l'éponge. "Si le plus gros scandale boursier de l'histoire allemande peut prendre place sous les yeux de la BaFin, des têtes devront rouler", a estimé le député Fabio de Masi (Die Linke).

Quels gagnants?

La chute de Wirecard devrait aussi faire des heureux, notamment parmi ses principaux concurrents. La canadienne Shopify, la suédoise Klarna, la française Worldline Ingenico ou encore la néerlandaise Adyen lorgnent probablement déjà les parts de marché qui vont se libérer... Le marché du paiement en ligne est l'un de ceux avec le plus gros potentiel de croissance parmi les services financiers, et son essor devrait encore s'accélérer avec la pandémie. Conscients de ce potentiel, les GAFAM et les BATX (géants chinois de la tech) investissent ce terrain depuis plusieurs années.

Les acteurs bancaires traditionnels en profiteront probablement pour exiger que les fintechs soient soumises au même traitement qu'eux en matière de réglementation, vu les failles béantes dans la supervision de Wirecard. Sa déchéance pourrait ainsi réconcilier les investisseurs avec les banques, délaissées depuis des années en raison de revenus sous pression et de coûts croissants. 

 

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