La microfinance indienne vacille

Des paysans se voient contraints d'emprunter pour rembourser de précédents microcrédits.

Jadis considéré comme exemplaire, le microcrédit indien s’enfonce dans ce qui ressemble de plus en plus à une crise systémique. SKS, le principal prêteur, s’effondre en Bourse de Bombay.

Les institutions de microfinance sont passées "de la charité au brigandage", encaissent des "hyperbénéfices" au détriment des pauvres, poussent des emprunteurs désespérés à la prostitution ou au suicide… C’est en ces termes choisis que le gouvernement de l’Etat de l’Andhra Pradesh a lancé, le mois dernier, une offensive frontale contre les acteurs du microcrédit en Inde. Ceux-là même dont on encensait ces dernières années leur façon d’aider les plus pauvres à financer le démarrage d’activités propres à changer leur vie.

Des taux "exorbitants"

L’Andhra Pradesh, un grand Etat du sud qui concentre un tiers de la microfinance du pays, a décidé que les institutions de microcrédits devraient se faire enregistrer, avec interdiction d’exercer jusque-là. Tous les aspects de leur fonctionnement, depuis le taux d’intérêt jusqu’aux méthodes de recouvrement, ont été placés sous surveillance. Au niveau national, la banque centrale a créé un comité d’enquête sur le secteur. Le ministre des Finances de New Delhi Pranab Mukherjee a déclaré que les taux des microcrédits étaient "exorbitants". Et son ministère a demandé aux banques classiques, qui prêtent aux organismes de microfinance, de les empêcher de pratiquer des taux excessifs.

Dans l’Andhra Pradesh, l’oukase des autorités locales a suscité un blocage quasi total des activités de microcrédit. Les emprunteurs, qui remboursent une petite somme chaque semaine, ont cessé de payer. Les banques, inquiètes, ont arrêté de financer les organismes de microcrédit…

Tout cela commence à ressembler "à une crise systémique, reconnaît Mathew Titus, directeur général de l’association des professionnels de la microfinance Sa-Dhan, les bons et les mauvais sont tous affectés". Jeudi, le leader du marché, la société cotée SKS Microfinance, a émis un profit warning, soulignant que les initiatives de l’Andra Pradesh risquaient d’affecter son chiffre d’affaires et ses bénéfices. À la suite de quoi l’action a perdu quasiment 20%.

Ce secteur sous accusation concerne beaucoup de monde. Il y a en Inde plusieurs dizaines de millions de bénéficiaires de microcrédits fournis par environ 400 organismes privés. Si les prêts sont faibles, l’encours global atteignait 1,8 milliard d’euros en 2009, selon Citi. Le premier reproche formulé, c’est que la profession prêterait n’importe quoi à n’importe qui. "Il est exact qu’on trouve aujourd’hui des emprunteurs qui ont des crédits auprès de trois ou quatre établissements, note Xavier Bertrand, directeur exécutif de Planet Finance India, organisation spécialisée dans l’assistance à la microfinance, ils y ont été poussés par la politique agressive de ces derniers."

Fonds spéculatifs

L’origine de la dérive, c’est l’arrivée massive dans le secteur de fonds spéculatifs à la recherche de rendements élevés et rapides, qui exigent des organismes prêteurs une croissance accélérée. Sous la pression d’employés zélés, les paysans pauvres en arrivent à emprunter pour rembourser un prêt précédent. L’exemple le plus spectaculaire de croissance rapide a été donné par SKS.

Héraut de la microfinance à but lucratif, SKS s’est introduit triomphalement à la Bourse de Bombay en août dernier, levant 358 millions de dollars, et son titre s’est envolé par la suite. Le fait même qu’une entreprise de microcrédit puisse gagner assez d’argent pour séduire la Bourse a ému. A quoi le fondateur, Vikram Akula, a répondu que l’accès aux marchés financiers était le seul moyen d’espérer lever assez de fonds pour répondre aux besoins des 150 millions de foyers privés d’accès au crédit. Qu’il ait vendu lors de l’introduction pour 12 millions de dollars d’actions a quand même fait jaser. Le titre SKS a perdu plus de la moitié de sa valeur depuis son plus haut de septembre.

La deuxième critique porte sur les taux d’intérêt, souvent supérieurs à 25%. Ce que les professionnels expliquent par le coût très élevé de gestion de crédits minuscules. Grosso modo, le coût des fonds empruntés par les organismes de microcrédit serait d’au moins 12%, les frais de gestion de 10% et le coût du risque de 2%. Soit un taux minimum de 24%. Il y a malgré tout "une marge de baisse, estime Xavier Bertrand, mieux les organismes de crédit seront organisés, plus ils seront à même de baisser leurs taux."

Dernière attaque: les méthodes utilisées par les prêteurs pour se faire rembourser, qui seraient dignes des pires usuriers, jusqu’à pousser les emprunteurs au suicide. La profession se défend en chœur mais reconnaît qu’il peut y avoir des dérapages liés à l’utilisation d’intermédiaires locaux pour les relations avec les clients.

Ce qu’il faut éviter, estime l’expert de Planet Finance, "c’est de jeter le bébé avec l’eau du bain". Entre la mise en place de codes de bonne conduite volontaires et un encadrement législatif qui se profile à l’horizon, la microfinance indienne va devoir sortir du régime de liberté quasi complète qui était le sien jusqu’à présent.

par Alexandre Beauchamp, à New Delhi

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