Le crowdfunding en prêt et à impact sort renforcé de la crise

La chaîne de cuisine thaïlandaise Pitaya se lance au Benelux malgré les mesures frappant l'horeca: la plateforme BeeBonds lève 2 millions en prêts ces jours-ci pour financer ce projet défiant le virus. Un signe de la vitalité du crowdfunding.

Le financement participatif des start-ups et des PME ou crowdfunding a passé une sorte de stress-test en conditions réelles l'an dernier. La crise pandémique a-t-elle mis à mal ce système de financement d'entreprises via des plateformes internet? Ou au contraire le modèle en ressort-il définitivement validé? Un coup de sonde auprès des principaux acteurs du marché belge nous donne une première image rassurante: les plateformes ont enregistré peu d'échecs au sein de leur portefeuille (quelques réorganisations judiciaires, une ou deux faillites à peine). Et s'il y a eu des périodes de suspension des levées de fonds et des remboursements, surtout durant le premier lockdown, l'activité s'est néanmoins poursuivie à un rythme soutenu durant le reste de l'année.

Quelques tendances de fond ont néanmoins émergé, qui risquent de se poursuivre à l'avenir. Un, les investisseurs sur les plateformes souhaitent davantage de garanties que par le passé. Deux, cela favorise les formules de crowdlending (prêt) au détriment des crowdfunding en actions, tout en confirmant que le lending concerne davantage les PME que les start-ups. Trois, les spécialistes du crowd en actions réinventent leur modèle de business. Et quatre, les plateformes à impact ont le vent en poupe...

Un, davantage de garanties

"Notre communauté d'investisseurs particuliers souhaite continuer à prêter aux entreprises, mais avec des garanties", relève Frédéric Lévy Morelle, fondateur et CEO de la plateforme de crowdlending Look&Fin. Cela se répercute dans les secteurs qui recourent le plus à ses services : l'immobilier, qui représente 30 à 40% des fonds levés en 2019, est passé à 60% l'an dernier. Or, ces émissions permettent d'offrir des garanties hypothécaires aux prêteurs. Look& Fin a par ailleurs adapté ses formules en abaissant ses taux d'intérêt et en cherchant systématiquement des garanties, y compris auprès d'un assureur partenaire (Atradius). Autre signal en ce sens: les prêts régionaux (WinWin en Flandre, Coup de pouce en Wallonie et Proxy à Bruxelles) deviennent populaires également en crowd parce qu'ils jouissent d'une garantie partielle de chaque Région.

Deux, le lending plutôt que l'equity

"Il y a de moins en moins d'initiatives en crowd en actions, la formule en prêt prend le dessus."
Frédéric Lévy Morelle
CEO, Look&Fin

La plateforme Bolero Crowdfunding (groupe KBC) n'a pas attendu la crise pour abandonner le crowd en actions. "Nous n'en faisons plus depuis 2018 car nous estimons que le marché belge est trop petit pour cela. Le risque pour l'investisseur est également plus important, car le risque de défaut est réel", explique Ilse De Muyer, porte-parole de la plateforme. Pour le CEO de Look&Fin, c'est clair, "il y a de moins en moins d'initiatives en actions, la formule en prêt prend le dessus". Sur les six plateformes contactées, quatre ne font plus que du prêt ; quant aux deux autres, Spreds et Lita.co, elles pratiquent les deux, prêt et actions.

Chez Spreds, on voit les choses autrement: "Le crowdlending ne s'adresse pas aux start-ups mais aux PME, dit son CEO Charles-Albert de Ratzitzky. Ce sont des dynamiques et des cibles très différentes. Je ne prêterai jamais d'argent à une start-up." Selon son analyse, le lending coûte plus cher à la plateforme, notamment parce qu'il faut faire du rating. Spreds a résolu la difficulté en travaillant avec deux partenaires, Private Lending et Europe Climate DB, qui analysent les dettes immobilières et les obligations vertes. La plateforme BeeBonds (lending uniquement) a trouvé une autre solution: "On ne prend pas de projets à moins de 500.000 euros et on fait valider chacun de ceux-ci soit par PwC, soit par Deloitte selon qu'il s'agit de prêt corporate ou d'immobilier", explique son CEO Joël Duysan. En dessous de 500.000 euros, pas moyen d'amortir le coût de ces analyses.

Trois, les plateformes en actions se réinventent

"Nous avons décidé que nous ne sommes plus une machine à lever des fonds, mais bien un outil digital... qui permet de lever des fonds."
Charles-Albert de Radzitzky
CEO, Spreds

Les dirigeants de Spreds ont passé leur modèle en revue à la sortie du premier confinement. Ils en ont conclu qu'ils devaient se repositionner. "Nous avons décidé que nous ne sommes plus une machine à lever des fonds, mais bien un outil digital... qui permet de lever des fonds", détaille Charles-Albert de Radzitzky. "On a changé notre politique tarifaire en conséquence, en supprimant la rémunération au succès mais en demandant désormais un forfait. En cas de réussite de la levée, nos clients paient beaucoup moins cher qu'avant. Et qu'on fasse une levée en prêt ou en actions ne revêt plus autant d'importance désormais : en technologie de l'information, le travail est le même. Nous sommes un outil SaaS (logiciels en tant que service) pour entreprises, point."

Ajoutons que Spreds a prolongé cette logique en créant aussi de nouveaux services de soutien aux entreprises en financement : son outil d'e-gouvernance les aide par exemple à organiser leurs assemblées à distance.

"On n'a pas trop ressenti la crise, sans doute parce qu'on est exclusivement dans les projets à impact, qui intéressent une frange grandissante des investisseurs."
Vincent De Brouwer
Directeur, Lita.co

La plateforme Lita.co ne ressent pas le même besoin de repositionnement que Spreds. Elle reste majoritairement dédiée au crowd en actions (15 opérations sur 20 en 2020) et a réalisé une belle progression l'an dernier, "mais en partant d'un niveau fort bas en 2019", relativise son directeur Vincent De Brouwer. "Nous soutenons des entreprises à un stade très précoce. On n'a pas trop ressenti la crise, sans doute parce qu'on est exclusivement dans les projets à impact, qui intéressent une frange grandissante des investisseurs."

Quatre, la faveur de l'impact

Trois des six plateformes sondées ne lèvent des fonds que pour des activités ayant un impact positif dans des mesures variables. Lita.co a le profil le plus "pur" et elle "refuse beaucoup de projets où l'impact allégué n'est pas démontré", dixit son patron Vincent De Brouwer. Chez BeeBonds, il faut que chaque projet soit utile, transparent, et qu'il apporte quelque chose de concret à la société. Ecco Nova vise quant à elle les projets à transition écologique, la promotion immobilière à haute qualité énergétique ou les PME se réclamant du développement durable. Lita.co et Ecco Nova ont littéralement défié la crise en 2020 en progressant de 28 et 15% en fonds levés, tandis que BeeBonds a fait un peu moins bien (-9%). Mais les placements à impact bénéficient manifestement d'une popularité croissante, qui devrait continuer de drainer vers elles des cohortes d'investisseurs.

Quatre plateformes optimistes sur six

Des plateformes de crowdfunding qui dévoilent leurs résultats en termes de fonds levés, c'est Look&Fin qui sort en tête avec 14,7 millions d'euros en 2020, en hausse de 5% sur l'année précédente. Elle devance Ecco Nova, qui a levé pour 8,8 millions d'euros contre 7,6 millions en 2019. Cette dernière précède de peu BeeBonds, 8,5 millions, en repli sur les 9,4 millions de 2019. Bolero suit avec 7 millions, également en baisse par rapport aux 9,5 millions de 2019. Lita.co ferme la marche avec 3,5 millions (2,7 millions un an plus tôt). Les quatre premières plateformes ne font que du prêt, tandis que Lita.co fait les deux, prêts et actions.

Spreds refuse de donner ses chiffres et convient qu'elle a organisé moins de campagnes cette année: 47 levées, en prêts et en actions, contre 69 en 2019. "Mais nous avons réussi 44 des 47 campagnes, contre seulement 52 des 69 en 2019", précise son CEO. Et la nouvelle activité de services logiciels de Spreds (AG à distance…) a généré de nouveaux revenus, ce qui, combiné à la nouvelle politique tarifaire, expliquerait que son chiffre d’affaires total ait crû de 25%.

Quatre des six entament 2021 avec optimisme. "Il y a encore beaucoup d’appétit pour l’investissement", dit Bolero. "Nous ambitionnons de lever plus de 20 millions en 2021", souligne Ecco Nova. BeeBonds table sur au moins 10 millions. "On démarre 2021 avec plusieurs beaux dossiers en actions", nous confie-t-on chez Lita.co.

Les deux pionniers du marché se montrent plus prudents. "On espère que les aides Covid aux PME seront maintenues le temps nécessaire en 2021", indique Look&Fin. "On n’a budgété quasi pas de croissance, dit Spreds, vu les incertitudes pesant sur l’économie."

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